samedi 29 mars 2008

INTERARMES ET MUTUALISATION : DES PISTES POUR LE FUTUR DE LA DÉFENSE NATIONALE ?


Confronté au double défi des nouvelles menaces post Guerre Froide et post 11-Septembre (à la fois conventionnelles, peut-être à venir, et irrégulières, déjà présentes), notre outil de Défense doit évoluer aussi bien dans sa Doctrine que dans ses moyens, chacun le sent, le sait et certains proposent des pistes en conséquence. Si les réflexions sur l’emploi des forces se poursuivent et aboutissent souvent à d’heureuses innovations intellectuelles, elles resteront lettres mortes sans les outils adéquats, à savoir la constitution d’une force adaptée, cohérente, à la fois taillée pour les emplois qu’on envisage de lui donner et disposant d’une souplesse suffisante pour s’ajuster sans délai aux dangers inattendus, sachant que, par principe, l’Autre antagoniste a la fâcheuse habitude de nous attaquer par les angles et avec les armes qu’on n’attendait pas.

Dans un monde parfait (rêvons un peu…), des décideurs politiques avisés, instruits sur ces questions et conscients de leurs responsabilités organiseraient une vaste consultation d’experts civils et militaires en y intéressant le plus possible ceux des citoyens qui se sentent concernés par ces problèmes[1], trancheraient finalement pour le meilleur, quitte à froisser quelques susceptibilités, et alloueraient au dessein choisi les moyens correspondants pour assembler l’outil permettant d’appliquer les doctrines retenues.

La réalité est, comme toujours, un peu différente de ce scenario « idéal ». D’une part les difficultés budgétaires incitent les décideurs à tailler à la hache dans des budgets dont ils ne perçoivent pas toujours l’utilité immédiate au regard des exigences sondagiéres ; d’autre part, et cause principale du comportement précédent, certains personnages politiques clés ont une conception étrange de l’emploi des forces armées voire se désintéressent quasi totalement de cet aspect de leur métier qui constitue pourtant le cœur de la fonction qu’ils ont si ardemment souhaitée occuper[2].

Dans le cadre des débats qui entourent la rédaction du Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité, signalons l’intéressant travail de Baptiste MASON publié dans le dernier numéro du magazine Raids. S’interrogeant sans fioriture sur les fâcheux et trop nombreux cas d’autoneutralisation entres les différents services et armes, il propose quelques pistes où l’interarmes, une mutualisation pragmatique et le recours raisonné aux « micro-programmes » d’armements et achats sur étagères d’équipements adaptés à l’étranger (avions d’attaque au sol A-10 d’occasion, gros porteurs…) sont privilégiés, quitte à bousculer quelques « gardiens du Temple », sans doute bien intentionnés mais dont l’obstination nuit peut-être à une meilleure efficacité générale.

L’auteur de l’article, avec sagesse, ne prétend pas détenir la solution à tous les problèmes mais les pistes qu’il propose ont le mérite de poser clairement quelques-unes des idées qui circulent actuellement pour rendre notre outil militaire plus cohérent.

Un point de vue à lire, donc, et un débat qui doit se poursuivre avec le concours de toutes les bonnes volontés.



[1] Rien de pire que d’exclure, volontairement ou par découragement, la population de ces problématiques : mieux vaut un civil qui s’intéresse, quitte à dire des âneries et à se faire recadrer le cas échéant (comme cela peut arriver à votre serviteur), qu’un citoyen maintenu dans une ignorance qui risque de se transformer en hostilité par désinformation. Une fois de plus, rappelons l’importance d’une trinité étatique qui fonctionne bien pour permettre une Défense Nationale efficace et forte.

[2] Ce n’est pas faire injure au ministre des Affaires Etrangères, ni marginaliser ses autres qualités, que d’émettre des doutes sur son activisme humanitaire qui conduit parfois nos forces, qui ne sont pas pléthoriques, à s’engager dans des contrées qui n’apparaissent pas comme décisive pour notre sécurité stratégique. De même, le Président de la République n’a jamais fait mystère de son indifférence pour les questions stratégiques et militaires, une attitude curieuse si l’on considère que le poste qu’il occupe traite majoritairement de ces problèmes.

vendredi 28 mars 2008

LA GUERRE RÉVOLUTIONNAIRE SELON XIMENES (1957).


« Le travail politique, c’est l’âme de l’armée. La lutte armée viendra ensuite ».

Vo Nguyen Giap.

« La guerre révolutionnaire, conflit « global », porte la lutte au cœur des sociétés comme des consciences ».

Ximenés.


Un peu moins connu que Galula (vu précédemment) ou Trinquier (fiche de lecture à venir), Ximenés est le pseudonyme[i] de deux généraux français, Maurice Prestat et Saint-Macary, qui ont réfléchi et écrit sur la guerre révolutionnaire (ou subversive, moderne, asymétrique, selon les époques, les auteurs et les formes qu’elle prend) dans la seconde moitié des années 50, après la défaite en Indochine et en pleine guerre d’Algérie. Ximenés, par ces analyses pénétrantes, mérite toute sa place au côté des penseurs-praticiens français des guerres irrégulières de ce temps tels que Nemo, Hogard ou Fossey-François, tous aujourd’hui plus ou moins éclipsés par les célébrités, mérités, de Trinquier et Galula, actuellement très étudiés outre-Atlantique.

La Revue Militaire d’Information, à l’époque principal organe de diffusion des idées nouvelles (publication qui disparaîtra en 1964, à l’instar, si l’on ose dire, des réflexions sur les menaces asymétriques), publie un numéro spécial, en février-mars 1957, consacré à « La guerre révolutionnaire » dans lequel Ximenés expose les « fondamentaux » de ce type de conflit. Bien des années plus tard, Gérard Chaliand en publiera des extraits dans son ouvrage « Stratégies de la guérilla », sous le titre « Essai sur la guerre révolutionnaire ». Ce sont quelques unes des idées développées dans cet essai que nous allons examiner ici, en gardant bien présent à l’esprit que le but de l’auteur n’est pas de proposer un catalogue de solutions mais bien de décrire des techniques et de décrypter un processus visant au contrôle de la population.

Refusant de donner une définition, l’auteur[ii] souligne d’ailleurs que le problème traité (les mécanismes de la guerre révolutionnaire) sera « non pas défini, mais délimité par l’étude des luttes armées entreprises par une minorité contrôlant progressivement la population et fournissant à celle-ci des motifs d’agir contre le pouvoir établi ou contre une autorité qu’elle refuse ».

Pour atteindre ce but final, l’insurrection utilise des techniques elles-mêmes rendues possible par des processus. Les techniques, qui ont pour but de détruire l’appareil gouvernemental tout en construisant leur propre système, sont donc destructives et constructives. Les processus, qui doivent permettre la captation et l’utilisation optimale de la population, sont la cristallisation, l’organisation et la militarisation.


1. Les techniques de la guerre révolutionnaire :

1.1. Techniques destructives :

Elles ont pour but de couper les liens existant entre le pouvoir loyaliste et les citoyens. Elles comprennent :

- Celles qui visent à la dislocation de l’ancien ordre social : le terrorisme sélectif (ciblant des personnages clés, « ponts » entre le pouvoir et les administrés), la résistance passive, les grèves et/ou l’émeute.

- La dislocation est renforcée et complétée par les techniques d’intimidation, telles que le maniement des foules (meetings, manifestations), le terrorisme systématique (où « ce qui est recherché, ce n’est plus la suppression d’un obstacle [comme avec le terrorisme sélectif] mais un effet psychologique de portée générale »), les sabotages et la guérilla (« en harcelant l’appareil administratif, policier, militaire, elle l’incite à se recroqueviller ; en provoquant une insécurité permanente, elle achève de couper la masse du gouvernement »).

- La démoralisation des moyens politico-militaires adverseson s’efforce ainsi d’ôter aux agents du pouvoir leurs raisons d’agir ou, au moins, de les faire douter de la valeur de ce qu’ils font »), l’intoxication des neutres (« l’essentiel est de les maintenir hors de la lutte jusqu’au moment où leur cas pourra être tranché ») et l’élimination des irréductibles.

1.2. Techniques constructives :

Pour mettre en œuvre efficacement les modes de lutte décrites ci-dessus, et qui constituent en fait la partie visible de l’iceberg révolutionnaire, « les rebelles ont dû fabriquer, une à une, les armes du succès ».

Il leur faut disposer d’éléments actifs, convaincus de la justesse de leur Cause, instruits et formés pour la répandre au mieux en fonction de la valeur et des compétences particulières de chacun. Pour ce faire, deux techniques sont utilisées : la sélection et la formation de base « des activistes de tous genres (meneurs, orateurs, propagandistes, spécialistes d’un milieu déterminé), des « volontaires » et des cadres ».

Une fois ce réservoir humain disponible, « l’ensemencement utilise les activistes et les cadres ainsi formés, initialement pour noyauter, ultérieurement pour contrôler les différents milieux humains et les groupes organisés ».

Collectivement, la technique de l’imprégnation psychologique permet d’abreuver les populations, au départ peut-être indifférentes, de stimuli permanents, de rechercher les slogans fédérateurs, d’ancrer dans les esprits la réalité et la pertinence de la démarche révolutionnaire.


2. Les processus de l’extension révolutionnaire : cristallisation, organisation, militarisation.

2. 1. Principes :

Ximenés identifie trois grands processus découlant et permettant la mise en œuvre des techniques précédemment décrites et qui vont jouer un rôle clé dans la diffusion, la progression et la prise de contrôle de l’insurrection dans sa zone d’action. Mais ces processus ne se développent pas indépendamment : « au contraire, ils agissent et réagissent les uns sur les autres en des combinaisons perpétuellement renouvelées ». Voyons en d’abord les principes avant de les examiner en action à travers deux exemples, l’un réussi l’autre imparfait.

- La cristallisation : il s’agit de construire une structure politique autour de la Cause puis de fédérer et d’attirer à elle un certain nombre de convaincus qui vont participer à l’ensemencement dans la population. Durant cette phase[iii], le combat est avant tout d’influence : la cristallisation vise à rassembler, psychologiquement parlant, des individus déterminés à agir contre le pouvoir loyaliste et à leur fournir des moyens et des techniques d’action.

- L’organisation : à ce stade, « il faut inclure l’instauration et le fonctionnement des hiérarchies parallèles, puis leur plein rendement ». Les groupes subversifs s’installent et exercent une influence contraire à celle du gouvernement légal avec d’autant plus d’efficacité que l’organisation sera sophistiquée et animée par des personnels compétents et motivés.

- La militarisation : elle correspond à « la mise sur pied et la mise en œuvre simultanées d’un appareil militaire de plus en plus complexe, engagé au fur et à mesure de sa création ». « D’abord limitées aux équipes d’action, peu à peu étoffées et rassemblées en bandes locales, les forces armées s’appuient de plus en plus sur la population (milices d’autodéfense) et se différencient en unités territoriales (guérillas) et unités d’intervention ».

NB : Pour une meilleure compréhension du phénomène, et pour ne pas risquer de dénaturer le cheminement intellectuel de l’auteur, les deux sous-chapitres qui suivent reprennent presque in extenso la formulation de Ximenés.

2. 2. Exemple d’un développement cohérent :

- L’action d’un petit noyau d’activistes a créé une conviction suffisamment ferme dans un petit groupe (cristallisation). Il est possible de distribuer des responsabilités au sein de ce groupe (organisation) puis de lancer une petite équipe de choc à la conquête des armes d’un poste de police (militarisation).

- Un peu plus tard, à la suite d’un entrainement intensif d’une bande, la réussite d’une grosse embuscade (militarisation) dont le succès est méthodiquement exploité par la propagande auprès de la population locale (cristallisation) permet le ralliement de celle-ci, suivi de la mise en place d’un conseil de village (organisation).

- A une échelle plus vaste, à la suite de l’installation des comités de village, de district, de province dans un nouveau territoire (organisation), la propagande et les cours d’éducation politique provoquent l’apparition de volontaires (cristallisation) qui, après une période d’instruction, son engagés dans un premier combat (militarisation).

On voit que la situation générale peut être appréciée et même définie, à un instant donné, par le degré de développement de chaque processus à l’instant considéré.

2. 3. Exemples de développements imparfaits :

Inversement, une fausse appréciation de la situation peut être donnée si l’on ignore ou si l’on évalue de façon erronée le développement de certains processus.

- Si la population d’un territoire paraît acquise aux révolutionnaires mais si elle n’est pas encadrée par des hiérarchies parallèles efficaces et si elle ne dispose pas d’un bras séculier proche, une occupation militaire suffisamment dense et (…) adroite sera en mesure de renverser la situation (cristallisation bonne, organisation et militarisation faible).

- Au contraire, si la majorité de la population est acquise à l’idéologie révolutionnaire, si des responsables clandestins sont en place aux échelons essentiels (cristallisation et organisations fortes), l’appareil militaire peut-être rudimentaire, gauchement manié (militarisation faible).


CONCLUSION : Ximenés, digne représentant de l’école française de la contre-insurrection.

Voici, très brièvement présentées, quelques-unes des réflexions de Ximenés sur ces guerres révolutionnaires dont l’évolution semble à l’époque irrésistible. L’auteur examine le phénomène en action et en perçoit son caractère adaptatif, réactif et en devenir permanent. Il ne propose pas de solutions (rappelons que ce texte date de 1957) mais insiste déjà sur le caractère inédit de cette forme de guerre irrégulière qui tire sa force de son influence sur la psychologie de l’adversaire, de ses partisans comme des neutres. C’est cette prééminence de l’action morale, de tous temps déterminante mais plus encore dans ce cas, qui frappe l’auteur et dont il avertit ses contemporains : la guerre révolutionnaire est bien une lutte pour la conquête des consciences et non plus simplement un affrontement visant à faire plier la volonté de l’ennemi. Les armées conventionnelles, de même que les gouvernements et les peuples qui sont derrières elles, habituées à faire la guerre contre la volonté adverse doivent s’adapter et adopter un discours et des attitudes leur permettant de reconquérir le contrôle, ou la neutralité, des consciences individuelles et collectives de tous les acteurs sur le terrain.

C’est aussi cette dimension psychologique, révélée ici par Ximenés, qui vient rajouter une pierre bien utile sur la construction du processus de compréhension de la guerre révolutionnaire.



[i] Sans certitude aucune, je suppute que ce pseudonyme vient du personnage d’André Malraux dans « L’espoir », le colonel Ximenés, officier catholique qui a choisi de rester fidèle à la République espagnole.

[ii] Par commodité, on utilisera les termes « l’auteur » ou « Ximenés », plutôt que les noms véritables qui se cachent derrière le pseudonyme.

[iii] Si on reprend la typologie de David Galula, la « cristallisation » ainsi décrite peut correspondre aux deux premières étapes de développement du modèle dit « orthodoxe » (création d’un parti politique et constitution d’un front uni) à cette nuance prés que, dans l’esprit de Ximenés, la cristallisation se renforce et interagit avec les autres processus tout au long de la lutte et non plus seulement durant des périodes clairement découpées.

mercredi 26 mars 2008

GÉOPOLITIQUE D’ISRAEL

Par Frederic Encel et François Thual. Editions Points – Essais. 2004.

« La plus grande injustice qui pèse sur Israël, c’est de n’avoir pas le droit d’être injuste ». Chris Marker.

Impossible de parler d’Israël sans déchainer les passions[1] ! En fonction de son auditoire, avouer son admiration pour la marche de cet Etat neuf, son courage et sa débrouillardise, vous vaut un déchainement de critiques (voire d’insultes) plus ou moins bien informées et variablement marquées du sceau de l’intelligence. Devant tel autre, quelques remarques nuancées sur l’attitude de l’Etat juif envers certains de ses voisins risquent de briser, ou au moins de distendre considérablement, quelques précieuses amitiés. Israël, son destin, ses actes, ses attitudes, attisent les passions et sa représentation en pâtit ou en sort glorifiée à outrance en fonction du point de vue adopté par chacun.

Plus problématique encore, il semble qu’aujourd’hui chacun ait une opinion sur ce qui se passe là-bas, une représentation intellectuelle dont les bases sont parfois moins solides qu’il n’y paraît de prime abord. Dans nos sociétés sans cesse abreuvées d’informations distillées sans distance ni beaucoup de discernement, ce qu’on croit savoir, ce qu’on a vu en dernier à la télévision devient plus réel, plus exact que ce que l’histoire et la géopolitique enseignent.

Combattre cette « ignorance » de l’immédiateté, ces certitudes instantanées qui nous interdisent une salutaire prise de distance, c’est le but de cet ouvrage malin, non dénué d’un certain humour malgré une froideur assumée et une érudition évidente. S’adressant à tous ceux qui s’intéressent à la région et sont las des « faits » qu’on leur assène comme autant d’incitations à prendre position sur des sujets complexes sans avoir toutes les cartes en main, il est revigorant et mérite une lecture attentive.

Son objectif est simple et louable : présenter Israël comme un Etat normal, un pays qui est né d’un projet riche et longuement muri, ni plus ni moins belliqueux qu’un autre, simplement ancré dans un environnement géopolitique complexe et qui se fabrique une identité en fonction de l’envie de ses citoyens et des possibilités que lui offrent une géographie contraignante[2] et des voisins presque tous hostiles à des degrés divers. Bien sur, ne nous voilons pas la face, il peinera à convaincre les plus enflammés des contempteurs ou des thuriféraires de l’Etat hébreu. C’est là une tâche quasi impossible. Pour les autres, en revanche, il recèle quelques pépites, bouscule un certain nombre d’idées reçues et enrichit la culture générale du lecteur curieux.

Ainsi, la présentation des différents courants politiques qui s’affrontent en Israël depuis la création de l’Etat (le sionisme est enfin présenté pour ce qu’il est, loin des phantasmes et des simplifications outrancières), sa doctrine stratégique (fondée, entres autres, sur la constitution d’une « deuxième ceinture » amicale entourant le premier cercle du « front du refus »), ses alliances, l’évolution de sa posture sur la scène internationale, son histoire, son devenir possible, aussi, sont présentés, pour ne prendre que quelques exemples, de manière dépassionnée mais passionnante. Les données sont analysées avec rigueur et démontrent qu’Israël, comme tous les pays du reste, se conforme au vieil adage qui constitue la base de toute géopolitique cohérente : les Etats ont d’abord des intérêts avant d’avoir des amis. Des annexes volumineuses[3] et une bibliographie exhaustive complètent utilement le tout.

Un ouvrage à parcourir sans modération et sans se laisser rebuter par sa forme (un dictionnaire qui peut laisser croire à une suite ennuyeuse d’entrées plus ou moins intéressantes) tant le fond est riche et utile.

Seuls regrets : quoique bénéficiant d’ajouts sur la guerre Hezbollah/Israël de 2006, les auteurs se contentent de survoler cet événement pourtant considérable. De même, pour des raisons évidentes, la prise du pouvoir du Hamas à Gaza ne sera probablement traitée que dans une prochaine réédition.



[1] Ce modeste billet peut d’ailleurs me valoir quelques acerbes commentaires, comme toujours lorsque le sujet du Proche-Orient est évoqué… D’avance merci aux lecteurs passionnés, que je respecte, de bien vouloir me pardonner si ce qui précède a pu froisser leurs sensibilités respectives.

[2] « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre », rappellent les auteurs en citant le géographe et géopolitologue Yves Lacoste.

[3] La Charte du Hamas (1988) est un document instructif et édifiant, surtout à la lumière des événements récents…

dimanche 23 mars 2008

L’UTILISATION OPTIMALE DE LA PROPAGANDE PENDANT LES OPÉRATIONS CONTRE-INSURRECTIONNELLES SELON GALULA.

Dans le chapitre précédent, nous avons survolé l’ouvrage de David Galula pour en dégager les titres principaux sans chercher à rentrer dans tel ou tel concept en particulier ni, d’ailleurs, relever les éléments encore applicables ou ceux qui correspondent moins aux insurrections actuelles. Car le travail de l’auteur, décryptant les insurrections dont il avait pu être le témoin ou l’acteur, l’exemple maoïste en particulier, ne saurait être appliqué mécaniquement, sans distance ou adaptation, aux données contemporaines. L’aspect religieux, en particulier, introduit une variable (et quelle variable !) supplémentaire dans les guerres irrégulières actuelles.

En revanche, nous pouvons d’ores et déjà distinguer certains « principes » qui méritent qu’on s’y attarde tant ils semblent aujourd’hui avoir conservé une grande pertinence. Ainsi, dans son dernier chapitre, « Opérations », il détaille les actions de propagande que doivent mener les loyalistes à chaque étape de leur progression. En rédigeant la fiche de lecture précédente, j’ai volontairement passé sous silence cette partie de son discours car je souhaitai y revenir plus longuement. C’est ce que nous allons voir ici en reprenant les points un à un tels qu’ils sont décrits par l’auteur et en nous concentrant cette fois-ci sur cette phase primordiale dans la bataille pour la reconquête de l’influence auprès de la population, que la propagande soit destinée aux forces loyalistes, aux civils ou aux insurgés.

Un petit point de sémantique tout d’abord : le terme « propagande » est très négativement connoté aujourd’hui. Il ne faut pourtant pas se leurrer, si on reprend la définition qu’en donne, par exemple, le CNRTL, on trouve ceci : « Action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d'information pour propager une doctrine, créer un mouvement d'opinion et susciter une décision ». Et cette citation pourra sans doute permettre d’y voir plus clair : « Entre l'information et la propagande, il y a au moins une différence de degré et d'intention. L'information se veut information, c'est-à-dire communication de données dont l'informé fera ce qu'il veut. Elle s'adresse à la seule intelligence qu'elle entend meubler de connaissances. L'intelligence jugera. La propagande se veut propagande, c'est-à-dire influence sur celui à qui elle s’adresse. Elle veut convaincre. »[i]

Le terme de « propagande », sous la plume de Galula, est donc parfaitement valable. Mais voyons désormais, en suivant les différentes étapes de ce qu’il décrit comme les « Opération »[ii], quel corps il lui donne et les évolutions qu’il souhaite qu’elle suive pour parvenir au mieux à l’objectif final.


1. Destruction ou expulsion des forces d’insurrection :

- Propagande à destination des forces loyalistes :

Les opérations menées durant cette phase étant essentiellement militaires, la force est en terrain connu, peut-être un peu trop d’ailleurs... C’est justement pourquoi elle doit être avisée des conséquences désastreuses qu’auraient toutes violences excessives, systématiquement exploitées par la propagande adverse : « il faut donc que les unités participant à ces opérations soient endoctrinées dans ce sens, que les bavures soient punies sévèrement, et même publiquement si cela peut servir à apaiser la population ». L’auteur préconise le dédommagement immédiat de tout dommage de guerre.

- Propagande à destination de la population :

« Il serait vain, et même contre-productif, d’attendre de la population locale qu’elle coopère en masse et ouvertement à ce stade (…) le loyaliste sera mieux avisé de limiter son ambition à l’obtention de la neutralité de la population, c'est-à-dire à sa passivité vis-à-vis des deux camps ». Galula ne le précise pas, mais sans doute est-il bon aussi de prévenir la force qu’elle ne doit pas s’attendre à des manifestations exubérantes d’enthousiasme de la part des locaux, encore surveillés par une structure clandestine et craignant donc les représailles[iii]

- Propagande à destination des insurgés :

« La pire erreur que puissent commettre les insurgés à ca stade serait d’accepter le combat (…) Le but de l’action psychologique est de les pousser à commettre cette erreur ». Provocation, déception, surprise : tout doit être mis en œuvre pour mener l’adversaire à la faute, à savoir se laisser entrainer dans des batailles qu’il est certain de perdre[iv] et que le loyaliste poursuivra au maximum.


2. Déploiement d’unités locales (statiques) :

- Propagande à destination des forces loyalistes :

« Puisqu’elles changent de priorité à partir de ce point, les forces loyalistes doivent être informées des raisons de ce changement. » Les futures missions vont se concentrer sur le ralliement progressif de la population et il convient de former les troupes à cet effet. Galula préconise d’ailleurs de repérer, lors des séances de formation, les éléments les plus réceptifs et motivés pour leur confier des secteurs particuliers.

- Propagande à destination de la population :

La création d’unités statiques « marque le début d’une longue campagne destinée à faire bouger les population de ses bases de neutralité ou d’hostilité ». La population doit comprendre que les loyalistes sont là pour rester et l’auteur propose, pour l’en convaincre, une approche indirecte, plus subtile, pour « laisser la population tirer ses propres conclusions des faits et de la rumeur publique. Par exemple, la signature d’un bail de deux ou trois ans pour les logements destinées aux soldats produira à coup sur les effets recherchés »[v].

- Propagande à destination des insurgés :

Le but reste le même que précédemment : amener le reliquat des unités de guérillas adverses à l’affrontement, si besoin en l’incitant à attaquer : « le message à faire passer est (…) que l’insurgé sera perdu une fois qu’il sera coupé de la population. L’inviter à quitter la zone ou à se rendre pourra l’inciter à faire l’inverse, c'est-à-dire à se battre ».


3. Prise de contrôle de la population :

- Propagande à destination des forces loyalistes :

Deux points à ce niveau de la lutte : d’une part, les forces loyalistes, désormais éparpillées au sein de la population, n’ont plus besoin d’être convaincus de la nécessité de gagner son soutien, car « étant plus vulnérables, elles réalisent instinctivement que leur propre sécurité dépend de la qualité de leurs relations avec la population locale (…) Le problème devient de convaincre les agents de la contre-insurrection de rester sur leurs gardes malgré leur détente de façade ».

D’autre part, il faut « faire de chacun de ces agents un acteur efficace de la contre-insurrection, quels que soient son grade et ses responsabilités, (…) les déviances et les erreurs doivent être évitées au maximum ». Des séances de partage d’informations et de RETEX doivent être organisées pour augmenter l’efficacité générale de tous les agents loyalistes.

- Propagande à destination de la population :

Lors de cette étape, la plus sensible de toutes puisqu’elle fait la charnière entre l’aspect militaire de la lutte et sa nécessaire dimension politique, trois objectifs sont recherchés : obtenir de la population « des signes d’approbation ou au minimum de compréhension des actions entreprises par le loyaliste (recensement, contrôle des mouvements, réquisition de mains d’œuvre, etc.) ; préparer le terrain pour la rupture des liens entre la population et les insurgés ; préparer l’engagement politique de sympathisants locaux (qui n’affichent à ce stade que de la neutralité) ». Toutes ses actions, à la fois difficiles et primordiales, ne peuvent être menées que par des responsables locaux disposant d’une large autonomie leur permettant de s’adapter aux contraintes de leurs zones et qui auront été détectés précédemment pour leurs aptitudes à mener ce type de missions.

- Propagande à destination des insurgés :

A l’inverse, cette phase, qui doit fractionner, diviser les rangs adverses, accentuer les antagonismes entre la base et le sommet de la hiérarchie insurrectionnelle et rallier les dissidents, ne peut être menée que par le niveau le plus élevé du commandement loyaliste.


4. Destruction de l’organisation politique insurgée :

A partir de cette phase, les forces loyalistes sont suffisamment informées de leur devoir, de l’enjeu de la lutte et de l’importance de leurs actions pour qu’on leur laisse, en quelque sorte, la bride sur le cou. Si le travail précédent à été bien assimilé, le cercle vertueux est enclenché. A l’autre bout de l’échiquier, les insurgés, eux aussi, savent à qui ils ont affaire et, leur destruction étant le but de la lutte, il n’est plus nécessaire d’envisager des actions spécifiques envers eux, si ce n’est pour rallier les déserteurs et encourager les défections.

La population fait désormais l’objet de l’attention intégrale des efforts de propagande. Or, puisque de multiples actions policières et judiciaires répressives auront lieu durant cette phase, le loyaliste doit « minimiser les effets négatifs des arrestations dans la population. Il devra expliquer en toute franchise pourquoi il est nécessaire de détruire les cellules politiques insurgées et insister sur la politique d’indulgence à l’égard de ceux qui reconnaitront leurs erreurs. Peu importe qu’il ne soit pas cru, car l’effet sur la population en sera d’autant plus important lorsque les agents repentis seront effectivement libérés ».


5. Organiser des élections locales :

Le loyaliste est désormais entré dans la phase constructive de son œuvre : les cellules clandestines ont été éliminés, ont fuit ou ont été rendu inopérantes et des élections sont organisées. La propagande doit insister sur quatre points auprès de la population : « l’importance des élections, la totale liberté des électeurs, la nécessité de voter, et le caractère provisoire du gouvernement local élu ».


6. Mettre à l’épreuve les dirigeants élus :

« Quant enfin, dans une partie de la région choisie, la population coopère de façon active avec les loyalistes, on peut considérer qu’une importante bataille a été gagnée. Ce succès doit être immédiatement exploité pour influencer les secteurs moins avancés. (…) Comme les messages ont de bien meilleures chances de passer s’ils sont relayés par la population, il est souhaitable que les citoyens locaux soient incités à participer aux opérations de propagande. (…) Lorsqu’ils acceptent de le faire, la guerre est virtuellement gagnée dans la région ».


7. Organiser un parti politique :

Lors de cette phase, la force se tient idéalement en retrait, se contentant de surveiller les membres du nouveau parti pour éviter le noyautage par les agents adverses. Ce sont les responsables politiques civils eux-mêmes qui poursuivent les actions de propagande, par leurs initiatives et décisions.


8. Rallier ou éliminer les derniers insurgés :

Désormais que la zone est revenue dans le giron étatique, il faut éliminer définitivement les derniers reliquats de l’insurrection. Une opération militaire est nécessaire pour atteindre ce but mais elle sera appuyée par une intense campagne psychologique à destination des troupes adverses : en position de force, le loyaliste doit savoir faire preuve de mansuétude et proposer ouvertement une amnistie.


CONCLUSION :

On le voit, David Galula propose une mécanique fluide et cohérente qui sait adapter son discours et ses actes aux évolutions de la situation locale : d’une posture quasi strictement militaire à l’entrée, la force va investir le champ public et politique pour « amorcer la pompe » avant de s’effacer et de reprendre le rôle qui lui est naturellement dévolu au fur et à mesure que revient l’ordre légal.

Bien sur, un tel développement harmonieux nécessite, en amont, une doctrine bien établie et que chacun soit au courant de son rôle comme du caractère évolutif de celui-ci. Il est possible de rattraper une situation insurrectionnelle qu’on aura laissé se développer mais mieux vaut, et de loin, avoir bien en tête la suite des opérations dés l’arrivée sur le théâtre. C’est aussi à ce titre, parce qu’il prépare la force et prévient les décideurs, que l’ouvrage de David Galula est si précieux.




[i] In Salleron « Comment informer », 1965, p. 37.

[ii] Pour une description plus complète des différentes étapes, voir l’article précédent.

[iii] Dans un contexte différent mais néanmoins révélateur, on sait que les GI’s, en Irak, furent fort déçus par l’accueil réservé par certaines populations civiles : persuadés d’être reçus en libérateur, ils réagirent mal à la prudence, voire à l’hostilité affichée dans certaines zones, ce qui provoqua des réactions dommageables pour le but recherché. Nul doute qu’une meilleure préparation psychologique aurait pu éviter cette déception. Il est vrai également que les décideurs eux-mêmes n’avaient pas vraiment envisagé la possibilité d’un accueil mitigé. Difficile, dans ce cas, de préparer efficacement la force…

[iv] Les lecteurs qui connaissent l’histoire pourront évidemment opposer l’exemple de Dien-Bien-Phu : censé attirer l’adversaire dans une bataille à mort, le procédé se retourna contre ces instigateurs. Mais, dans la démarche de Galula, l’étape décrite ici prend place bien avant que l’insurrection n’ait effectué le saut qualitatif qui lui permet de rivaliser, voire de surclasser, son adversaire loyaliste en termes d’organisation, d’effectifs et d’armement.

[v] A noter que Suchet, en Aragon, utilisa une approche assez similaire vis-à-vis de la population civile espagnole, en assignant les soldats qui logeaient chez l’habitant (contre rétribution, bien sur) aux mêmes familles. Des liens, inévitablement, se tissaient entre l’hébergé et les hébergeurs. Voir mon article sur la contre-guérilla pendant la guerre d’Espagne.

vendredi 21 mars 2008

« CONTRE-INSURRECTION, THÉORIE ET PRATIQUE » PAR DAVID GALULA – UNE FICHE DE LECTURE COMMENTÉE.


Le fait qu’il ait fallu attendre 2008 pour voir cet ouvrage traduit en français en dit finalement assez long sur la manière dont la contre-insurrection, ses tenants et aboutissants, a pu chez nous quasiment sombrer dans l’oubli sitôt la guerre d’Algérie terminée. Cette volonté tenace de continuer à mépriser « la guerre moderne », selon l’expression de Trinquier, tient sans doute à des causes objectives (la Guerre Froide annonçait plutôt un affrontement conventionnel de grande ampleur voire, dans le pire des cas, des échanges atomiques) mais aussi à une réaction de rejet suite aux défaites consécutives subies en Indochine et, plus encore, en Algérie.

Ces guerres amères qui amenèrent les armées à de cruelles extrémités furent, comme toutes les expériences désastreuses, sans doute refoulées, sauf par quelques « originaux » qui persistèrent à s’y intéresser, dans l’indifférence quasi générale. David Galula, ancien lieutenant-colonel dans le Djebel Mimoun de Grande Kabylie de 1956 à 1958, mais aussi fin observateur de la prise du pouvoir par les communistes chinois (période 1945 – 1949), fut de ceux là qui choisit de partir s’exiler aux Etats-Unis. C’est là-bas, alors que la superpuissance était à la veille de s’impliquer dans ce qui allait devenir la guerre du Vietnam, que l’auteur, sollicitait par quelques visionnaires de la Rand Corporation, fut invité à coucher sur le papier, en anglais dans le texte, un récit de son expérience algérienne (« Pacification in Algeria 1956-1958 ») en 1963. Un an plus tard, il livrera cette fois-ci un véritable traité, « Counterinsurgency Warfare : Theory and Practice », qui paraît enfin en français.

Le résultat est d’une qualité époustouflante et on comprend, en le lisant, à quel point ce livre a pu marquer les esprits, outre-Atlantique, au point de devenir une lecture obligatoire pour tous les élèves officiers du Command and General Staff College[1] et d’inspirer largement les rédacteurs du manuel FM 3-24[2].

Porté par une écriture claire et sans fioritures inutiles, le propos est limpide, accessible à tous, les parties s’articulent de manière cohérente et l’ensemble général dresse un portrait particulièrement réussi de l’ennemi insurrectionnel, ses forces et ses faiblesses, en proposant des orientations stratégiques et tactiques pertinentes pour le contrer du mieux possible. A vrai dire, l’ouvrage est si synthétique, résultat des efforts visibles de l’auteur pour en augmenter la densité et la portée, qu’il est très difficile d’en réaliser… une synthèse justement.

Tâchons d’y parvenir en présentant les grandes idées de Galula sachant que sa lecture complète (qui plus est un moment agréable) s’impose pour toutes personnes, civiles ou militaires, s’intéressant un tant soit peu au phénomène insurrectionnel, aujourd’hui si prégnant.


INTRODUCTION :

De l’introduction, nous retiendrons une mise au point sémantique lumineuse car, refusant de se qualifier de contre-révolutionnaire, un terme qu’il sait connoté négativement dans l’opinion, l’auteur propose ces définitions que nous suivrons également : « nous appellerons donc l’un des acteurs « l’insurgé » et son action « l’insurrection » ; dans l’autre camp, nous parlerons de « loyaliste » et de « contre-insurrection ». Enfin, nous appellerons « guerre révolutionnaire » le choc entre l’insurrection et la contre-insurrection ».


PREMIER CHAPITRE : Nature et traits généraux de la guerre révolutionnaire.

Comme son titre l’indique, il s’agit ici de tracer les grandes lignes de la guerre révolutionnaire, de voir à quel point elle diffère des guerres « classiques ». David Galula définit l’insurrection, en paraphrasant Clausewitz, comme « la poursuite de la politique d’un parti, dans un pays donné, par tous les moyens possibles ». Ni complot, ni révolution, elle emprunte au premier son caractère clandestin, planifié, et à la seconde l’utilisation des masses : « c’est un combat dans la durée, mené avec méthode (…) qui se développe de façon lente : les meneurs font leur apparition puis les masses se mettent en mouvement. »

D’autres caractéristiques apparaissent : « l’asymétrie singulière » entre l’insurgé et le loyaliste (le premier bénéficiant d’une abondance initiale de ressources matérielles tandis que le second peut compter sur une nette supériorité dans le domaine immatériel) ; le caractère politique de la guerre révolutionnaire où le contrôle de la population est l’objectif majeur des deux camps ; la transition progressive de la paix à la guerre et le fait qu’une fois déclenché le conflit révolutionnaire sera obligatoirement long, que l’issue soit favorable à l’un ou l’autre des camps ; l’insurrection est peu couteuse et souple, tandis que la contre-insurrection est rigide et onéreuse (le loyaliste doit utiliser une bonne part de sa puissance à préserver sa position tandis que l’insurgé, même peu puissant, peut commencer à la lui disputer) ; le révolutionnaire, enfin, reste dans ce type de guerre et ne va jamais, même s’il est parvenu au stade où il dispose de vastes forces, singer le loyaliste en se lançant dans la guerre conventionnelle : le caractère politique de sa lutte et le fait qu’il doive conserver son emprise sur la population lui impose de conserver une organisation révolutionnaire qui ne mutera pas en armée conventionnelle tant que le loyaliste n’aura pas été totalement défait.


DEUXIÈME CHAPITRE : Conditions de la victoire de l’insurrection.

Ayant défini les grandes caractéristiques de l’insurrection, Galula examine à présent quelles sont ses conditions de réussites. Il en identifie quatre : « premièrement, une Cause efficace, deuxièmement l’existence de failles dans la police et l’administration du régime loyaliste, troisièmement un environnement géographique favorable et quatrièmement un soutien extérieur à mi-vie et dans les derniers temps de l’insurrection. »

Bien sur, les interactions entre les deux premiers éléments (la Cause et les faiblesses intrinsèques du régime antagoniste) sont complexes : par exemple, les raisons de la lutte se nourrissent des difficultés de tous ordres qui apparaissent dans un pays donné et l’idéologie choisie doit-être à la fois suffisamment radicale par rapport au régime en place pour que celui-ci ne s’en empare pas pour son propre bénéfice et suffisamment attrayante pour que toutes les couches sociétales puissent s’y reconnaître. Le soutien extérieur, pour sa part, est une condition théoriquement facultative mais qui, dans les faits, s’avère primordiale et permet souvent à l’insurrection, en lui fournissant des soutiens divers (en particulier lorsque le pays pro-insurrection est limitrophe du pays en guerre, et cela rejoint ici les facteurs géographiques favorables abordés dans le troisième point), de lui permettre de réaliser un saut qualitatif.


TROISIÈME CHAPITRE : Doctrine de l’insurgé.

L’auteur, du fait de son expérience en tant qu’observateur de la prise du pouvoir par les révolutionnaires chinois et d’acteur du conflit algérien, isole « deux modèles principaux de stratégie d’insurrection » : ce qu’il nomme le modèle orthodoxe (communiste), complexe et largement codifié, et le modèle « bourgeois nationaliste », un « raccourci » du précédent qui correspond à ce que nous appellerions les guerres de libération nationale ou d’indépendance.

La doctrine orthodoxe, contrairement à celle employée par les nationalistes, ne vise pas seulement à renverser l’ordre existant mais à mener une transformation complète du pays. David Galula codifie cinq étapes dans sa marche vers le succès : la création d’un parti (phase lente et difficile mais qui peut, dans les pays où l’opposition est tolérée, s’accomplir par des moyens légaux et pacifiques) ; la constitution d’un front uni (lorsque les insurgés ne sont pas encore dans une posture de guerre ouverte et où ils cherchent à rallier le maximum de partisans tout en identifiant au mieux leurs ennemis) ; le combat de guérilla (début véritable du combat armé révolutionnaire qui, compte tenu des faibles moyens à la disposition des insurgés, ne leur permet pas des actions militaire d’envergure) ; la guerre de mouvement (si l’approvisionnement en armes le permet, et on voit bien là l’intérêt de pouvoir compter sur un soutien extérieur à mi-vie tel que décrit par l’auteur dans son précédent chapitre, la guérilla se lance dans des campagnes plus ambitieuses et se dote d’une organisation militaire plus étoffée, mais s’interdit toute posture de défensive ferme) ; enfin, la campagne d’annihilation lorsque « la puissance de son outil militaire, la solidité de sa structure politique, le degré de mobilisation dans les zones qu’il contrôle, l’activité de subversion de ses agents clandestins dans les régions contrôlées par les loyalistes et enfin sa supériorité psychologique » permettent à l’insurrection d’en finir avec son adversaire, si besoin en lui faisant des propositions d’armistice en position de force.

La différence principale du modèle suivant, celui défini par l’auteur comme « bourgeois nationaliste », est qu’il ne vise que la prise de pouvoir, qu’il s’affranchit de longues années de fastidieux travail d’organisation, et qu’il se lance immédiatement dans des campagnes d’attentats et d’activités illégales. En pratiquant le terrorisme aveugle puis le terrorisme sélectif, il brise, par la violence, les liens pouvant exister entre la population et les loyalistes. Moins gourmand en temps, en hommes et en ressources, ce système est un raccourci du précédent et marchera d’autant mieux que la Cause choisie rencontrera l’assentiment rapide de la majorité de la population (contre une occupation étrangère, par exemple).


QUATRIÈME CHAPITRE : Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « froide ».

Galula distingue deux types de guerre révolutionnaire à mener par le loyaliste : la guerre « froide », qui correspond à la période durant laquelle les insurgés se limitent à des actions légales et non-violentes, et la guerre « chaude » qui correspond à l’apparition de la violence armée proprement dite.

Avant que les insurgés ne parviennent à s’être suffisamment développés pour mener des opérations armées, le loyaliste peut utiliser quatre modes d’action : l’action directe contre les dirigeants de l’insurrection (ce qui n’est pas sans demander des ajustements législatifs et judiciaires par rapport aux normes des états démocratiques en vue d’assurer leur sauvegarde, l’auteur le reconnait lui-même) ; l’action indirecte sur les conditions de l’insurrectionpriver l’insurgé d’une bonne cause implique de résoudre les problèmes de base du pays ») ; l’infiltration du mouvement d’insurrection (une technique très efficace si elle est utilisée au plus tôt, lorsque le parti adverse ne peut compter, en fait, que sur des généraux sans soldats car, comme le dit Galula : « l’histoire est pleine de cas d’obscurs mouvements politiques qui ont pataugé puis disparu peu de temps après leur création à cause de querelles entre leurs dirigeants ») ; le renforcement de l’appareil politique loyaliste, bien sur, qui « constitue la stratégie la plus payante ».


CINQUIÈME CHAPITRE : Contre-insurrection dans la guerre révolutionnaire « chaude ».

Lorsque la violence est là, « paradoxalement (…) le loyaliste se trouve débarrassé d’un certain nombre de difficultés » : « les intentions de l’ennemi apparaissent de façon plus claire et les mesures répressives sont plus faciles à justifier ». Non que cette phase soit aisée, bien au contraire, mais le loyaliste dispose, du moins dans les premiers temps et s’il est déterminé et avisé de la nature de la menace qu’il affronte, d’un avantage certain en termes de capacité et de moyens.

Au début de l’affrontement, le pays doit-être cartographié selon trois types de régions : les rouges dans lesquelles « l’insurgé exerce un contrôle effectif de la population et mène un combat de guérilla » ; les roses où il tente de s’établir et les blanches qui sont menacées mais non encore affectées, « l’insurrection y mène des opérations de subversion mais tout y paraît calme ».

Dans cette guerre révolutionnaire, le loyaliste doit respecter « les lois spécifiques de la contre-insurrection ». Galula en donne quatre :

- Le soutien de la population est aussi vital pour les loyalistes que pour l’insurgé : il est facile pour le loyaliste, plus puissant, d’envahir les « zones rouges », mais « la difficulté est de continuer à contrôler chaque région tout en conservant la liberté d’action pour opérer ailleurs ».

- Ce soutien s’obtient par l’action d’une minorité active : pour le loyaliste, « la victoire n’est pas la destruction des forces insurgées et de leur appareil politique dans une région donnée. (…) La victoire est cela plus la rupture définitive des liens entre l’insurgé et la population, non pas aux dépends de la population mais avec l’aide de celle-ci ». Vis-à vis de toute cause politique, même non violente, même non insurrectionnelle, « il existe toujours une minorité active soutenant la cause, une majorité neutre et une minorité active combattant la cause ». Dans le cadre de la guerre révolutionnaire, il s’agira de s’appuyer sur la minorité favorable aux loyalistes pour convaincre la majorité neutre tout en neutralisant la minorité hostile.

- Le soutien de la population ne s’obtient que sous certaines conditions : « une fois que l’insurgé a établi son contrôle sur la population, la minorité qui lui était hostile s’efface ou disparaît ». Par conséquent, « la population ne se ralliera que lorsqu’elle sera convaincue que les loyalistes ont la volonté et les moyens de gagner ».

- L’intensité des efforts et la quantité des moyens sont essentielles : La stratégie du loyaliste doit être méthodique, cohérente et se poursuivre dans le temps. Elle requiert notamment « une forte concentration d’efforts, de ressources et de personnel. Cela signifie que les efforts ne peuvent pas être dilués à travers le pays : ils doivent être appliqués successivement à chaque région ».


SIXIÈME CHAPITRE : De la stratégie à la tactique.

Il faut maintenant mettre en œuvre, sur le terrain, les principes et enseignements exposés ci-dessus. Le loyaliste, qui pratique et possède les moyens de la guerre conventionnelle, doit s’adapter aux contraintes de la guerre révolutionnaire pour utiliser au mieux les outils dont il dispose. Ceci suppose certains ajustements, notamment par rapport aux fondamentaux du système de commandement :

- L’unicité : dans sa lutte systémique contre l’insurrection, le loyaliste doit pouvoir effectuer trois types de tâches de natures différentes, militaires, judiciaires et politiques. « Le résultat final recherché (…) n’est pas une addition mais une multiplication des différentes opérations. Chacune est essentielle et si l’une d’elles présente un résultat nul, le produit de l’ensemble sera nul. » Le principe de l’unicité du commandement doit donc prévaloir : « un seul et même chef doit diriger les opérations du début à la fin ». Or, ces tâches exigent un nombre très important de personnels et seules les forces armées disposent généralement sur le terrain des effectifs suffisants pour pallier aux carences momentanées en agents de la Force Publique : le soldat doit dont « être préparé à tenir chacun des rôles clés de cette situation. (…) Mais cela ne doit être le cas que dans la période où il est le seul disponible, car il vaut mieux confier les missions civiles à des civils. »

- La primauté du pouvoir politique sur le pouvoir militaire : « si essentielles soit-elle, l’action militaire est secondaire par rapport à l’action politique puisque son but est de permettre de disposer de suffisamment de liberté d’action pour évoluer en sécurité au sein de la population ».

- La coordination des efforts : l’état-major contre-insurrectionnel doit disposer de personnels parfaitement informés des tenants et aboutissants de la lutte à mener ainsi que d’une doctrine commune. « La doctrine apparaît comme la réponse pratique au besoin de canalisation des efforts dans une même direction ».

- La primauté du commandement local : de manière naturelle, les forces loyalistes vont s’organiser en unités mobiles et en unités statiques (locales). Ces dernières jouent, dans le cadre de la guerre révolutionnaire, un rôle décisif pour l’obtention de la victoire : les forces mobiles opérant dans une région donnée seront donc placées sous le commandement du responsable des unités statiques du lieu « même s’il se trouve être moins gradé que le chef des unités mobiles ».

- L’adaptation des forces armées aux nécessités de la contre-insurrection : une armée dans cette posture a plus besoin d’infanterie, d’aviation tactique et de transmission efficaces que de moyens lourds[3]. Non seulement l’armée conventionnelle doit s’adapter à cette nouvelle donne militaire mais elle doit, en plus, être capable de mener une multitude de tâches non-militaires.

- L’adaptation des mentalités : « la règle est de faire de la force un usage aussi limité que possible » et, contrairement à un conflit classique, le militaire doit comprendre et s’imprégner de son rôle politique. Galula prescrit de favoriser, par un systéme de récompense, l’éclosion d’une élite dans l’armée, consciente des caractéristiques particulières de la guerre révolutionnaire, puis de lui confier des missions de formation.

En tout état de cause, le loyaliste « doit s’armer d’une contre-cause compétitive » afin de rendre moins attrayant le programme politique de l’insurgé. Il doit « élaborer un programme de réformes même mineures ou secondaires » tout en restant « suffisamment sage pour vérifier que ce qu’il propose est réellement voulu par le peuple ». Le moment de la divulgation de ce programme est crucial : s’il intervient trop tôt, le gouvernement loyaliste apparaitra comme faible et les insurgés surenchériront dans leurs revendications. Une gestion fine de cette contre-cause est un point délicat mais essentiel dans la guerre révolutionnaire.


SEPTIÈME CHAPITRE : Opérations.

David Galula propose dans cette section un cheminement tactique en huit étapes, combinaisons d’actions militaires, politiques, administratives, sociétales et de propagande. Bien sur, la réussite de cette voie suppose la bonne compréhension des principes auparavant exposés. Ce mouvement contre-insurrectionnel se décompose de la manière suivante :

1. Destruction ou expulsion des forces d’insurrection :

« Ce but est atteint lorsque les unités locales que le gouvernement déploie dans les zones « nettoyées » disposent de la liberté de mouvement nécessaire à leurs actions ». Cette première étape doit être menée de la manière la plus rapide et efficace possible : seule la neutralité de la population est recherchée, ce qui suppose un emploi proportionné de la force.

2. Déploiement d’unités locales (statiques) :

A ce stade, les forces de la guérilla ont été détruites mais les cellules politiques clandestines sont encore actives. La population doit donc devenir le centre d’intérêt principal des loyalistes qui déploient des unités statiques sur zone pendant que les forces mobiles s’occupent à prévenir tous risques d’incursion de la guérilla dans la zone nettoyée. Les unités militaires les plus élémentaires deviennent primordiales : de leurs actions et réactions dépendront l’adhésion, ou pas, de la population locale qui est d’ailleurs tenu informée du changement de posture des troupes qui stationnent chez elle.

3. Prise de contrôle de la population :

Trois objectifs dans cette phase : « ré-établir l’autorité du loyaliste sur la population ; isoler au maximum la population de la guérilla par des moyens physiques ; recueillir les renseignements nécessaires pour lancer l’étape suivante : l’élimination des cellules politiques de l’insurrection ». Selon l’auteur lui-même, c’est la phase la plus sensible du processus : « pour la première fois dans le conflit une lourde part de politique se mêle à l’action militaire ». Recensement systématique de la population, surveillance de ses activités (couvre-feu), mesures de protection contre les insurgés (la population ne collaborera que si elle se sent protégée des représailles), recueil de renseignements (rares au début, il convient d’amorcer la pompe et d’augmenter progressivement le débit) sont quelques une des méthodes qui permettront de (re)conquérir le soutien des habitants tout en perturbant les activités insurrectionnelles.

4. Destruction de l’organisation politique insurgée :

Maintenant que les loyalistes sont bien implantés sur place, ils doivent désincrustés l’organisation politique clandestine par des actions qui concernent essentiellement la police et la justice. Pour autant, et en quête d’efficacité, le loyaliste « doit ignorer certains des concepts juridiques applicables dans des conditions ordinaires. Une application automatique et rigide de la loi inonderait les tribunaux de petites affaires et saturerait les prison