vendredi 16 mai 2008

LE SÉNAT PRÉSENTE SON RAPPORT SUR L’INDUSTRIE DE DÉFENSE DANS LA PERSPECTIVE DU LIVRE BLANC.


Le prochain Livre Blanc e la Défense et de la Sécurité devrait être présenté lors du Conseil des Ministres du 11 juin prochain. Tous les observateurs et les acteurs du secteur sont bien sûr dans l’attente des orientations qui y seront définies et dont on suppose, vu le contexte budgétaire maintes fois rappelé, qu’elles tendront vers une diminution des personnels et l’abandon de quelques programmes majeurs (PA2 notamment). Tout l’intérêt sera de savoir si ces « restructurations » annoncées se feront dans le cadre d’une évolution stratégique à la fois cohérente et bénéfique compte tenu du contexte géopolitique actuel, avec l’espérance que l’outil de défense en sortira renforcé et amélioré. La pire crainte serait de prendre prétexte de ces nécessaires mutations pour réaliser des économies sur le dos d’une Institution qui, par nature et obligation, est plus disciplinée que certains autres organes de l’État, beaucoup plus rétifs aux réformes et toujours prompts à défiler dans les rues…

Dans le cadre des travaux et des réflexions préparatoires, la Commission des Affaires Étrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat a remis aujourd’hui un « Rapport sur l’industrie de Défense dans la perspective du Livre Blanc ».

Le communiqué de presse présente les cinq enseignements majeurs que la Commission retire de ses auditions ( ont été entendus, notamment, MM. Louis GALLOIS, Président-directeur général d'EADS ; Denis RANQUE, Président-directeur général de Thales ; Jean-Paul HERTEMAN, Président du directoire de SAFRAN ; Jean-Marie POIMBOEUF, Président-directeur général de DCNS ; Luc VIGNERON, Président-directeur général de Nexter ; Charles EDELSTENNE, Président-directeur général de Dassault-Aviation, ainsi que de Jean-Claude MALLET lors de son dernier point d’étape sur les travaux de la Commission du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qu’il préside) :

« 1° La définition d’une politique industrielle de défense reste plus que jamais une nécessité. Cela suppose d’avoir une interface puissante entre l’État et les industriels, capable de conduire des partenariats de long terme. C’est le rôle de la Délégation Générale pour l’Armement, dont la présence doit être confortée au sein du Ministère de la Défense et non pas réduite à celle d’une simple centrale d’achat.

2° Les efforts consentis en faveur de la recherche militaire doivent être maintenus à un niveau important, ce qui impliquerait de porter les crédits budgétaires de 700 millions d’euros à un montant de l’ordre du milliard d’euros- et de définir de façon pragmatique quelles sont nos priorités.

3° L’organisation économique et administrative de notre outil de défense peut-être optimisée, grâce notamment à l’externalisation, même si celle-ci ne résoudra pas tous les problèmes.

4° L’exportation doit être davantage soutenue a fortiori dans l’hypothèse d’une réduction du niveau des commandes nationales. Dans une situation critique en raison de l’évolution de la parité euro dollar, les efforts récents entrepris par les pouvoirs publics sont unanimement appréciés par les professionnels. Mais il est nécessaire d’aller plus loin, notamment de mettre en place des procédures adaptées aux transferts intracommunautaires : un Schengen de la Défense.

5° La coopération européenne doit être accentuée en privilégiant les formules les plus pragmatiques. La définition des programmes d’équipement se fasse le plus en amont possible afin d’éviter la multiplication de programmes concurrents comme ce fut trop souvent le cas jusqu’à présent. »

Nous aurons très certainement l’occasion d’en reparler dans un proche avenir…

CONSULTER LE RAPPORT DU SÉNAT.

mardi 13 mai 2008

« LA GUERRE MODERNE » PAR ROGER TRINQUIER – COMMENTAIRES - 2


LA CAUSE ET LES CAUSES DE LA GUERRE MODERNE.


De par son expérience immense des combats de ce qu’on nomme aujourd’hui « la décolonisation », de par sa lecture militaire de ces guerres particulières, instruit par ses succès et les échecs qu’il a pu connaître, Roger Trinquier s’inscrit incontestablement dans la catégorie des grands tacticiens des affrontements irréguliers, les « guerres modernes » dont il décrit les processus, évolutions et techniques avec talent.

Toutefois, en parcourant avec attention son ouvrage, le lecteur s’avise qu’une dimension pourtant essentielle des conflits subversifs est laissée de côté ou à peine effleurée : la Cause qui anime les combattants adverses. Pour Trinquier, il semble que ce ne soit pas tant cette dernière qui importe que les moyens utilisés par l’ennemi pour la répandre, moyens qu’il faut contrer et qu’il circoncit à un mode d’action bien particulier, et quasi unique : la terreur. La population, centre de gravité du combat entre les insurgés et les loyalistes, ne se range d’un côté ou de l’autre que mue par la crainte des représailles ou, à l’inverse, par la promesse d’une sécurité assurée par le camp le plus puissant (idéalement, le loyaliste puisque ses forces sécuritaires sont les garantes de la stabilité sociale alors que les insurgés ont intérêt à générer un maximum d’insécurité).

Cette lecture à la fois habituelle[i] et quelque peu manichéenne peut s’expliquer dans l’esprit de l’auteur par son parti pris de ce qu’est la guerre moderne : une forme nouvelle de lutte pour la défense du territoire national, non plus contre un ennemi qui viendrait d’au-delà des frontières mais qui, installé dans nos murs, sape de l’intérieur l’autorité étatique pour la supplanter. L’adversaire, bien qu’inspiré et soutenu par une ou plusieurs puissances complices, est donc bien un élément interne qui se retourne contre la société qui l’a fait naître et l’a nourri pour mieux la détruire. La guerre moderne c’est aussi et surtout la bataille contre l’ennemi intime, lorsque le plus grand danger vient de certains éléments irréguliers installés au sein même des populations qu’on a la charge de protéger. La lutte contre la subversion n’est pas seulement une affaire de sécurité nationale : c’est un problème de Défense nationale. Pour Trinquier, le militaire qui défend sa patrie, la Cause qui fait se dresser contre elle certains de ses concitoyens ne mérite pas réellement l’examen : elle est fondamentalement perverse, mensongère puisque déloyale et s’inocule par la violence et la contrainte.

Tentons une analogie un peu hardie entre la contre-insurrection et la médecine : dans les deux cas, l’objectif n’est pas de tuer le patient (c'est-à-dire la population) mais bien de le guérir de son infection. Comprendre la nature profonde de cette dernière, et pas seulement les symptômes qui affligent le malade est donc essentiel si l’on veut administrer le remède adéquat. Certains traitements, on le sait, loin d’améliorer la situation vont à l’inverse fertiliser encore un peu plus le terreau infectieux. Avant d’entamer la thérapie, il faut avoir cerné correctement les caractéristiques, forces et faiblesses, du mal dont on est atteint. Mais la comparaison s’arrête ici, car un virus n’a pas d’intelligence, pas plus qu’on ne peut convaincre une bactérie : tomber malade n’est pas un choix lors même que l’insurgé, en choisissant de remettre l’ordre social en question par la violence, exerce sa liberté de pensée et d’action.

En réduisant ce choix à une contrainte, Trinquier l’affaiblit au point qu’il semble plus facile à abattre qu’il ne l’est en réalité : c’est à des convictions, profondes, ancrées, extrêmes que le loyaliste s’attaque et non, comme on peut en avoir parfois le sentiment en lisant « La guerre moderne », à un noyau dur d’exaltés qui maintient la majorité sous sa coupe par la terreur et les sévices. La Cause qu’il décrit comme anti étatique ne saurait être attrayante pour l’ensemble de la population puisqu’elle ne se sert que des armes de l’oppression et que ce sont les contre-insurgés qui, en fait, libèrent en protégeant. Si la Cause ennemie n’est pas séduisante au point d’éveiller l’intérêt, à défaut de la sympathie, d’une majorité de la population, la minorité agissante des débuts, si violente et déterminée soit-elle, sera condamnée à végéter dans le terrorisme publicitaire avant de disparaître irrésistiblement sous les coups du pouvoir, déconnectée des envies réelles de ceux qu’elle prétend entraîner avec elle dans la lutte. L’histoire est pleine de ces groupuscules violents dont les leaders ont péri sous les balles ou sur la paille humide des cachots pour avoir cru à tort que leurs fantasmes étaient partagés par tous.

Une Cause ne sera donc embrassée par la majorité que si elle est attrayante et, aussi écœurante ou étrangère puisse-t-elle nous sembler, faire l’erreur d’en minimiser les aspects positifs ne la rendra que plus dangereuse car, telle une bactérie proliférant dans un environnement favorable, nous n’aurons pas su détecter ce qui lui permettait de croitre et de se répandre.

Roger Trinquier ne veut voir dans ses ennemis que des terroristes doués, des manipulateurs particulièrement ingénieux bénéficiant de complicités étrangères efficaces et que les forces loyalistes, incapables de s’adapter aux nouvelles règles qu’on leur imposait, ne pouvaient combattre efficacement malgré leurs moyens supérieurs. En cela, il a raison. Mais si leur Cause n’avait pas semblé bonne à beaucoup, toutes ces qualités bien réelles, et l’exploitation habile des défauts adverses n’auraient pu suffire à leur faire emporter la partie sur le long terme.

La Cause n’est pas seulement la Fin de l’insurgé, elle est aussi son Moyen essentiel, l’une des seules richesses qu’il a au commencement et dont il use sans retenue tout au long de son combat.

Une bonne idée, ou ressentie comme telle, défendue par d’habiles zélotes vaut tous les canons du monde. Comme le disait Napoléon Bonaparte, « il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit. A la longue, l'esprit finit toujours par l'emporter ».


[i] Sans prétendre amoindrir leurs pensées, il est de rigueur pour les auteurs de la contre-insurrection de se focaliser sur les aspects particuliers de la lutte qu’ils mènent à un moment donné, en restreignant le champ de leurs réflexions aux variables qu’ils connaissent plutôt qu’à celles, par définition délicates à prévoir, qui surviendront face aux générations futures. Trinquier, comme Galula d’ailleurs (quoiqu’à un moindre niveau pour ce dernier), ne fait pas exception.

jeudi 8 mai 2008

ET UN PETIT VIADUC POUR MOI AUSSI…


Ce n’est pas que je sois plus feignant que la moyenne, mais il n’y a pas de raisons, lorsque les beaux jours sont (enfin !) là, de ne pas profiter des facilités offertes par quelques congés bien mérités.

Donc, à partir de demain, votre serviteur emmène sa petite famille à la campagne, loin du tumulte de la capitale et de toute connexion internet. J’en connais certaines qui ne vont pas vraiment regretter cette désintoxication forcée… Bon, comme on ne se refait pas, je vais planquer un ou deux bouquins au fond d’une valise et, quand tout le monde sera endormi, j’irais tapoter en douce sur mon portable, histoire de me purger l’esprit des cogitations qui l’encombre. Ma femme, qui connaît son bonhomme, fera celle qui n’a rien vu et nous pourrons profiter d’un long week-end à prendre l’apéro au soleil en regardant la gamine jouer dans l’herbe.

Écrire est un exercice à la fois difficile et gratifiant, mais c’est surtout une nécessité parce que c’est la seule manière correcte de se sortir les idées et les pensées du crâne pour leur donner une existence, les ordonner, les malaxer comme de l’argile brute afin d’en tirer parfois de jolies formes. Tant que ce n’est pas écrit, cela reste immatériel et vaporeux, mais tenace, impossible de s’empêcher d’y penser ! Car réfléchir n’est généralement pas un choix, on ne se réveille pas un beau matin en se disant : « tiens, aujourd’hui je vais m’intéresser à tel ou tel problème qui ne concerne pas seulement mon existence individuelle ». Cela s’impose à vous de manière autoritaire, quasi dictatoriale jusqu’à parfois vous ôter le sommeil.

Alors si vous réfléchissez, écrivez. Réfléchissez, lisez, écrivez, apprenez sans cesse et faites partager aux autres vos pensées, vos tâtonnements, vos incertitudes et les quelques convictions, sans cesse perfectibles, que l’observation attentive du monde vous suggère. Il y aura toujours, çà et là, de l’ivraie dans le bon grain, mais qu’importe ! En matière intellectuelle, le droit à l’erreur est plus important que le devoir de précaution.

Bien sûr, tout cela demande du temps, cette denrée si précieuse, mais au final cela donne une substance à cette vie et en accroit l’intensité tant et si bien qu’on en ressort gagnant au bout du compte.

Et n’oublions pas d’avoir, en ce jour de la Victoire, une pensée pour tous ceux qui sont morts jadis afin que nous puissions échanger librement aujourd’hui. Voilà une célébration qui n’est pas encore devenue politiquement incorrecte. Gageons que, d’ici quelques années, les gardiens vigilants de la morale universelle auront trouvé matière à flétrir cette glorieuse date elle aussi…

Sur ce, je m’en vais faire mon bagage en m’excusant par avance auprès de mes correspondants si je tarde à leur répondre. On se retrouve en début de semaine prochaine.

mardi 6 mai 2008

ARMEMENT : LA DGA REMET LES TROPHÉES DE LA QUALITÉ.


On ne parle pas souvent (pas assez…) « matériel » et « outil industriel » sur ce blog. Une petite brève, donc, pour vous signaler que la Délégation Générale pour l’Armement a remis aujourd’hui ses trophées de la qualité 2008. Ce palmarès « distingue la capacité des lauréats à tenir régulièrement leurs engagements en matière de qualité de leurs produits et prestations ainsi que de tenue des délais ». Voici la liste des récompenses reprise selon le communiqué de presse du 6 mai 2008 :

Palmarès des industriels : trois trophées et un prix spécial.

Le trophée du meilleur maître d'œuvre industriel de systèmes est attribué à MBDA. MBDA conçoit, développe et produit des systèmes de missiles.

Le trophée du meilleur équipementier revient à SNECMA Propulsion Solide et SNPE Matériaux Energetiques. La société SNPE Matériaux Énergétiques développe et produit des propergols solides pour la propulsion de lanceurs spatiaux et de missiles. Filiale du groupe Safran, SNECMA conçoit et produit des moteurs à propergol solide pour lanceurs spatiaux et missiles.

Le trophée du meilleur industriel en maintien en condition opérationnelle (MCO) est attribué à Aérazur. Filiale du groupe Zodiac, Aérazur produit et assure la maintenance de gilets, parachutes, canots de sauvetage, réservoirs souples, flottabilité d'hélicoptères, éléments de sièges éjectables, barrières d’arrêt, dégivreurs, vêtements de vol, au profit de multiples programmes du ministère de la Défense.

Un prix spécial est attribué à la société Proengin, PME-PMI spécialisée dans le développement et la réalisation de matériels pour la détection chimique et biologique.


Palmarès des équipes de programme intégrées.

Des trophées distinguent également la manière dont sont pilotés les projets par les équipes qui en sont chargées au sein du ministère, ainsi que le résultat obtenu. Le palmarès prend en considération les appréciations des états-majors.

Pour 2007, le trophée de la meilleure équipe de programme d'armement est attribué à celle en charge du programme d’artillerie CAESAR. Le trophée de la meilleure équipe d'opération d'armement est attribué à celle en charge de l'opération Reco NG (Nacelle de reconnaissance nouvelle génération) qui est un système de reconnaissance aérienne.

« LA GUERRE MODERNE » PAR ROGER TRINQUIER – COMMENTAIRES – 1


QU’EST-CE QUE LA GUERRE MODERNE AUJOURD’HUI ?


L’ouvrage du colonel Trinquier présenté dans ces pages, et particulièrement certaines idées-forces qui y sont développées, mérite certainement qu’on les examine plus attentivement que sous la forme d’un résumé forcément succinct. Les menaces irrégulières, asymétriques, subversives, ou quels que soient le nom qu’on leur donne, sont aujourd’hui, et sans doute encore pour longtemps, le pain quotidien des armées occidentales, « l’adversaire principal » qui donne d’ailleurs bien du fil à retordre, comme cela a toujours été le cas dans l’histoire. En Irak et en Afghanistan, pour ne citer que les deux principaux abcès de fixation, les lourdes forces classiques cherchent à s’adapter et à vaincre en s’inspirant pour certaines des préceptes de Trinquier ou de Galula. Voilà pourquoi ce texte court mais si important doit inspirer quelques réflexions et commentaires dont je vous livre ici un premier échantillon.

Cet « examen » suit évidemment un processus évolutif, qui peut entrainer des prises de position initiales critiquables et/ou amendables. Mais, dans un environnement stratégique où l’étude la contre-insurrection est devenue indispensable, il faut sans doute en passer par des phases de tâtonnements, sachant que la recette idéale n’existe pas.

D’ailleurs, les conflits contemporains cités ci-dessus sont-ils des « guerres modernes », dans le sens retenu par l’inventeur du concept ?

Sans doute est-il nécessaire dans un premier temps de mettre quelques distances, en replaçant notamment le texte de Trinquier dans son environnement historique, entre ce qu’il décrit et ce que nous vivons aujourd’hui.

En 1961, date de parution de l’ouvrage, il apparaît à l’auteur, qui vient d’assister à la défaite en Indochine et pressent clairement le prochain désastre en Algérie, que la guerre a changé de grammaire (« une forme nouvelle de guerre est née »). Entre deux blocs lourdement antagonistes, mais que la possession d’armes nucléaires contraint à la circonspection, il ne peut plus y avoir d’affrontements « classiques » de grande envergure, sauf à risquer l’anéantissement mutuel. La guerre n’ayant nullement vocation à disparaitre, elle emprunte simplement d’autres voies dont l’éclosion est favorisée par une idéologie (le communisme) qui utilise une dialectique d’affrontement social entre classes et ne rechigne pas à sortir des sentiers battus pour peu que la victoire soit au bout du chemin.

Dans son optique, la guerre moderne n’a donc pas vocation à coexister avec la guerre classique, mais bien à se substituer à celle-ci pour devenir la routine des affrontements futurs. Les armées doivent s’adapter, selon ce darwinisme brutal qui est la marque des évolutions stratégiques, sous peine de disparaître. Persister dans la voie classique est vain : « nous poursuivons l’étude d’une guerre dépassée que nous ne ferons jamais ». Non qu’il faille renoncer aux moyens de la guerre passée, mais il faut simplement les adapter à ces guerres modernes que nous ne cessons de perdre et qui ont vocation à devenir, au moins jusqu’au prochain mouvement tellurique (que Trinquier n’explore d’ailleurs pas), « la » forme de guerre principale.

À travers les yeux de l’observateur contemporain, cette quasi-certitude de la disparition des guerres classiques apparait comme discutable : même du temps de la Guerre Froide, les conflits conventionnels ont marqué l’Histoire (les guerres israélo-arabes ou le conflit Iran-Irak, notamment) et, depuis la fin de cette ère et l’avènement d’un monde multipolaire qui n’a pas encore pris sa forme fixe, ils restent encore et toujours d’actualité. Il semble donc que les deux systèmes, conventionnels et irréguliers, anciens et modernes, soient amenés à cohabiter plus qu’à se supplanter. L’un sera préféré à l’autre s’il est plus utile, plus rentable ou simplement s’il est le seul utilisable compte tenu de la situation d’un des belligérants.

Ainsi, plus qu’une grammaire qui remplace l’autre, la guerre moderne, dans sa contemporaine complexité idéologique, telle que décrite par Trinquier, Galula ou Ximenés, est devenue un moyen de lutte efficace venant se surajouter à tous les autres… Il ne s’agit donc pas d’une rupture qui rend son prédécesseur caduc, mais d’une façon originale de soumettre la volonté adverse sans posséder sa richesse matérielle. De nos jours, la « guerre moderne », si elle emprunte toujours peu ou prou les mêmes voies et emploie les mêmes moyens pour parvenir à une fin sensiblement identique qu’à l’époque de l’auteur, n’est pas la seule et unique façon employée par les hommes pour convaincre par la contrainte. C’est une carte de plus dans le jeu, une pièce supplémentaire sur l’échiquier, une arme nouvelle dans l’arsenal guerrier. Elle reste diablement efficace puisque, lorsqu’elle nous est opposée, nous peinons toujours autant à vaincre. Mais ce n’est pas la seule et unique et, même, ce n’est pas forcément la plus payante en fonction du contexte. La guerre a simplement investi un champ intellectuel nouveau, comme elle peut s’inviter dans un champ spatial ou matériel inédit et le coloniser pour le transformer en terrain de batailles. La Première Guerre mondiale avait vu la naissance des « moteurs combattants » ; la guerre moderne a exacerbée les « consciences combattantes ».

Car la guerre moderne, c’est la guerre pour la conscience, pour l’esprit de l’homme, non plus collectivement parlant, comme population, mais individuellement, personnellement sommé de prendre parti en tant qu’être humain, combattant ou non, volontaire ou pas. La guerre moderne oblige chacun et chacune à s’impliquer dans la guerre comme un acteur et plus comme un simple spectateur. C’est sans doute en ce sens que le concept a repoussé encore un peu plus les limites de la guerre dans l’activité, dans la pensée de l’homme.

Ainsi, telle que décrite par Trinquier d’après son expérience tactique, la guerre moderne n’a pas supplanté l’ancienne comme il le prévoyait. En revanche, et c’est un fait établi, une fois qu’elle a colonisé un nouvel espace où s’épanouir, la guerre s’y installe et y prospère pour l’éternité. Voilà pourquoi, même dans les conflits du futur, nous retrouverons probablement cette dimension individuelle, cette « compromission » de chacun, civils et combattants, dans l’effort pour la victoire de la volonté collective. Du reste, ce mouvement historique vers l’implication intégrale de la société dans l’activité conflictuelle n’est pas neuf : il a simplement franchi un cap supplémentaire en obligeant chacun à prendre parti, en faisant de chacun une cible potentielle d’attaques physiques, mais aussi psychologiques, économiques, financières…

La guerre moderne interdit aux citoyens l’indifférence en se portant toute contre lui, en colonisant son esprit et sa conscience par tous les moyens, matériels et immatériels, dont elle dispose. Cet accroissement de son importance par l’intrusion forcée de chaque être dans un monde d’affrontement permanent et omnidimensionnel, c’est aussi la victoire de la guerre moderne.

lundi 5 mai 2008

« LA GUERRE MODERNE » PAR ROGER TRINQUIER – UNE FICHE DE LECTURE COMMENTÉE - 2


Suite de la première partie.


2. Aspect militaire de la guerre.

2. 1. Idées générales :

Dans les villes, la guerre moderne utilisera le terrorisme appuyé par l’organisation clandestine pour contrôler la population. Dans les campagnes, c’est la guérilla qui permettra aux révolutionnaires de se déployer et de gagner en influence. Mais « la guérilla et le terrorisme ne sont qu’un des stades de la guerre moderne, destinée à créer une situation favorable permettant la mise sur pied d’une armée régulière, en mesure d’affronter une armée ennemie sur un champ de bataille et de la vaincre. (…) Le but de la guérilla (…) ne sera donc pas tellement d’obtenir des succès locaux que de créer un climat d’insécurité pour obliger les forces de l’ordre à se retirer dans les zones plus facilement défendables ».

« La guerre moderne, comme les guerres classiques du passé, ne se terminera en définitive que par l’écrasement sur un champ de bataille d’une des deux armées, ou par sa capitulation matérialisée par l’abandon de ses buts de guerre ».

2.2. Les erreurs habituellement commises…

Roger Trinquier récuse pareillement deux voies proposées pour lutter contre la guérilla : celle qui se propose de l’imiter et les méthodes traditionnelles employées jusque-là.

Pour ce qui est du premier point, l’auteur est clair : « tenter d’employer les moyens de la guérilla que nous ne possédons pas, ou que nous n’avons pas la possibilité de mettre en œuvre, c’est nous condamner à négliger l’emploi de ceux que nous possédons et qui peuvent être d’une efficacité certaine ».

De même, « les procédés couramment employés contre la guérilla : postes militaires ; commandos autonomes ou patrouilles détachés de ces postes ; embuscades isolées ; opérations dites de « grande envergure » n’obtiennent que très rarement, accidentellement le plus souvent, les résultats escomptés ». Toutes ces techniques échouent, car elles ne s’attaquent pas au point fort des guérilleros : « l’appui de la population est (…) capital (…) : il nous interdit, en particulier, de réaliser contre lui la surprise, facteur essentiel du succès au combat ».

2.3. Le problème de la guérilla, ses moyens et les nôtres :

Face à un adversaire pratiquement dépourvu de matériel moderne et dont les cadres et la troupe ne disposent en général que d’une formation militaire rudimentaire, la solution pour l’armée régulière n’est pas tant d’augmenter les moyens : « c’est l’emploi de ces moyens que nous devons complètement réviser ».

L’auteur propose, pour affronter avec succès la guérilla, de mener une réflexion sur quatre axes : étudier les moyens dont elle dispose ; « étudier les moyens et les possibilités dont nous disposons ; rechercher les points faibles de la guérilla et y appliquer le maximum de nos moyens ; tirer de cette étude des principes généraux qui nous permettront de mettre au point une méthode simple pour préparer et conduire avec succès les opérations contre la guérilla ». De cet examen des deux acteurs, il ressort que les points forts de l’insurgé sont « une connaissance parfaite d’une région qu’elle a choisie et de ses possibilités ; le soutien que lui apporte l’habitant ». L’armée classique dispose, pour sa part, « d’une grande supériorité numérique et matérielle et des facilités de ravitaillement pratiquement illimitées ; des possibilités de commandement et de manœuvres étendues grâce à des moyens modernes de transmission et de transport ».

Le guérilléro utilise donc à fond un terrain qu’il maitriseil perd une grande partie de sa valeur dans une région nouvelle ou inconnue ») et une population qu’il contrôle. En conséquence, le loyaliste devra agir selon trois principes : « couper les guérilleros de la population qui les soutient ; rendre intenables les zones de maquis ; pour que les mesures prises donnent les résultats attendus, agir simultanément sur une grande étendue et pendant le temps nécessaire qui peut être très long ».

2.4. La conduite des opérations contre la guérilla :

Ce chapitre, particulièrement détaillé et important, ne pourra cependant, sauf à alourdir un résumé déjà long, faire l’objet d’une description exhaustive. On se contentera de relever les principes les plus importants en encourageant le lecteur à se reporter au texte intégral pour le détail des manœuvres prescrites.

Trinquier définit trois zones clés qui jouent chacune un rôle pour les forces insurgées et contre lesquelles les loyalistes devront appliquer des méthodes distinctes : les villes ou agglomérations importantes (lieux de collecte de fonds, de propagande, de renseignements et d’emploi du terrorisme) ; les « Campagnes Habitées » (moins bien contrôlées par l’armée régulière, ce sont des zones clés pour le ravitaillement et l’hébergement des insurgés) ; les Zones Refuges (situées dans des régions très difficiles d’accès, spécialement organisées pour le stationnement des bandes). De cette répartition, il ressort que « la partie la plus vulnérable de l’organisation ennemie se trouve dans les villes. (…) Mais l’objectif le plus rentable à atteindre sera la destruction de l’organisation politico-militaire des Campagnes Habités ». En effet, privés du soutien logistique procuré par les habitants, forcés de se retirer dans les zones refuges, les guérilleros rencontreront les pires difficultés à maintenir leur influence sur la société, contrôle qui est la clé et l’issue du conflit.

L’auteur l’a déjà fait remarquer : ce ne sont pas tant les moyens de l’armée classique qui posent problème que les méthodes qu’elle utilise. Pour combattre efficacement, il préconise une spécialisation des troupes divisées en trois grandes familles d’unité : les unités du quadrillage (chargées d’occuper durablement les villes, les points sensibles et d’assurer la sécurité des axes de circulation, elles cloisonnent la zone ennemie et détruisent son organisation en employant les voies décrites dans le chapitre sur les opérations policières) ; les unités d’intervalle (nomades, capables de se disperser puis de se regrouper rapidement, elles doivent détruire l’organisation politico-militaire de la zone des campagnes habitées, regrouper puis organiser les populations dispersées pour les mettre à l’abri de l’influence des insurgés) ; les unités d’intervention (des troupes de choc, parfaitement entraînées à la guerre moderne et menées par les cadres les plus dynamiques, elles sont capables de traiter en urgence les régions les plus menacées et celles où l’occupation adverse est la plus dense).

En résumé, la guérilla se manifeste militairement en opérant par petites bandes relativement autonomes, sur un terrain qu’elle a choisi, appuyée par un renseignement de qualité. Ces atouts font d’elle un ennemi « invisible, fluide, insaisissable. Pour l’atteindre nous n’avons pas d’autre solution que de jeter un immense filet aux mailles solides sur toute la zone où les bandes se déplacent ». Les opérations ne réussiront que si « elles sont conduites sur une grande échelle, si elles durent le temps nécessaire, et si elles sont minutieusement préparées et dirigées ».

Citant le colonel E. Beebe, Trinquier rappelle « une opération de contre-guérilla n’est terminée que lorsqu’il n’y a plus de guérilleros et non lorsque la guérilla a été désorganisée et dispersée ». Ce à qui il rajoute : « lorsque la totalité des organisations de guerre ennemies auront été détruites et les nôtres mises en place ».


TROISIEME PARTIE : Porter la guerre chez l’adversaire.

Dans la guerre moderne, l’adversaire va continuellement s’efforcer, en même temps qu’il mène l’offensive contre les forces loyalistes, de gagner à sa cause des puissances étrangères qui, bien que non officiellement belligérantes, lui apporteront un soutien souvent vital, qu’il soit politique ou matériel. Lorsque ce pays « complice » est frontalier, la guérilla pourra y installer des camps d’entrainement, y puiser de l’armement et de la logistique. Chacun sait le rôle joué par la Chine communiste pour le soutien au Viet Minh, par exemple.

Or, les bases ennemies installées à l’extérieur des frontières où l’armée régulière peut légalement opérer, non seulement restent hors de sa portée, mais constitueront en plus un foyer de renouvellement permanent. Elles doivent donc être détruites et le ou les pays qui supportent l’ennemi subiront eux-mêmes les effets de ce qu’ils contribuent à entretenir pour les dissuader de poursuivre dans cette voie.

Mais c’est ici que les moyens de la guerre classique trouvent leurs limites : sauf à se lancer dans d’interminables et incertains conflits conventionnels, il ne saurait être question d’employer contre ces pays des procédés de lutte traditionnels.

L’adversaire connaîtra alors la guerre moderne que le loyaliste portera sur son territoire même en formant des cadres, en recrutant les mécontents, en entretenant des maquis, en menant contre lui les procédés qu’il soutient chez son voisin : « attaqués sur notre propre territoire nous devrons, d’abord, nous défendre avec des moyens appropriés ; ensuite, nous riposterons énergiquement en portant la guerre chez nos adversaires et en ne leur laissant aucun répit jusqu’à la capitulation ».

Bien sûr, cette activité de formation et de soutien aux éléments insurgés dans le camp adverse ne saurait se faire au grand jour, mais bien dans la clandestinité la plus totale. « Certes, nos adversaires ne seront pas dupes, ils sauront d’où viennent les coups. Mais leurs protestations n’auront pas plus d’écho que les nôtres ».


CONCLUSION :


Pour l’auteur, la guerre moderne qu’il décrit n’est pas une aberration où une déviance de la guerre classique : elle en est une simple évolution à laquelle l’armée doit savoir s’adapter sous peine de connaître la défaite.

Dans cette nouvelle forme de lutte, « la guerre sera la juxtaposition d’une multitude de petites actions. À la puissance d’un armement aveugle, succéderont la ruse et l’intelligence alliées à la brutalité physique ».

Pour bien illustrer son propos, Trinquier fait une comparaison avec la chevalerie française, vaincue par les archers anglais : « si, à l’exemple des chevaliers, notre armée refusait d’employer toutes les armes de la guerre moderne, elle ne pourrait plus remplir sa mission. »



dimanche 4 mai 2008

« LA GUERRE MODERNE » PAR ROGER TRINQUIER – UNE FICHE DE LECTURE COMMENTÉE - 1


« La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. Elle s’accompagne de restrictions infimes, à peine dignes d’être mentionnées, et qu’elle impose, sous le nom de « droit des gens », mais qui n’affaiblissent pas sa force. La violence physique est donc le moyen, la fin d’imposer sa volonté à l’ennemi. (…) L’on ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre une absurdité. »

Carl Von Clausewitz.

« Dans la guerre moderne comme dans les guerres classiques d’autrefois, c’est une nécessité absolue d’employer toutes les armes dont se servent nos adversaires ; ne pas le faire serait une absurdité ».

Roger Trinquier.


NB : Il est hélas assez habituel de constater que l’apport de Roger Trinquier à la compréhension et à la pratique de la guerre contre-insurrectionnelle est volontiers travesti par certains commentateurs. « Apologie de la torture », « retourner contre la guérilla ses propres méthodes » sont quelques-unes des simplifications courantes qu’on retrouve chez ses détracteurs, soit qu’ils n’aient pas réellement lu l’ouvrage ici commenté, soit qu’ils soient politiquement orientés. François Géré, dans sa remarquable préface, fait un sort salutaire à ces légendes tenaces. Une autre erreur commune, cette fois-ci chez de trop fervents admirateurs, est de tenter de transposer les méthodes préconisées par l’auteur dans un contexte qui ne s’y prête pas.

Dans cette fiche de lecture, nous tenterons de ne pas tomber dans les approximations en présentant de la manière la plus fidèle possible ce qu’est « la guerre moderne » après quoi, seulement, nous reviendrons dessus à l’aune des expériences actuelles et de l’apport des autres analystes des « guerres subversives », à l’instar de Galula. Comme ce dernier, Trinquier est l’un des principaux inspirateurs des stratèges et tacticiens contemporains, notamment anglo-saxons[i], de la contre-insurrection. Son étude est donc d’une actualité certaine, sachant néanmoins qu’on ne peut complètement extraire l’œuvre de son contexte historique[ii] ni de l’expérience tactique, immense, de son auteur. C’est à l’aune de ces réalités qu’il convient de décrypter ces réflexions pour en retirer les éléments utiles et, aussi, en révéler quelques limites.

Il va de soi que les polémiques stériles sur la personnalité de l’auteur, ses choix politiques ou la brutalité des moyens qu’il préconise n’ont pas leur place ici. C’est avec un regard froid, pragmatique et le plus neutre possible que nous tenterons de souligner les lignes de force de l’ouvrage ainsi que ses possibles faiblesses.

Par commodité, ce travail sera divisé en trois parties : les deux premières seront consacrées à la présentation de l’ouvrage proprement dit, tandis que nous commenterons les orientations prescrites dans un dernier temps.


PREMIERE PARTIE : La préparation à la guerre.

Dés le début de l’ouvrage, dans le contexte historique qui est le sien[iii], Roger Trinquier insiste sur la nécessaire adaptation de l’outil militaire français à la nouvelle donne des « guerres subversives » ou « révolutionnaires », des confrontations qu’il définit comme « un ensemble d’actions de toutes natures (politiques, sociales, économiques, psychologiques, armées, etc.) qui visent le remplacement du pouvoir établi par un autre régime ». Dans la guerre moderne, « la victoire ne dépend plus uniquement d’une bataille sur le terrain », mais « le moyen essentiel pour vaincre (…) est de s’assurer l’appui inconditionnel des populations ». L’adversaire, dans ce but, va utiliser deux outils essentiels : une organisation clandestine arméenous ne nous heurtons pas à une armée organisée suivant les normes habituelles, mais à de faibles éléments armés agissant clandestinement au sein d’une population manipulée par une organisation spéciale ») et le terrorisme.

1. Le terrorisme, arme capitale de la guerre moderne :

Pour l’auteur, c’est « l’arme essentielle » qu’il traite d’ailleurs comme « une arme de guerre ». Cette inclusion volontaire du terrorisme dans le champ de l’action militaire est essentielle à la bonne compréhension de la pensée de Trinquier sur ce point. En effet, les outils judiciaires et policiers habituels sont mal préparés à cet ennemi s’ils ne le traitent pas comme un combattant en tant que tel, c'est-à-dire un soldat irrégulier qui sert la cause globale de la lutte au même titre que les autres combattants et, selon l’auteur, de la manière la plus efficace possible : « le terroriste ne doit donc plus être considéré comme un criminel ordinaire. (…) Le terroriste est devenu un soldat comme l’aviateur, le fantassin ou l’artilleur ». Cette précision conditionne en partie le traitement qui lui sera réservé en cas de capture : le soldat sait bien qu’il risque la souffrance et la mort ; « or, le terroriste prétend aux mêmes honneurs, mais il refuse les mêmes servitudes ». Donc, « il faut qu’il sache que lorsqu’il sera pris, il ne sera pas traité comme un criminel ordinaire, ni comme un prisonnier fait sur le champ de bataille »[iv]. Ainsi, au cours de son interrogatoire, il sera peu questionné sur les attentats qu’il a pu commettre (ce qui relèverait du travail judiciaire), mais en tant qu’acteur essentiel, et hautement irrégulier, d’une organisation ennemie sur laquelle il détient des renseignements cruciaux. Et c’est bien « comme dans toute guerre, la destruction de l’armée adverse ou sa soumission » qui est ici recherchée. Il sera donc interrogé sur ses contacts dans l’appareil clandestin ; s’il refuse de parler, « des spécialistes devront, par tous les moyens, lui arracher son secret. Il devra alors, comme le soldat, affronter la souffrance et peut-être la mort qu’il a su éviter jusqu’alors. (…) Ceci, le terroriste doit le savoir et l’accepter comme un fait inhérent à son état et aux procédés de guerre qu’en toute connaissance de cause ses chefs et lui-même ont choisi. L’interrogatoire terminé, il aura sa place parmi les soldats. Il sera désormais un prisonnier de guerre comme les autres et mis dans l’impossibilité de reprendre les hostilités jusqu’à la fin du conflit ».

2. Définition de l’adversaire :

L’ennemi, dans la guerre moderne, non seulement vit au sein de nos sociétés, mais va même utiliser à son profit les failles de la légalité existante pour préparer impunément ses actions et asseoir son emprise sur la population avant même le déclenchement des hostilités, notamment par la mise en place d’une organisation politique. De toute façon, puisque la guerre moderne n’est jamais officiellement déclarée, l’ennemi continue à bénéficier d’une législation de temps de paix. « Cette fiction de paix, essentielle à la poursuite de leur dessein, ils s’efforcent pas tous les moyens de la préserver ». Le gouvernement loyaliste aura donc intérêt à déclarer l’état de guerre le plus tôt possible, « au plus tard lorsque les premiers symptômes de la lutte se seront révélés ». « Dès lors, tout parti qui a soutenu, ou qui soutient nos adversaires, sera considéré comme le parti de l’ennemi. Derrière le gouvernement et son armée, la nation attaquée ne fera qu’un bloc. (…) Toute propagande qui porterait atteinte à son moral, en lui faisant douter de la nécessité de ses sacrifices, devra être impitoyablement réprimée ».

3. La défense du territoire, idées générales :

L’idéal, pour le gouvernement, est d’avoir forgé, dès le temps de paix, les armes qui lui permettront de faire échec aux entreprises de l’ennemi dans le contexte particulier de la guerre moderne. Ceci passe par la mise en place de deux dispositifs : le premier doit permettre, en organisant de manière méthodique la population, « d’assurer sa protection en lui donnant les moyens de se défendre, particulièrement contre le terrorisme » ; le second, résultant directement de l’organisation précédemment créée, permettra, grâce à un service de renseignement efficace, « de détecter les éléments que nos ennemis s’efforcent d’introduire sur notre territoire pour préparer la lutte ouverte ».

« Enfin, si les hostilités ont été déclenchées, c'est-à-dire si le terrorisme et la guérilla se sont installés sur une portion importante de notre territoire, nous devrons les combattre avec des moyens appropriés, mais qui seront d’autant plus efficace qu’ils auront été étudiés et mis en place dés le temps de paix ».


DEUXIEME PARTIE : La conduite de la guerre.

1. Aspect politique de la guerre.

1.1. Idées générales :

Les mesures préconisées dans la première partie avaient pour but d’empêcher l’adversaire de réunir les conditions nécessaires à l’engagement de la lutte ouverte. S’il peut déclencher les hostilités visant à « renverser le pouvoir établi et le remplacer par son propre système », c’est que « le mal sera (…) profond et étendu ». « Il ne pourra être extirpé qu’avec des moyens puissants, une ferme intention de vaincre et de longs délais ».

La guerre désormais déclenchée revêtira donc deux aspects : un aspect à caractère politique action directe sur les populations ») et un autre à caractère militaire la lutte contre les forces armées de l’agresseur »).

1.2. Action directe sur les populations :

« Les opérations de guerre à l’intérieur des populations (…) se ramèneront généralement à une vaste opération policière. Elles seront accompagnées d’une action psychologique menée en profondeur (…) et suivies d’une large action sociale (…) pour leur permettre, après les opérations, de reprendre rapidement une activité normale. »

1.2.1. Les opérations policières :

Comme l’ennemi utilise avant tout l’arme du « terrorisme appuyé par une organisation de guerre », il faudra détruire son appareil ce qui, dans les villes, prendra l’aspect d’opérations policières. « Elles seront du ressort des forces de la police si elles disposent des moyens suffisants ; dans le cas contraire, l’armée les reprendra à son compte. » De facto, l’auteur propose une collaboration active entre les deux forces : pendant que l’armée jettera sur la ville « un immense filet », la police entreprendra l’organisation de la population (telle que décrite précédemment) ainsi que la mise en place d’unités de renseignements efficaces (s’articulant autour d’un service de « renseignements en surface » et d’un service de « renseignement - action »). Le but est bien d’opposer une organisation combattante loyaliste à celle de l’adversaire.

1. 2. 2. Conduite d’une opération policière :

Pour protéger la population des visées adverses, il faut extirper l’organisation clandestine qui quadrille les lieux d’habitation ; le recensement de la population, son organisation en îlot et en quartiers (avec un chef pour chaque strate), l’emploi conjoint de l’armée et de la police feront tomber bientôt aux mains des forces loyalistes des « chefs » dont les connaissances seront aussitôt utilisées. Peu à peu, coupées de la population bien encadrée par les éléments loyaux, limitées dans leurs mouvements par des couvre-feux, désorganisées puis découvertes par les aveux des responsables, les cellules tomberont les unes après les autres.

Ce type d’opération « au cœur des populations » n’est pas sans poser trois gros problèmes : le système d’incarcération de temps de paix ne sera pas compatible avec les arrestations massives (« dés l’ouverture des hostilités, des camps de prisonniers devront être aménagés, répondant aux conditions exigées par la Convention de Genève ») ; le système judiciaire de temps de paix, lui-même devra être dépassé par la proclamation de l’état de guerre ; une discipline implacable doit régner dans les unités de maintien de l’ordre, car les opérations se dérouleront au contact des populations.

1.2.3. L’action psychologique :

« Nos buts de guerre devront être nettement connus de la population. Elle devra être convaincue que, si nous l’appelons à se battre à nos côtés, ce ne peut-être que pour défendre une cause juste. Et nous ne devons pas la tromper ». Au début des opérations, l’organisation clandestine encore puissante rendra difficile, voire impossible, la compréhension de messages trop complexes par la population : « c’est seulement lorsque nous l’aurons délivrée de ce mal qu’elle pourra librement écouter, penser, s’exprimer. (…) Mais, avec le retour progressif, l’action psychologique aura un grand rôle à jouer pour faire comprendre à la masse la foule de problèmes à résoudre pour ramener rapidement à une vie normale des populations parfois très éprouvées ».

1.2.4. L’action sociale :

« Lorsque la paix aura été rétablie, même sur une faible portion du territoire, une action sociale large et généreuse aura une importance capitale pour ramener à nous des populations malheureuses et souvent désorientées par des opérations de guerre qu’elles n’auront pas toujours comprises ».



[i] La bibliothèque de Fort Leavenworth met d’ailleurs gracieusement en ligne le texte intégral, en anglais, de « La guerre moderne » à destination de ses étudiants.

[ii] Pour une biographie détaillée de l’auteur, on se reportera à cette présentation.

[iii] Cet ouvrage est paru en 1961 alors que Trinquier avait été rappelé en métropole en juillet 1960 après avoir servi presque sans interruption pendant quatre ans en Algérie. Lors de la bataille d’Alger, il est notamment l’adjoint du général Massu, alors à la tête de la 11éme DP.

[iv] Pour justifier cette brutalité, Trinquier rappelle aussi l’exemple de la Résistance : « les résistants en France sous l’occupation violaient les lois de la guerre. Ils savaient qu’elles ne leur seraient pas appliquées et étaient parfaitement conscients des risques auxquels ils s’exposaient. Leur gloire, c’est de les avoir, en toute connaissance de cause, sereinement affrontés ».