vendredi 29 février 2008

BILLET NUMÉRO 100 !

Et oui, déjà cent billets publiés sur ce blog, la majorité écrits par votre serviteur, plus quelques interventions de qualité envoyées par des auteurs venus d’horizons très divers. Cent billets, à raison de quatre pages en moyenne, ça nous fait quand même déjà un solide pavé mais, car là est la cruelle réalité de ce passe-temps, un pavé de qualité inégale.

Si je reviens honnêtement sur certains de mes anciens écrits, je suis bien forcé de constater qu’ils ne sont pas tous à la hauteur de mes espérances initiales. Les raisons en sont diverses : certains sujets n’étaient pas bons, d’autres l’étaient mais n’ont pas reçu le traitement qu’ils méritaient et puis il y a les inévitables évolutions intellectuelles qui font que je n’écrirai pas aujourd’hui ce dont j’étais convaincu hier. Mais ce dernier point est plutôt positif car il montre une saine et bonne maturation de l’esprit enrichie par des lectures et des dialogues qui permettent de ne pas rester cramponné à une fausse perception. Le droit à l’erreur est de ceux que je revendique volontiers, à condition que l’erreur soit bien comprise et dument corrigée. Je ne suis pas un expert ou quelqu’un qui est « dans la place » et, à ce titre, dispose d’infos de première main. Simplement un citoyen qui a attrapé le « virus » depuis l’enfance et tente de parfaire sa culture dans ce domaine fascinant et essentiel. Cet apprentissage passe par un travail personnel de lecture, de réflexion et d’écriture mais aussi par des échanges avec des gens plus calés que moi qui me font la gentillesse de signaler, toujours tranquillement, les fausses routes où je m’égare parfois.

Et puis il y a des sujets que j’aurai pu mieux traiter, mieux présenter, mieux expliquer. L’article publié hier sur Vincent Desportes est un exemple typique des limites de ce qu’un blog permet lorsque les contraintes extérieures viennent empiéter sur une bonne concentration, seule à même d’aboutir à un travail de qualité. Car je ne suis pas satisfait de ma production, d’autant moins que j’avais ce projet à cœur depuis des mois. Il sera donc repris et corrigé : « Comprendre la guerre » mérite mieux que cela. ( Note du 1er mars : comme prévu, le texte a été corrigé ce jour dans un sens plus conforme à l'idée originale)

Mais il ne s’agit ici que de péripéties inhérentes à cette activité bénévole, chronophage, parfois difficile à concilier avec une vie professionnelle qui est totalement éloignée de ces thèmes et qui empiète souvent sur la vie de famille. A ce propos, un grand merci à ma tendre épouse pour sa douce patience même, et surtout, si elle regarde parfois d’un œil torve son mari qui va tapoter sur son clavier au lieu de rester regarder le programme du soir en famille. Bénie soit-elle pour tout ce qu’elle m’apporte comme soutien et comme amour.

Je vais donc m’efforcer d’élever encore et toujours le niveau de ces pages, quitte à prendre un peu plus de temps pour peaufiner les thèmes abordés. Cette exigence de qualité, je la dois à mes lecteurs, comme je me l’impose à moi-même. L’époque, en matière de défense, est exaltante et inquiétante à la fois. J’espère me montrer digne, à mon petit niveau d’observateur attentif, de ce devoir de compréhension et d’intérêt qui est celui de tout homme ayant la prétention d’avoir sa place, même modeste, dans la marche de ce monde qui, rappelons le, ne nous appartient pas mais que nous avons le devoir de préserver pour nos enfants qui en hériteront.

A mes lecteurs, à ceux qui m’écrivent ici ou sur ma boîte mail, je veux adresser mes sincères remerciements pour leur soutien, leurs remarques, leurs questions et leur fidélité. Cette aventure sur la Toile m’aura aussi permis de rencontrer et de correspondre avec des personnalités fascinantes et, parfois, de m’en faire des amis précieux.

Le voyage continu, nous verrons bien où il nous mènera.

A bientôt pour le numéro 101 et un salut chaleureux et amical à tous !

jeudi 28 février 2008

« COMPRENDRE LA GUERRE » PAR VINCENT DESPORTES – UNE FICHE DE LECTURE COMMENTÉE.

Economica – 2éme édition – 2001.

Préface du Général d’Armée Yves CRENE.


La lecture de cet ouvrage est essentielle à plus d’un titre : la personnalité de son auteur, la puissance tranquille de son propos toujours appuyé sur des sources historiques et des références sans faille, son abord volontairement accessible, son ambition affichée et réussie de remettre la stratégie au cœur de la réflexion actuelle, entres autres, le rendent infiniment précieux à une compréhension correcte de la nature de la guerre et de ses invariants. Vincent Desportes rappelle judicieusement le caractère primordial de la pensée clausewitzienne pour une bonne lecture du phénomène conflictuel, élément hélas naturel de l’histoire humaine, et insiste en particulier sur l’interaction permanente qui doit exister entre politiques et militaires, tous deux devant être dument informés de la nature du phénomène et de leur rôle réciproque afin de maintenir sous contrôle cette terrible plongée dans l’incertitude qui possède sa vie propre et ne demande qu’à briser les chaînes que seuls peuvent lui imposer des décideurs avertis.


- L’auteur :

Le général Vincent Desportes figure parmi les stratèges les plus novateurs et les plus influents de la pensée militaire actuelle. Il dirige le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF), un organisme qui, par la qualité de ses publications, contribue à revivifier une école conceptuelle française qui n’hésite plus à inciter les militaires d’active à s’interroger et à proposer des réponses aux grands problèmes actuels. Son dernier ouvrage, « La guerre probable », a d’ailleurs été unanimement salué par la critique comme l’un des textes, au même titre que celui de Rupert Smith, « L’utilité de la force », permettant d’appréhender au mieux les nouvelles menaces et la meilleure manière de s’y préparer. Diplômé du War College, l’auteur dispose en outre d’une excellente connaissance de la culture militaire américaine ce qui donne à ses sources une couleur non exclusivement hexagonale particulièrement intéressante.


- Introduction :

Mais « Comprendre la guerre », publié en 2000, ne se situe pas tant dans le champ des menaces probables, à court ou moyen terme, que dans celui de la nature fondamentale, éternelle, de la guerre. La longue période glaciaire de la Guerre Froide, si on excepte quelques grands auteurs, a quelque peu sclérosé la réflexion stratégique dans une optique d’affrontement est-ouest longuement préparé mais impossible à déclarer. Cette ère terminée, la chance doit être saisie de revenir à l’essence de la mécanique guerrière sans plus se laisser troubler par l’illusion du technologisme ou d’une illusoire « fin de l’histoire ». Pour ce faire, il en appelle à deux grands auteurs, Clausewitz et Jomini, le premier, philosophe de la guerre, et le second, scientifique à la recherche de ses règles immuables. Il fait ce choix car, et sans méconnaitre les grands penseurs qui leur ont succédé, Clausewitz et Jomini ont comme point commun d’avoir réellement vécus et analysés le grand bouleversement que représentait l’avènement de la « guerre des peuples » et son utilisation savante par le génie napoléonien, cette forme de guerre qui est désormais la nôtre aujourd’hui ; ils sont, d’autre part, ceux qui ont le plus inspiré les stratèges des siècles suivants.

Mais ce choix n’est pas innocent non plus : traditionnellement, les militaires français sont d’inspiration Jominienne, une approche qui se marie mieux avec l’esprit cartésien qui est le nôtre. Car l’un des objectifs de Desportes est certainement de bien faire prendre conscience à ses pairs de l’importance voire même de la prééminence de l’approche clausewitzienne, plus « complexe » et pleine d’incertitudes, lors même que Jomini est assez directif et sur de lui, mais certainement plus juste de la guerre. Il faut sans doute voir ici l’effet bénéfique de la double culture militaire, française et américaine, de l’auteur : nos cousins d’outre-Atlantique étant, à l’inverse, clausewitzien dans l’esprit quoique fort jominien dans l’action[i].


PREMIERE PARTIE ET DEUXIEME PARTIE : La nature politique de la guerre et la remarquable trinité.

Dés le début de cette longue première partie, Vincent Desportes invoque l’esprit du général prussien, le premier à avoir réellement saisi l’importance fondamentale du caractère social de la guerre et de la nécessité du contrôle politique qui doit s’exercer sur elle : responsables politiques et exécutants militaires doivent donc établir une stratégie basée autour de la trilogie « fins – voies – moyens » et se distribuer correctement les rôles pour parvenir à un équilibre harmonieux entre ces trois pôles et empêcher la guerre limitée (celle qui vise à l’obtention d’une fin clairement définie par avance devant aboutir à un état de paix meilleur que celui existant avant le déclenchement du conflit) de devenir, en suivant son penchant naturel de « montée aux extrêmes », totale, c'est-à-dire autogène et n’existant plus que pour elle-même, sans fin raisonnable et visible.

Comme la guerre est un acte politique, c’est la finalité politique recherchée qui donne son sens à l’action. Mais la stratégie militaire, loin d’être une option qui n’existe qu’en période de guerre ouverte, occupe également une place de choix dans la Grande Stratégie ou stratégie nationale que mène un Etat, dés le temps de paix, pour assurer sa sécurité et son bien-être. Vincent Desportes réhabilite donc la stratégie en en faisant un outil concret, utile, partie intégrante d’une politique globale de développement national. Les niveaux tactiques et opératifs, bien souvent largement sous la responsabilité des décideurs militaires, pour des raisons évidentes d’efficacité, ne doivent pas occulter le niveau stratégique d’un pays qui est « l’art de combiner les fins, les voies et les moyens de toute nature pour la réalisation du projet politique ». Ce projet politique, soigneusement défini et recherché, peut se passer d’utiliser concrètement l’outil militaire ou pas mais, dans tous les cas, l’aspect militaire doit être pris en compte car il est une partie de ce grand tout qu’est l’objectif politique global.

Une guerre est donc avant tout un acte politique qui utilise une dose plus ou moins forte de violence pour parvenir à ses fins. Cette réalité indépassable implique que décideurs politiques et militaires travaillent main dans la main, malgré des tensions inévitables, pour tout à la fois savoir utiliser le conflit lorsque la fin le justifie et contrôler son déroulement, par une utilisation adéquate des voies et des moyens, afin qu’il ne sorte pas du cadre strictement politique qui a motivé son déclenchement. L’équilibre est autant délicat qu’il est nécessaire car, à la guerre, l’échec se paie comptant : une opération armée menée sur des bases uniquement politiques mais qui ne tiendrait pas compte des contraintes militaires en terme de moyens et de voies appropriés serait condamné à un enlisement suivie d’une retraite douloureuse (les ingérences humanitaires telles qu’elles sont parfois théorisées aujourd’hui sont un exemple de cette dérive). A l’inverse, une opération militaire qui perdrait de vue sa finalité politique, y compris en ne restreignant pas l’usage de la force s’il le faut, serait tout autant malfaisante dans le sens où elle ne permettrait pas d’atteindre un état de paix satisfaisant.

Après avoir souligné l’importance et la prégnance de la nature politique de la guerre, Vincent Desportes présente dans sa deuxième partie la découverte clausewitzienne, née de ses observations de l’émergence de la guerre nationale sous l’impulsion de la Révolution française : la remarquable trinité qui constitue « l’arène au sein de laquelle la dimension politique établit son jeu interactif de modelage du phénomène guerre ». Cet espace tridimensionnel est composé du peuple, du gouvernement et de l’armée et ce sont les interactions harmonieuses entre les trois pôles qui conditionnent également la réussite de l’effort politique qu’est la guerre. Certes, la trinité existait déjà avant Clausewitz mais il a su la rendre visible en assistant à la montée en puissance de l’un de ses acteurs jusque là un peu effacé : la population, « source nouvelle de puissance et source moderne de légitimité ». Malgré son âge, la remarquable trinité reste encore largement d’actualité même si les moyens modernes de communication et d’information ont en quelque sorte accru la prédominance du facteur « peuple ». La résurgence des phénomènes militaires non-étatiques ont pu un moment faire croire à l’invalidation du système[ii], le triangle vertueux de tout effort guerrier reste pourtant intrinsèquement valable : si l’un de ses pôles s’effondre, les deux autres ne tardent pas non plus à manquer de vigueur pour poursuivre l’effort militaire. De la même manière, aucun des trois ne doit prendre l’ascendant sur les deux autres sous peine de perdre le contrôle de la guerre. La réussite politique de l’acte militaire réside dans le maintien continu de la trinité dans le sens de la finalité désirée.


TROISIEME PARTIE : Repères clausewitziens.

Le général Desportes poursuit en analysant les autres apports de l’œuvre de Carl Von Clausewitz à la pensée militaire ainsi que les interprétations et évolutions que leur prêtent les différentes écoles et théoriciens qui lui ont succédé. Il en identifie sept :

1. Brouillard et friction (facteurs d’incertitudes qui rendent la guerre aléatoire et infiniment complexe ainsi que les manières de les appréhender et, dans une certaine mesure, de les contrarier)[iii].

2. Les facteurs moraux et psychologiques (déterminants pour la victoire, l’auteur dresse un tableau des différentes écoles de pensée en la matière).

3. Les approches directes et indirectes (distinction entre l’usure, confrontation de puissance qui privilégie l’approche quantitative ; et la manœuvre, approche indirecte qui recherche la victoire par l’effondrement plus que par la destruction).

4. L’offensive et la défensive (les vertus et les faiblesses de chaque posture, l’offensive supposant l’utilisation de l’initiative tandis que la défensive permet la réponse une fois l’effort ennemi absorbé).

5. Les centres de gravitépivot de toute la puissance [contre lequel] toutes nos énergies doivent être dirigées », ce concept lumineux est analysé à la lumiére de nombreux exemples historiques).

6. La vie propre de la guerrepréférez toujours la paix aux événements douteux de la guerre » lègue Louis XIV à son fils tandis que Clausewitz analyse la « montée aux extrêmes », tendance intrinsèque à tout conflit).

7. La guerre, art ou science ? (présentation des différentes inclinaisons dans un sens ou dans l’autre, entre Clausewitz, qui ressent la guerre comme un art dont « la compréhension de la nature du phénomène demeure définitivement plus importante que la recherche de normes hypothétiques » et Jomini, adepte de la pensée « positiviste »).


CONCLUSION GENERALE :

Ainsi, après avoir survolé tant de siècles, visité tant d’auteurs, revécu tant de batailles dans l’histoire sanglante de l’homme, Vincent Desportes en revient à Clausewitz car, dit-il :

« Sa réflexion, comme celle des penseurs tournés vers l’essentiel, conserve son actualité et livre les traits de la nature persistante de la guerre. Clausewitz ne simplifie pas : il nous invite à ruminer la complexité à partir des points de repère qu’il nous offre.

Parmi ces derniers, centrale dans sa réflexion, la caractéristique majeure de la guerre : son existence en tant que partie d’un tout, la politique, expression de l’ensemble social. En aval, la trinité remarquable et ses trois pôles, sur lesquels s’exerce le sens politique pour donner à l’instrument militaire son efficacité au service de la nation. La nature duale de la guerre, enfin, avec ses deux extrêmes reflétant l’un la parfaite maîtrise politique de la guerre, l’autre sa faiblesse. »

Mais pour comprendre la guerre, si l’étude des grands penseurs et de l’histoire militaire est essentielle, elle doit se faire avec la claire conscience de vouloir éviter quatre écueils qui risquent de polluer cette louable démarche. Vincent Desportes les détaille : savoir reconnaître qu’on observe le phénomène à travers le prisme de sa propre culture, de son éducation pour s’en extraire et pouvoir évoluer ; ensuite vient « la tentation de l’ignorance, celle de céder à la facilité de croire que les guerres sont toujours nouvelles » ; le troisième écueil, c’est bien sur « l’obsession technologique » ; enfin, vient la « tentation tactique », tactique rassurante parce que mieux connue, familière, mais « le succès tactique n’est que l’élément de construction de la réussite stratégique ».

« Etonnante complexité que celle de la guerre » dont Vincent Desportes nous offre certaines clés. Le lecteur aura compris que je n’ai pu tracer ici que quelques unes de grandes lignes qui sont traitées dans son livre. Cet ouvrage, bien écrit, clair et illustré par de nombreuses citations et exemples historiques, mérite plus qu’un simple résumé. En espérant que cette trop rapide présentation donnera envie au lecteur de se plonger dans cette œuvre essentielle.


[i] Ce penchant traditionnel doit être néanmoins révisé à l’aune des douloureuses expériences vécus par les forces armées américaines récemment, en témoigne le nouveau FM-3.0.

[ii] Cf. Martin Van Creveld : « La transformation de la guerre ».

[iii] Ces phénomènes sont si fondamentaux et leur gestion si délicate que Vincent Desportes consacrera un ouvrage entier à ces questions, « Décider dans l’incertitude », dont j’aurai l’occasion de parler prochainement.

mercredi 27 février 2008

BRÈVES D’ACTUALITÉ ET COMPLÉMENTS DIVERS.



Une fois n’est pas coutume, pas de long développement de ma part aujourd’hui, mais plutôt quelques infos, des lectures, des liens pour s’informer et des compléments utiles à des thèmes déjà abordés ici.


Actualités :

- La DGA (Délégation Générale pour l’Armement) a remis hier son bilan d'activité pour l’année 2007. Celui-ci peut-être consulté en ligne. A lire pour se tenir au courant des dernières livraisons, commandes et développements en cours. Rappelons que l’exportation d’armements est aussi un bon indicateur de l’influence du pays dans le monde.

- La rédaction du très attendu Livre Blanc semble prendre plus de temps que prévu mais est-ce si surprenant si on prend en compte ce qui apparaît de plus en plus comme une inadéquation terrible entre les impératifs engendrés par une situation mondiale en évolution constante, les exigences formulées par le Président de la République et la volonté affichée de l’administration en place de réduire sensiblement les effectifs et le budget des armées. Cette quadrature du cercle et l’absence apparente d’une direction politique ferme inquiète. Jean-Dominique Merchet, dans un article de Libération, apporte un éclairage très instructif sur ce qui se joue en ce moment en coulisses. Les temps s’annoncent rudes pour la Défense française, un paradoxe à l’heure où les menaces asymétriques sont toujours aussi fortes et où le monde se réorganise, sur fond de course aux armements, dans un sens difficilement prédictible. Baisser la garde, ou ne pas poursuivre un effort conséquent dans ces domaines semble un choix hasardeux pour le présent et lourd de conséquence pour l’avenir.

- Tout prés de nous, en Belgique, une récente polémique illustre à merveille cette mauvaise prise en compte des réalités militaires et géostratégiques actuelles par certains politiques et les conséquences funestes engendrées par cet aveuglement sur des choix cruciaux en matière de Défense. Certes, le contexte est différent mais les erreurs en terme de représentation de ce qu’est la nature de la guerre, préalable indispensable à toute bonne prise de décision, sont bien les mêmes. Joseph Henrotin, animateur du blog Athéna et moi et docteur en science politique, prend la plume et publie un article dans la Libre Belgique pour rappeler certaines évidences en dressant un tableau brillant de la situation actuelle. Ce faisant, il remplit avec talent et honneur son rôle de citoyen actif qui n’hésite pas à alerter l’opinion publique et les décideurs sur les dangers d’une politique incohérente et dangereuse à terme. A lire absolument en souhaitant très fort que de nombreux Joseph Henrotin gaulois sauront faire preuve de la même verve érudite pour ramener dans le droit chemin le gouvernement s’il s’égare, ou au moins informer des citoyens soigneusement maintenus dans l’ignorance de ce qui se joue dans leur dos. Vaste programme, comme dirait l’autre…


Compléments :

- Pour les lecteurs qui ont aimé l’article du colonel Xavier de Woillemont « Libéralisme et obligation militaire » et les problématiques qu’il soulève, je signale un autre document intéressant, plus ancien (2003) et plus engagé politiquement (c’est son seul défaut) mais qui revient sur ces thèmes avec talent. Ecrit par Bertrand Lemennicier, économiste et professeur à l’Université Paris II, ce texte intitulé « La notion de guerre juste, revue et corrigée par le libéralisme » revisite avec habileté les contradictions de la doctrine libérale avec l’interventionnisme militaire sur fond de « jus ad bellum » et de « jus in bello ». Un article à consulter par pure curiosité intellectuelle, la démonstration est érudite et maline, sans forcément adhérer au propos général de l’auteur.

- J’avais publié il y a quelques mois deux articles qui constituaient une « Introduction à la pensée de René Girard, le penseur des mécanismes de la violence » (partie 1 et 2). Son auteur, qu’il soit remercié pour sa précieuse amitié, me signale un document qui montre que les militaires français s’intéressent aussi à son travail. Ainsi, le texte du chef d’escadron Maigne, « La violence et le mythe. Comment René Girard peut-il être utile aux militaires ? » est à la fois une bonne synthèse de la pensée girardienne et une présentation de ce que cette grille d’analyse des conflits peut apporter aux militaires en rappelant, notamment, que « l’usage de la pensée est la première des armes à utiliser ».


Voilà de saines lectures, certaines traitant de problèmes actuels, d’autres plus générales, qui informent et permettent d’affiner notre regard sur le monde tel qu’il va et comme il vient. Mais, si regarder, lire et étudier sont de belles et bonnes choses, elles ne suffisent pas à faire un homme complet, un citoyen actif. Il faut parfois, à l’image de Joseph Henrotin, savoir prendre la plume et la parole pour affirmer ses convictions et rappeler aux politiques qu’ils font fausse route. La Défense n’est pas l’affaire d’une poignée de décideurs, nonobstant l’indifférence quasi générale voire la fausseté du jugement de certains. C’est, au contraire, l’une des grandes « choses publiques » qui mérite toute notre attention et, à l’égard de ceux qui en ont la charge effective et nous protègent au prix de leur confort et parfois de leur vie, notre sollicitude et notre soutien sans faille.

mardi 26 février 2008

FRANCE 2 SAUVE L’HONNEUR !

Allez, ne boudons pas notre plaisir : après avoir tant de fois vitupéré ici contre le mutisme et l’indifférence de nos media nationaux sur le sujet de l’engagement des forces occidentales, françaises en particulier, en Afghanistan et les tenants et aboutissants de ce terrible conflit au point de le rendre irréel à la majorité des citoyens, il faut saluer le bel effort de la deuxième chaîne publique nationale. L’émission « L’œil de la planète » diffusée hier soir et judicieusement intitulé « Mourir pour Kaboul ? » était probablement ce qui s’est fait de mieux en la matière à la télévision française, qui plus est diffusée à une heure décente.

Honnêtement, on est un peu dubitatif, homme de peu de foi, avant le début de l’émission : une énième pleurnicherie superficielle et tape-à-l’œil ? Au générique, l’index s’agite au-dessus du zappeur prés à éteindre, car il est tard (23h10), au premier dérapage. Mais non, dés le début le contexte nous est opportunément rappelé sous la forme de cartes présentant les différentes ethnies et la complexité géographique du pays de l’Insolence. Mis en confiance, on se laisse alors transporter par les différents sujets et on n’est pas déçu : reportages ferrugineux au côté des troupes US et anglaises, dilemme de la mise en œuvre des PRT (les Provincial Reconstruction Team qui mettent en place les actions civilo-militaires) avec les canadiens, retour sur Kaboul et présentation sans concessions des bons et des mauvais côtés de l’influence occidentale depuis 2001, détour obligé par le Pakistan (probablement là où se joue la clé du conflit), vision de nos vaillants Chasseur Alpins qui entrainent dans la neige la toute jeune Armée Nationale Afghane, bref passage au côté des pilotes de Mirage 2000 qui font du CAS au profit des troupes au sol. Puis, la parole est donnée à deux responsables de haut niveau : le général Lafontaine, qui exprime avec la diplomatie coutumière à son rang qu’il faudra beaucoup plus d’hommes et probablement des années si on veut aboutir à un résultat positif et durable dans ces contrées. Enfin, entretien avec l’ambassadeur de France en Afghanistan, Régis Koetschet, un homme qui force l’admiration par son intelligence et son courage.

On ressort de là ravi et surpris tant l’habitude avait été prise de considérer les grandes chaînes nationales comme de bien piètres vecteurs d’une information de qualité en matière internationale et de défense. Bravo à Thierry Thuillier et à toute son équipe et bravo à France 2 pour ce bon moment de télévision !

Alors, comme rien n’est jamais parfait, certaines choses pourront faire tiquer : l’antienne « gagner les cœurs et les esprits » (clin d’œil à une discussion précédente) revient sans cesse, tout comme les expressions de « bourbier » et les analogies au Vietnam ou aux défaites subies par les Anglais et les Soviétiques. Il n’empêche que le constat de tous est clair : la victoire n’est pas impossible, à condition d’y mettre le temps, les moyens et les méthodes adéquates (à ce propos, et c’est dommage, les américains ne sortent pas grandis de l’enquête). Du bon sens mais qui méritait d’être rappelé à ceux qui ignoraient encore ce qui se passe là-bas.

Maintenant, et avec quelque malice, on ne peut s’empêcher de penser que cette diffusion est la bienvenue, juste à la veille de l’annonce de renforts français qui viendront, semble-t-il, épauler les troupes alliés qui combattent dans le sud. Sans doute y a-t-il là une concomitance dont certains décideurs doivent se féliciter… Mais, quand bien même ce serait exact, il n’y a pas là matière à s’offusquer : un effort de guerre constructif et soutenu nécessite une bonne communication vis-à-vis de la population et cette émission était un exemple du genre. Pourquoi bouder son plaisir ?

A voir aussi, en espérant, mais sans aucune certitude, une qualité similaire, un reportage sur les circonstances, mal connues en France, de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt, mercredi prochain (le 27 donc), à 22h45, toujours sur la même chaîne.

Note importante :

Pour ceux qui ont raté la diffusion d’hier, séances de rattrapage sur France 2 jeudi 28 février à 4h10 du matin (à enregistrer parce que ça fait quand même un peu tôt…) et, à un horaire plus accessible, le dimanche 9 mars à 20h40 sur France 5.

lundi 25 février 2008

LIBÉRALISME ET OBLIGATION MILITAIRE : PARADOXE ET NÉCESSITÉ MUTUELLE.


La revue « Défense nationale et sécurité collective », dans son numéro de janvier 2008, publie un article passionnant du colonel Xavier de WOILLEMONT intitulé « Libéralisme et obligation militaire ». L’auteur, prenant acte de la victoire de la théorie libérale dans la bataille des idées, en particulier au sein des sociétés occidentales, s’interroge sur les conséquences et les paradoxes que l’acceptation générale du libéralisme implique pour le devoir militaire qui doit, le cas échéant, concerner tout citoyen. Ce faisant, il entame une réflexion tout à fait fondamentale puisqu’elle touche aux assises de nos sociétés développées et à une vulnérabilité majeure que ne ressentent généralement pas nos ennemis qui vivent sous des régimes beaucoup plus contraignants : comment concilier l’envie de réussite matérielle, individuelle, et le sens de la responsabilité collective, du don de soi, du patriotisme et de la nécessité, parfois, de sortir de soi-même pour faire la guerre pour autrui ?

A l’heure où le libéralisme a atteint ce qui est présenté par certains comme une plénitude génératrice de paix, mais non exempte de déviances (ce que d’aucuns nomment le néo-libéralisme voire, pour sa version la plus égoïste, la posture libérale-libertaire) et s’exprimant dans un contexte mondialisé, il est sans doute judicieux de s’interroger, sans esprit de polémique, sur les voies qui permettront de réconcilier l’intérêt individuel avec l’inévitable sens de la responsabilité collective. Car il y a effectivement un paradoxe entre ce que le libéralisme fait du citoyen et les devoirs qu’impose à ce même citoyen la défense, par les armes si besoin est, de l’ordre social qui le satisfait tant. A partir de ce constat, il faudra réfléchir aux nécessaires ajustements pour assurer une compatibilité harmonieuse entre la volonté légitime de vivre pour soi et l’obligation de savoir mourir pour tous.


- Le citoyen libéral : l’antimilitaire par excellence ?

Xavier de WOILLEMONT rappelle avec beaucoup d’érudition que la théorie libérale est née de l’horreur des guerres de religion du 16éme siècle puis a constamment évolué depuis jusqu’à l’état qui est le sien de nos jours. Il ne s’agit pas ici de contester les fondements de la doctrine (même s’il y aurait beaucoup à dire sur la fiction de « l’état de nature » ainsi que sur la croyance en une corrélation positive et vertueuse entre développement des échanges économiques et disparition des conflits entre états) mais d’observer comment elle a transformé l’homme contemporain du point de vue de l’obligation militaire telle qu’elle était comprise autrefois, du monde antique au patriotisme révolutionnaire.

Car, et il n’y a qu’à observer les « héros » qu’on nous jette en pâture aujourd’hui, le libéralisme actuel, mondialisé et financiarisé, transforme insensiblement le citoyen en producteur de richesses, en consommateur de biens, éventuellement en électeur (il s’agit d’ailleurs là d’un choix, non d’une obligation) mais assez peu en acteur de la sécurité collective, en défenseur potentiel d’une communauté nationale voire continentale qui apparait aisément comme désincarnée.

De plus, l’essence du libéralisme étant l’individu et son épanouissement personnel, éventuellement au dépend d’autres individus moins talentueux, moins chanceux ou moins volontaires, il est naturel que ce dernier, en particulier lorsqu’il a atteint un certain niveau de richesses, n’accueillent pas de gaieté de cœur la nécessité d’abdiquer une part de cette liberté qu’il chérit tant pour mettre sa vie en danger au profit de ceux qu’on lui a appris à considérer comme des concurrents.

Bien sur, il ne faut pas généraliser : d’authentiques libéraux sont aussi d’incontestables patriotes, conscients de leurs responsabilités en matière de défense. Mais il s’agit pour l’essentiel d’individus dotés du sens de l’histoire et qui parviennent à s’accomplir dans le monde individualiste sans pour autant laisser derrière eux les exigences collectives en cas de péril grave. Une espèce qu’on ne souhaite pas en voie de disparition car, sans sombrer dans l’alarmisme, on peut se poser des questions pour l’avenir d’une société où le militaire semble lointain et qui nimbe de gloire les aventuriers du profit personnel tout en « ringardisant » ceux qui choisissent de servir une collectivité perçue, au mieux, comme un mal nécessaire et, au pire, comme une pénible ingérence dans le déroulement harmonieux d’un ordre invisible obligatoirement vertueux.


- Donner à l’individu marchand le gout du devoir collectif de défense :

Le risque est bien là pour nos sociétés occidentales repues de voir la sphère militaire échapper, non par envie mais par obligation, à un monde civil qui se verrait bien marcher sans elle. La professionnalisation des armées, nécessaire et utile, porte ce risque intrinsèque. Nous assisterions alors à la naissance d’une « caste » de guerriers composée des seuls citoyens désireux de prendre les armes pour sauver le bien collectif : aventuriers, têtes brûlés, idéalistes et patriotes finalement déconnectés des autres, poussés à monter la garde depuis de hauts murs, loin des trépidations de la vie libérale qu’ils sont chargés de protéger. Cette situation serait d’autant plus paradoxale que nos ennemis, probables comme avérés, pratiquent justement une sorte toute différente de guerre où c’est la population toute entière, jusqu’aux femmes et aux enfants, qui est au front car le front est dans leurs rues, dans leurs foyers et que la guerre est pour eux une donnée quotidienne, non un spectacle lointain occasionnellement montré par les media lorsque l’actualité est creuse.

Les militaires français, et c’est tout à leur gloire, lancent de fréquents appels à la société civile et aux politiques qui participent activement à cette déconnexion pour avertir, prévenir, empêcher cette funeste attitude. Livres, articles, reportages, journées portes ouvertes tentent de sensibiliser les citoyens à la nécessité de conserver une défense forte et à laquelle aucun membre actif de la société ne doit se sentir étranger.

L’article du colonel de WOILLEMONT participe à ce combat vertueux. En réponse à son interrogation de concilier libéralisme et obligation militaire, il avance plusieurs pistes : réhabiliter le conflit, étape douloureuse mais nécessaire pour atteindre une paix meilleure que la précédente ; affirmer un socle minimum de « vertus », condition du « vouloir vivre ensemble » et terreau des obligations collectives ; réactiver le patriotisme – ce gros mot – et la défense des intérêts nationaux ; enfin, affirmer fermement la pérennité de nos valeurs universelles en opposition au relativisme culturel ambiant.

Les éléments cités dans l’article ne sont peut-être qu’une partie d’une réponse plus vaste et forcément ambitieuse. Il est hélas établi que les sociétés, en particulier lorsqu’elles baignent dans un faux sentiment de sécurité, ne se réveillent généralement de leur torpeur qu’à la suite d’une terrible souffrance. Savoir cela n’excuse pas la passivité devant l’inéluctable et tout doit être tenté pour éviter à nos compatriotes cette douleur, d’autant plus intense qu’elle n’aura été ni anticipée, ni prévue. Il ne s’agit pas tant d’imposer que d’éduquer, de susciter l’intérêt et d’amener à soi les plus valeureux représentants du corps social pour les présenter ensuite en exemple puis, par leurs vertus, en attirer d’autres qui convaincront ensuite à leur tour.

On ne peut espérer éveiller chez tous la vocation de servir son pays mais on peut amener chacun à se déterminer, en son âme et conscience, en lui présentant des options différentes à celle, unique, qu’offre le libéralisme. Ceci passe sans doute par l’éducation (au sens très large du terme, il ne s’agit pas de rajouter une nouvelle contrainte à un ministère déjà fort occupé en ce moment), un service civique adapté et dynamique, la valorisation financière et sociale de la Réserve voire, pourquoi pas, la constitution d’une sorte de Garde Nationale, corps intermédiaire entre l’armée professionnelle et la condition de civil.

Bien sur, tout cela ne représente que quelques pistes, certaines bonnes d’autres mauvaises, et demande des moyens financiers et une réelle volonté politique. Soyons honnêtes : ni les uns, ni l’autre ne sont aujourd’hui disponibles. C’est donc à un travail de longue haleine qu’il faut se préparer si tant est que l’adversaire daigne nous laisser le temps nécessaire à nous sortir nous-mêmes de notre douillette torpeur avant qu’il ne s’en charge d’une manière déplaisante en prenant l’initiative de l’agression.


- Rendre à l’homme sa place éternelle en dépassant un ordre social qui ne règle pas tout :

Quoi qu’il arrive, de toute manière, la défense est et restera l’affaire de tous. Tout citoyen qui s’en exclut, par paresse, choix ou ignorance, se place de facto à la marge et dans une position peu glorieuse par rapport au corps social qui l’a fait naître, l’entretient et lui fournit les outils et opportunités pour mener l’existence paisible et parfois prospère qu’il mène ou à laquelle il aspire.

L’homme marchand, l’individu consommateur qui ne vit que pour lui, son salaire et ce qu’il en fera n’est qu’une illusion passagère, un aléa de l’histoire contemporaine. Le Citoyen, l’homme complet conscient de ses droits et de ses devoirs, y compris jusqu’au don suprême de soi, est une donnée constante, indépassable et quasi darwinienne de l’histoire humaine. Notre bien-être actuel, d’ailleurs relatif, ne doit pas nous enivrer au point de penser que l’ordre actuel, si confortable soit-il, est installé pour l’éternité. L’Histoire avance toujours, les dés roulent sur le tapis du destin, on bat en ce moment même les cartes d’une nouvelle manche, d’une nouvelle ère dans l’aventure de l’humanité.

L’individu accaparé par ses tâches quotidiennes peut se permettre d’ignorer pour un temps cette vérité. Mais les décideurs et ceux qui choisissent de s’engager pour la collectivité plus que pour eux-mêmes ne disposent pas de cette indulgence au regard des responsabilités qu’ils occupent ou qu’ils briguent.

dimanche 24 février 2008

CHARLES ARDANT DU PICQ, OBSERVATEUR DE L’HOMME EN GUERRE

« Etudes sur le combat », le seul ouvrage du colonel Charles Ardant du Picq, publié à titre posthume en 1880, a conservé une pertinence qui explique son intemporalité et le fait qu’il garde une place de choix dans toute bonne bibliothèque stratégique. Certes, une lecture trop superficielle peut se focaliser sur les inévitables anachronismes et passer à côté de la quintessence du propos qui concerne, en fait, le caractère particulier et immuable de l’homme en guerre, de l’homme dans la guerre.

En insistant sur la dimension psychologique, sur la peur et les tourments qui frappent le combattant et le font quitter cette image dématérialisée de « pions » qu’on peut agiter à sa guise, en rappelant l’importance du ressenti et la prééminence de la passion sur la raison lorsque la bataille fait rage, il pointe du doigt des éléments qui orientent encore aujourd’hui les réflexions. Le fait que nous ne soyons plus dans les configurations militaires anciennes, voire antiques, du corps à corps et des fusillades en colonnes, immobiles et à vue de l’ennemi n’ont pas diminué ces horribles craintes qui étreignent le cœur du combattant et dont la gestion correcte décide, en fait, le plus souvent l’issue des combats.

Car les armes modernes frappent l’esprit aussi violement que la chair et il faut autant, si ce n’est plus qu’autrefois, ces caractéristiques indispensables à tous bons chefs, à tous soldats valeureux : le courage étayé par de solides bases morales, une discipline ferme et acceptée par tous, la solidarité, la fraternité d’arme qui oblige l’homme qui se sent ployer sous l’horreur à « tenir » pour ses camarades qui sont les garants de sa survie autant qu’il l’est de la leur ; toutes qualités, innées et acquises, en fait seules à même de transformer un citoyen en guerrier efficace et victorieux, quel que soit son grade et sa position dans la bataille.

Je ne vais pas présenter ici une fiche de lecture en bonne et due forme mais plutôt rendre la parole au colonel Ardant du Picq en reproduisant quelques extraits de son avant-propos qui, mieux que moi, sauront reproduire la profondeur de sa pensée, la beauté et la puissance de son verbe. Mais avant de gouter ensemble à ces lignes lumineuses, sans doute est-il nécessaire de dire quelques mots sur le grand soldat que fut l’auteur dont je reproduis le texte ci-dessous.


- Ardant du Picq, homme de guerre :

Car, en plus de ses études et d’une correspondance entretenue avec des officiers ayant fait la guerre, Charles Ardant du Picq fut un combattant au cœur de ces conflits auxquels la France participa depuis le milieu du 19éme siècle. Durant la campagne d’Orient, il est fait prisonnier à Sébastopol, libéré 3 mois plus tard. Puis il y a les campagnes de Syrie (1860 – 1861) et d’Afrique (1864 – 1866) au cours desquelles il reçoit de nombreuses décorations (chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’Honneur, puis élevé au grade d’officier en 1868, entres autres). Il faut noter à ce sujet qu’il relativise lui-même l’importance de ces récompenses à l’aune de sa connaissance des exigences du combat antique (« Nous avons de tels motifs de décorations, de médailles, qui auraient fait passer par les verges un soldat romain »).

Enfin, celle qui l’emporta, la désastreuse guerre franco-prussienne où le courage de quelques-uns ne put suffire à pallier les insuffisances d’un commandement politique et militaire surclassé par une école prussienne alors au faîte de sa cohérence doctrinale.

C’est en marchant vers Gravelotte, le 15 aout 1870, au sud de Longeville-les-Metz, que son régiment, le 10éme d’infanterie, est soudain pris à partie, tandis qu’il prépare le café du matin, par deux pièces ennemies situées sur une hauteur qu’il venait juste de quitter et vers lequel une reconnaissance de cavalerie allemande s’était audacieusement portée. La surprise, l’effroi gagne les troupes qui venaient de former les faisceaux et se trouvaient soudain en position désavantageuse. Le colonel fait prendre les armes et dispose ses hommes derrière une chaussée suffisamment haute pour les défiler aux coups de l’ennemis. Tandis qu’il se tient debout sur la route et raffermit les troupes par son attitude et ses ordres, un obus éclate soudain à ses côtés et lui mutile les deux jambes. Transporté parmi les soldats, tandis qu’on cherche un médecin, il transmet au lieutenant-colonel Dorléac les documents importants, lui donne ses jumelles et lui dit « Mon grand regret, c’est d’être frappé ainsi, sans avoir pu conduire mon régiment à l’ennemi ». Il refuse l’eau-de-vie que lui proposent des soldats. Lorsqu’enfin le médecin arrive, il lui indique sa blessure à la jambe droite et place le tranchant de sa main en haut de la cuisse en lui disant : « Docteur, il faut me couper cette jambe ici ». Mais, au même moment, on amène à ses côtés un soldat blessé à l’épaule et qui geint. Ardant du Picq interrompt le chirurgien et lui dit : « Voyez d’abord, docteur, ce qu’a ce brave homme, moi j’ai le temps ». Enfin, ne pouvant être opéré sur le terrain faute d’instruments, il est transporté à Metz où il décède quatre jours plus tard (le 19 aout 1870). Dans son agonie, les témoins s’accordent à dire qu’il ne proféra pas d’autres plaintes que ces paroles, plusieurs fois entendues : « Ma femme, mes enfants, mon régiment, adieu ! ».

C’est donc à titre posthume que ses « Etudes sur le combat » sont publiées après guerre, à partir d’une brochure imprimée en 1868, mais non destinée à la vente, « Le combat antique », de notes manuscrites et d’études réalisées entre 1865 et 1869 qui devaient donner naissance à la suite de son premier opus, « Le combat moderne ». Les extraits de l’avant-propos rapportés ci-après sont tirés de sa brochure, « Le combat antique ».


- Extraits de l’avant-propos des « Etudes sur le combat » :

« Le combat est le but final des armées et l’homme est l’instrument premier du combat ; il ne peut être rien de sagement ordonné dans une armée – constitution, organisation, discipline, tactique, toutes choses qui se tiennent comme les doigts d’une main – sans la connaissance exacte de l’instrument premier, de l’homme, et de son état moral en cet instant définitif du combat.

Il arrive souvent que ceux qui traitent des choses de la guerre, prenant l’arme pour point de départ, supposent sans hésiter que l’homme appelé à s’en servir en fera toujours l’usage prévu et commandé par leurs règles et préceptes. Mais le combattant envisagé comme être de raison, abdiquant sa nature mobile et variable pour se transformer en pion impassible et faire fonction d’unité abstraite dans les combinaisons du champ de bataille, c’est l’homme des spéculations de cabinet, ce n’est point l’homme de la réalité. Celui-ci est de chair et d’os, il est corps et âme ; et, si forte souvent que soit l’âme, elle ne peut dompter le corps à ce point qu’il n’y ait révolte de la chair et trouble de l’esprit en face de la destruction.

Le cœur humain (…) est donc point de départ en toutes choses de la guerre ; pour connaître de celles-ci il le faut étudier.

(…) Les siècles n’ont point changé la nature humaine ; ses passions, ses instincts, et, entre tous, le plus puissant, l’instinct de conservation, peuvent se manifester de manières diverses suivant les temps, les lieux, suivant le caractère et le tempérament des races. (…) Mais, au fond, on retrouve toujours le même homme ; et c’est de cet homme, au fond toujours le même, que nous voyons partir les habiles, les maîtres, quand ils organisent et disciplinent, quand ils ordonnent en son détail une maniére de combattre (…). Les plus forts, parmi eux, sont ceux qui savent le mieux leur combattant, et celui du jour, et celui de tous les temps.

(…) Nous apprendrons (…) à nous méfier de la mathématique et de la dynamique matérielle appliquées aux choses du combat ; à nous garer des illusions des champs de tir et de manœuvre où les expériences se font avec le soldat calme, rassis, reposé, repu, attentif, obéissant, avec l’homme instrument intelligent et docile en un mot, et non avec cet être nerveux, impressionnable, ému, troublé, distrait, surexcité, mobile, s’échappant à lui-même qui, du chef au soldat, est le combattant. (Exception pour les forts, mais ils sont rares).

Illusions, cependant, persistantes et tenaces, qui toujours reparaissent au lendemain même des plus absolus démentis à elles infligés par la réalité, et dont le moindre inconvénient serait de conduire à ordonner l’impraticable, si l’impraticable ordonné n’était une atteinte formelle à la discipline, et n’avait pour effet de déconcerter chefs et soldats par l’imprévu et par la surprise du contraste entre la bataille et l’éducation de la paix.

Certainement, la bataille a toujours des surprises, mais elle en a d’autant moins que le sens et la connaissance du réel ont présidé davantage à l’éducation du combattant, ou sont plus répandus dans ses rangs. Etudions donc l’homme dans le combat, car c’est lui qui fait le réel. »

NOTE : pour compléter ces réflexions par des études contemporaines, le lecteur consultera avec profit l’excellent cahier, déjà cité ici, du Lieutenant-colonel GOYA intitulé « Sous le feu – Réflexions sur le comportement au combat » ainsi que l’ouvrage de Philippe Masson, « L’homme en guerre ».


samedi 23 février 2008

INGRID BETANCOURT : SIX ANNÉES D’INFAMIE.


Il est des « anniversaires » qu’on déteste commémorer mais qu’on ne peut décemment ignorer. Il y a six ans aujourd’hui, la sénatrice et candidate aux élections présidentielles colombiennes Ingrid Betancourt était enlevée dans des conditions qui ne font honneur à aucun des protagonistes, civils ou militaires, présents ce jour là. Depuis, cette date, ses proches et ses amis vivent dans l’angoisse insupportable que connaissent hélas trop de familles colombiennes anonymes. Le fait qu’Ingrid possède cette double nationalité qui fait d’elle l’une de nos concitoyennes importe finalement assez peu : quand bien même nous serait-elle étrangère en ne portant pas un passeport qui nous est familier, sa tragique destinée devrait nous atteindre et susciter notre émotion, notre compassion et notre dégout pour ceux qui lui font subir l’outrage de la privation de liberté.

Non, pardon, cette expression est trop faible et ne révèle pas l’étendue des tourments qui sont imposés à cette malheureuse. Ce n’est pas de sa liberté dont est privée Ingrid aujourd’hui, c’est tout simplement de sa vie elle-même… Elle n’est pas une prisonnière, elle est une non-personne, un objet que se lance au visage des êtres sans âme mais qui, eux, jouissent encore de la possibilité de bouger, de parler, de discuter librement avec des interlocuteurs que leurs mauvaises actions, justement, forcent au silence et à une terrible complaisance, inimaginable autrement. Même les plus infâmes dictatures, les potentats les plus sordides se sentent obligés d’expliquer, d’excuser leurs infamies. Les ravisseurs d’Ingrid ne s’abaissent pas à ces élégances. Pour des raisons purement égoïstes, en fait leur propre survie, au stade où ils en sont rendus, ils privent une femme, non seulement de sa liberté de mouvement, mais aussi de celle de parler, de s’informer, de penser, d’écrire, d’aimer et de se sentir aimée par les siens. Son traitement rappelle les sinistres comportements des gardiens des camps de prisonniers communistes d’Asie. Sauf qu’elle n’est pas une combattante prise les armes à la main mais une civile venue tenir un dialogue conciliant à ceux qui allaient l’emporter dans le gouffre où ils la font croupir.

Les mots sont impuissants à expliquer, à décrire les émotions qui emportent l’esprit songeant à la prisonnière et à ses proches, eux-mêmes détenus déambulant à l’air libre mais perpétuellement enchainés par l’ombre qu’ils emportent partout avec eux. Comme tout le monde, et peut-être plus que d’autres, j’ai mon opinion sur ce qui a été fait, ce qui est fait en ce moment et sur ce qu’il serait bon de faire pour parvenir le plus vite possible à la libération des otages. Mais ce n’est pas le moment d’aborder ces questions. Un autre jour, à une autre occasion, sans doute. Mais pas aujourd’hui.

En ce malheureux sixième anniversaire, unissons-nous par la prière et/ou la pensée à Ingrid et à sa famille, formons le vœu et agissons pour que cette abomination ne dure pas une année de plus.

Courage !


Crédit photo : Damouns sous licence Creative Commons.

vendredi 22 février 2008

UN ANNUAIRE DES SITES DE DÉFENSE ET DE SÉCURITÉ


Juste quelques mots pour vous signaler la création d’un outil bien pratique : Opex360.com, guide web de la défense et de la sécurité, un annuaire qui recense les sites francophones qui se consacrent aux thèmes qui nous sont chers.

Blogs, institutionnels, sites consacrés à des unités ou à des matériels bien précis, le menu comprend 15 thématiques qu’il faudra étoffer. Aussi, amateurs, animateurs, connaisseurs, n’hésitez pas à proposer aux responsables vos trouvailles et créations afin qu’elles viennent enrichir cet annuaire.

Profitez en, lors de votre visite, pour consulter les articles très intéressants et les dossiers que propose Zone militaire, une source d’informations fort utile pour étoffer des recherches et se tenir au courant de l’actualité de défense sous un regard neuf et documenté.

Bonne lecture à tous et bravo aux concepteurs et animateurs pour leur initiative.

jeudi 21 février 2008

GAGNER LES CŒURS ET LES ESPRITS !

UNE DEVISE A REVOIR ?

« Win hearts and minds »… Voilà un beau slogan, une déclaration qui claque comme une promesse, la certitude, si elle est atteinte, d’une opération de stabilisation réussie. Les films, les documentaires, le simple bon sens nous indique que cette martiale promesse constitue le b-a ba d’une opération militaire complexe réussie.

Et s’il n’en était rien ? Ou plutôt, soyons justes, si la réalité était un peu différente et que la sémantique et le principe d’adaptation à la complexité du monde nous demandait instamment de revoir cette belle envolée, de la relativiser car elle apparaît, après examen, comme largement chimérique si ce n’est contre-productive ?

Quitte à battre en brèche quelques idées reçues, examinons cette formule plus en profondeur et voyons si elle est bien adaptée aux contingences actuelles des opérations de stabilisation, entre contre-insurrection, défense de l’avant et « state building ». Car le cœur et l’esprit sont des notions fortes et chargées d’un sens qui ne correspond peut-être pas à nos objectifs finaux.


- Amour et respect, le cœur et la raison :

Qui peut prétendre comprendre le cœur des hommes ? Dans cet organe déjà complexe, on a introduit des concepts plus compliqués encore puisqu’ils tiennent largement des sentiments, par nature fluctuants et imprévisibles, que l’attitude voir la simple vision de l’Autre suscite en nous. L’amour est une notion trop irrationnelle pour intéresser durablement la force : on aime sa femme, ses parents, ses enfants, sa famille… Mais aime-t-on le gendarme posté derrière son radar au bord de la nationale, le policier qui monte la garde, le militaire qui patrouille dans sa rue à bord de son blindé ? A vrai dire, non. On le respecte et c’est déjà bien suffisant. Vouloir susciter l’amour des populations chez qui on s’invite est aussi illusoire que présomptueux : tout au plus doit-on tout faire pour s’attirer son respect, ce mélange de confiance amicale et de certitude que nous serons là pour la protéger en cas de problème.

La force occidentale intervient dans des pays où la guerre, le malheur, la pauvreté règnent et imposent leurs lois. L’amour des habitants, leurs priorités affectives ne sont pas destinées aux militaires étrangers qui viennent de si loin et, souvent, avec qui ils n’ont que d’occasionnels contacts encore limités par la barrière de la langue. Penser que des étrangers casqués et armés peuvent susciter l’amour de pauvres gens qui doivent se battre pour survivre et protéger leurs familles au quotidien semble incroyablement prétentieux, pour ne pas dire puéril. En revanche, par son action de protection, de reconstruction, de retour à la normale, la force doit imposer à son égard le respect qui lui est du et qu’elle mérite si elle fait son travail correctement et dans l’honneur. Les militaires ne demandent pas qu’on les « aime », concept incertain qui s’accommode mal de la rigueur des opérations de stabilisation. Ils ne réclament que le respect et la confiance qui l’accompagne.

Cette vision chimérique de l’amour de la population libérée pour ses libérateurs semble en fait tout droit venir des archives historiques qui montrent l’euphorie des populations civiles, françaises notamment, de la Seconde Guerre Mondiale. Penser que ce schéma idéal pourrait se reproduire dans les lointaines contrées où nous partons chasser le dictateur, le fondamentalisme et la misère, c’est oublier un peu vite trois facteurs : d’une part, les français ont accueilli les GIs comme des frères, des membres de leur famille naturellement venus aux secours de leurs cousins d’Europe et, de ce fait, accueillis comme tel. D’autre part, les américains qui défilaient dans des villages pavoisés, récoltant baisers et verres de vin ne faisaient que passer, poussant devant eux les débris de l’ennemi détesté : ils ne venaient pas pour s’incruster longuement et régenter l’existence des braves citoyens qui les acclamaient. Enfin, nos perceptions occidentales de l’amour et du respect ne correspondent pas forcément aux standards qui ont cours ailleurs.

Yves Debay donne un excellent exemple de cette inanité de la notion d’amour dans les opérations de stabilisation lorsqu’effectuant un reportage avec une unité de Stryker de l’Army, il raconte la fouille d’une habitation irakienne : les jeunes soldats qui avaient débarqué en pleine nuit chez un vieux couple blaguaient et riaient fort sous le regard noir mais impuissant du propriétaire de lieux. Debay, gêné aux entournures, ne put s’empêcher de poser la question à ses lecteurs : quelle serait votre réaction si une demi-douzaine de soldats arabes, bottés et armés, débarquaient chez vous à 3 heure du matin en déconnant ?

Une force dans ce contexte qui attend de ses hôtes obligés de l’amour connaitra les plus vives déconvenues. Tout au plus doit-elle espérer et obtenir, par un patient travail et l’exemplarité de sa conduite, le respect de ceux chez qui elle s’est déployée. Dés lors que cela est obtenu, la victoire est à portée de la main.


- Imposer son esprit ou susciter la confiance dans un projet politique consensuel ?

En abordant l’esprit, nous quittons a priori la dimension affective pour revenir sur le terrain plus stable de la raison. Gagner l’esprit des populations c’est donc les convaincre de la justesse de notre cause et de notre projet politique. Oui mais les gagner comment et surtout à quoi ? Ce qui est raisonnable ici devient insensé là-bas tout comme nous regardons avec étonnement des coutumes qui apparaissent à l’autre comme indépassables car ancestrales. Lorsque nous prétendons vaincre l’esprit des populations, cela signifie-t-il leur imposer nos propres tournures spirituelles, nos propres calques, les schémas à travers lesquels nous décryptons la société ? En clair, vouloir les forcer, par les armes, à adopter notre système démocratique ? Si tel est bien le but alors cette victoire sur l’esprit est illusoire car on ne conquiert pas par la contrainte l’âme d’une société, en particulier si elle diffère fortement de la nôtre.

Nous devons nous ôter du crâne que nous détenons la panacée universelle et immédiatement applicable à tous des remèdes de ce pauvre monde. Il est bien clair, à nos yeux, que notre système offre des avantages intéressants au point que, dans un élan de générosité magnifique, nous souhaitons parfois que tous profitent du bonheur de vivre dans le contexte sociétal qui fait notre joie. C’est oublier que personne n’aime les missionnaires armés, même lorsque leur conduite est irréprochable, même s’ils sont sincères à la base. Les peuples et leurs régimes politiques évoluent selon des rythmes qui leur sont propres. Vouloir imposer notre temps à d’autres c’est courir le risque de les freiner dans leur marche possible vers une mutation qui les fera se rapprocher de notre idéal qui n’est pas forcément leur idéal.

Plutôt que de « gagner les esprits », expression conquérante et qui renvoie à une contrainte, mieux vaut, lorsque nous sommes en stabilisation à l’étranger, proposer aux peuples momentanément dépourvus d’Etat un Etat qui leur ressemble et qui réussira plutôt qu’un Etat qui nous ressemble et qui sera rejeté avec violence.

Intervenir en stabilisation est déjà une opération complexe qui demande des effectifs que nos puissances ne possèdent pas toujours et des déploiements longs et couteux que nos opinions publiques ne sont pas toujours prêtes à consentir. Si nous devons, pour que ces éloignements connaissent une fin, fixer des objectifs en terme d’établissement d’un projet politique, sachons faire preuve d’une modestie de bon aloi en choisissant de laisser aux populations locales choisir le système qui convient le mieux à la vie pacifique qu’ils désirent. Que le projet politique que nous portons rencontre la confiance du peuple où nous déployons les forces chargées de réunir les conditions de son application et nous aurons fait beaucoup plus que « gagner les esprits ».


- Un beau slogan un peu trop idéaliste :

Certains esprits forts pourront trouver ce qui précède oiseux et arguer qu’il ne faut pas perdre de temps à discuter du sexe des anges. Mais la sémantique a un sens, tout comme les mots que les « libérateurs » emploient. Puisque nous voulons nous projeter sur les théâtres extérieurs afin d’y tuer dans l’œuf les germes de ce qui pourrait un jour venir nous menacer chez nous, sachons ce que nous pouvons faire et ce qui est hors de notre portée. Un Afghan de l’an 2007 n’est pas un français ou un allemand de 1945 qui sont eux-mêmes tous différents de l’Irakien contemporain (si tant est qu’on puisse réduire les multiples clans et ethnies qui s’affrontent aujourd’hui en Mésopotamie à une seule entité nationale).

Plus que l’amour, c’est le respect que nos forces doivent inspirer. Plus qu’un modèle social tout prêt, c’est la confiance en la possibilité de les aider à rétablir leur propre système pacifié qui doit être l’objectif. Soyons humbles mais forts, nous serons d’autant plus respectés. De même, sachons écouter ce que l’Autre veut et qui convient à notre volonté de paix, montrons que nous voulons sincèrement l’aider à instaurer ce système qu’il appelle de ces vœux et nous obtiendrons l’aide et le soutien des peuples.

L’asymétrie militaire qu’utilise nos adversaires et qui consiste à contourner notre puissance est aussi une asymétrie politique qui tourne nos beaux idéaux en dérision pour en faire un sujet de dégout pour les populations. A nous de nous adapter pour contourner ce contournement en commençant par ne pas tomber dans les pièges qu’on nous tend. L’un de ceux-ci est justement de parier sur notre propension à l’ethnocentrisme et sur notre incapacité à comprendre et à nous adapter aux cultures des pays où nous envoyons nos troupes.

mercredi 20 février 2008

CONTRE-GUÉRILLA EN ESPAGNE (1808 – 1814)


SUCHET PACIFIE L’ARAGON.

Par Jean-Louis REYNAUD. Economica. 1992.

Si les « petites guerres » ont toujours existé, c’est la réaction populaire à l’invasion de la péninsule ibérique par les troupes napoléoniennes qui a définitivement ancré le terme de « guérilla » dans son acceptation moderne[i] tout comme, d’ailleurs, la guerre populaire issue de la fièvre révolutionnaire a pu, en rencontrant le génie tactique de Napoléonien et son organisation nouvelle des Armées, faire entrer l’histoire militaire dans une ère nouvelle que décryptèrent ensuite Clausewitz et Jomini, deux penseurs qui continuent à influencer lourdement nos doctrines actuelles. Il est donc assez logique qu’en réaction à une nouvelle forme de guerre conventionnelle vint s’opposer une guérilla elle aussi fortement idéologique et qui allait emprunter des voies et des moyens qui vont considérablement améliorer son efficacité. Savoureuse ironie de l’histoire (qui n’en manque pas) : à cette époque, et selon les canons actuels, c’est la guerre « classique » qui véhicule un idéal révolutionnaire tandis que la guérilla, dans les années 60 et 70 apanage des mouvements