jeudi 27 décembre 2007

INTERVENTION, STABILISATION, COIN, INTERPOSITION, NORMALISATION…

QUELQUES QUESTIONS SUR LES GUERRES D’AUJOURD’HUI - 1


Il ne s’agit pas ici, ce serait bien prétentieux, de faire une quelconque exégèse de ces nouveaux et stimulants concepts doctrinaux qui ont, débloquant d’une certaine manière une pensée par trop bridée par le contexte figé de la guerre froide puis phagocytée par une omniprésence américaine pas toujours judicieuse (cf. les limites de la RMA), libérés les énergies intellectuelles des stratèges occidentaux.

Ce regain d’intérêt pour les exigences doctrinales et leurs influences sur la conduite des opérations et la composition des forces déployées est peut-être même à l’aube, à la lueur des RETEX venus d’Irak et d’ailleurs, de connaître une confluence de visions[1] qu’on ne peut qu’espérer vivace et durable entre deux « écoles », sinon opposées, qui vivaient du moins assez hermétiquement l’une à côté de l’autre.

En effet, entre une approche américaine « techniciste », symbolisée par la Transformation (concept valable mais qui ne saurait se suffire à lui-même[2]), qui a connu bien des misères en Mésopotamie, et des européens qui, tout en tâchant de combler leur déficit technologique avec les forces armées étasuniennes (révélé avec éclat pendant la guerre du Golfe de 1991), souhaitaient, avec raison, conserver leur savoir-faire issue et affinée par des opérations de maintien de la paix parfois douloureuses, la communication a quelquefois été difficile. Le fait que ces deux approches ne restent plus concurrentes, ce qui n’a aucun sens, mais concomitantes et souplement entremêlées lorsque les besoins opérationnelles l’exigent est plus qu’une bonne nouvelle.

Mais comme tout, dans ces matières, est en mouvement et susceptible d’ajouts et d’affinages au gré des idées et des expériences, il est toujours judicieux de faire part de ces questions et réflexions. En voici quelques unes.


L’INTERVENTION : PREMIERE PHASE DU SUCCES STRATEGIQUE.


1. De l’importance de maintenir un déséquilibre technologique stratégique en même temps qu’une parité régionale :


Intervenir consiste, aujourd’hui comme hier, à arracher militairement, et de manière décisive, l’initiative aux forces dont la volonté s’oppose à la nôtre, le plus souvent sur un théâtre d’opérations éloigné mais pas uniquement. Lors de cette phase, la supériorité technologique et tactique, la planification rigoureuse et l’engagement massif de la force accordent généralement la victoire. A ce titre, les armes occidentales jouissent d’une avance certaine mais qui, dans l’avenir, leur sera très certainement contestée par des acteurs émergents qui consentent de gros efforts budgétaires pour l’amélioration de leurs outils militaires.

La préservation de cette avance technologique est donc une condition sine qua non à la réussite des interventions futures et au maintien d’une certaine stabilité géopolitique. La perte de ce précieux atout serait catastrophique pour l’équilibre mondial et ouvrirait la voie aux aventures les plus nocives, pour nous, nos alliés ou les peuples qui côtoient des voisins devenus régionalement très supérieurs aux autres.

C’est la raison pour laquelle il est certainement souhaitable de maintenir, au niveau régional, un équilibre des forces entre des acteurs pas toujours bien disposés les uns vis-à-vis des autres. Cette égalisation dissuasive qui consiste à ne pas laisser, dans une ère géographique incertaine, une nation prendre le pas sur les autres de manière trop évidente, peut sembler bien cynique, en particulier lorsque, dans le même temps, on prétend conserver soi-même une avance que les autres ne doivent pas atteindre. Certes, mais personne n’a jamais prétendu que le monde n’était gouverné que par des intérêts grandioses et désintéressés. De même, nul besoin d’être grand clerc pour se douter qu’un pays surarmé entouré par des voisins plus faibles se sentira rapidement venir des appétits inavouables qu’une présence, à ses côtés, d’adversaires consistants, aurait contribué à réduire à néant.

C’est un fait bien connu que celui qui possède une douzaine de Ferrari voudra forcément, un jour ou l’autre et pour des raisons plus ou moins sympathiques, les sortir du garage ne serait ce que pour bien montrer aux clampins d’en face à qui ils doivent montrer respect voire soumission…

Mais, objecteront certains, il est une région où cette parité non seulement n’existe pas mais, même, n’est pas souhaitée : il s’agit, bien sur, du cas d’Israël qui dispose, face à ses voisins, de la supériorité nucléaire, prééminence que l’Etat hébreu n’entend pas se voir contester par qui que ce soit dans son entourage proche. Dans le contexte actuel, l’égalisation n’est pas souhaitable car c’est plutôt l’épouvante d’une supériorité stratégique locale décisive qui maintient la paix et sa perte qui, sauf retour à la raison de certains acteurs, contribuerait à enflammer un conflit qui précipiterait le monde dans l’abyme.

Mais la réussite de l’intervention est une chose ; la décision de son déclenchement en est une autre qui mériterait d’être éclaircie.


2. Pourquoi intervenir : guerre préventive, préemptive, sauvetage humanitaire et interposition.


La notion de guerre préventive, qui consiste à détruire un régime qui pourrait, sous certaines conditions, représenter, dans le futur, une menace potentielle a, souhaitons le, vécu, du moins comme alibi crédible et satisfaisant sur le plan du droit international. La désastreuse aventure irakienne (qui, bien qu’habillée par l’administration US des draps de la préemption n’en demeurait pas moins philosophiquement préventive, pour ne pas dire prédatrice) a achevé de détruire, dans les faits, une notion déjà intellectuellement branlante tant elle ploie sous les conditionnels.

La guerre préemptive, en revanche, reste d’actualité car il n’est pas question, pour une nation qui se sait clairement menacée dans sa survie, de rester bras croisés en attendant que son adversaire consente à tirer le premier. Aux extrapolations contestables, et généralement orientées idéologiquement, de la guerre préventive, la préemption suppose un faisceau de preuves matérielles avérées et vérifiables qui indiquent toutes une ambition malfaisante de la part d’un voisin depuis longtemps déjà identifié comme hostile.

Prenons un exemple concret qui permettra peut-être de mieux expliquer les deux attitudes : si, vous étant aventuré dans une ruelle sombre, vous croisez un individu qui chemine vers vous les mains dans les poches, vous n’allez pas lui mettre une balle dans la tête sous prétexte qu’il aurait pu dissimuler une arme et que, de surcroît, quoique cette perspective ne soit pas avérée, vous supposez que c’est contre vous qu’il souhaite l’utiliser. A l’inverse, si le même personnage se rue sur vous en brandissant une batte de base-ball, hurlant qu’il va vous tuer, sans doute est il sage de le neutraliser avant d’avoir encaissé le premier coup… On le voit, de la légitime défense manifeste à la paranoïa, il y a un pas qui fait toute la différence entre une action préventive, déraisonnable et qui mènera derrière les barreaux, et une action préemptive, simple manifestation de bon sens.

Dans un monde parfait, c'est-à-dire encore assez loin de nous, seules les guerres où l’agressé se défend contre un assaillant, en général animé d’intention malveillante, seraient envisageables. Compte tenu de la situation internationale, de l’extrême faiblesse de certains régimes, parfois de leurs corruptions et, en dernier ressort, de la volonté politique des dirigeants des puissances les plus importantes, les nations les plus fortes sont parfois amenées à intervenir en soutien aux populations malmenées des plus faibles.

Le sauvetage humanitaire et l’interposition entre les belligérants consiste donc à faire cesser, par la force dans la phase primaire d’intervention, un conflit qui ne nous concerne pas directement sur le plan stratégique mais qui heurte notre sensibilité et nos valeurs. On le voit, cette tentative de définition est assez vague, d’une part parce qu’elle comporte une forte part de subjectivité, d’autre part car la volonté d’intervenir est mouvante et que c’est de cette volonté que dépend, comme toujours, la nature plus ou moins efficace de la réaction.

In fine, autant la défense du territoire national est une notion bien comprise et partagée par tous (ou du moins peut on espérer qu’elle le soit), autant les interventions à caractère humanitaire ou d’interposition relèvent du bon vouloir des autorités politiques ce qui place ces dernières, de fait, face à la responsabilité de correctement armer et d’entretenir dans ce but les forces dont elles ont la charge.


3. Les interventions extérieures : des actions militaires commandées par un acte politique.


Plus que toutes autres, les interventions extérieures sont du domaine du politique qui peut choisir d’en considérer certaines et d’en ignorer d’autres pour des motifs complexes et changeants, qui tiennent parfois autant de la raison gouvernementale que de la passion du moment, qu’elles soient propres à la classe politique ou insufflées par les média et/ou l’opinion publique.

Cet état de fait n’est pas, en soi, scandaleux. Deux éléments, néanmoins, posent problèmes et influent, parfois défavorablement, sur le déroulement des opérations militaires.

D’une part, décidée dans l’urgence, ces interventions n’obéissent pas toujours à des objectifs stratégiques clairement énoncés. Or, le premier devoir de l’autorité politique est, précisément, de fixer aux militaires des buts à atteindre qui soient à la fois compréhensibles et réalisables. Il n’est pire situation, pour une force, que de se voir déployée dans une zone hostile sans ordre de long terme clair et se trouvant ainsi placée dans un attentisme stressant et allant à l’encontre de leur éducation et de leur volonté profonde. La saisie, la maîtrise et l’exploitation de l’initiative sont au cœur de la formation des cadres de toutes les armes. Les mettre dans une situation où l’initiative non seulement leur échappe mais où, de plus, rien ne leur permet de se l’approprier s’il le souhaite, pas tant par manque de moyens ou de compétences, mais parce que ça leur est interdit par une autorité suprême lointaine voire peu intéressée, ne peut qu’user prématurément moral, compétences voire la confiance, indispensable entre celui qui ordonne, depuis la métropole, et celui qui exécute, au loin.

D’autre part, ces opérations complexes nécessitent, pour réussir, outre des objectifs stratégiques clairs, les moyens en hommes et en matériels adéquats. Or, force est de constater que ces besoins légitimes ne sont pas toujours distribués avec réalisme et, dans tous les cas, toujours avec la plus grande parcimonie.


Il est d’usage courant de définir la stratégie comme la définition des buts ultimes à atteindre suivie de la mise à disposition des moyens nécessaires à l’obtention des objectifs qu’on a préalablement décris. Cela, c’est la tâche du politique. Le reste, le volet tactique de l’affaire, soit la réussite effective de la mission, est l’oeuvre des militaires qui s’y préparent et y réfléchissent leur vie durant.

Il serait souhaitable que le réel effort doctrinal des chefs, que la formation évolutive et performante des cadres, que l’abnégation des femmes et des hommes du rang qui servent avec talent des matériels parfois plus vieux qu’eux, soient imités par ceux de qui ils reçoivent tous leurs ordres suprêmes : l’autorité politique.

En d’autres termes : avoir une pensée stratégique et tactique à la pointe de ce qui se fait actuellement est une donnée excellente. La voir suivie d’effet par la mise à disposition de moyens en rapport serait, pour tout dire, extraordinaire…



[1] Sur ces « heureuses retrouvailles », et bien d’autres points essentiels, lire l’excellente interview du général Vincent Desportes reprise dans le N°12 de la revue Doctrine : « De la Transformation à l’adaptation, nouveau paradigme ? ».

[2] Pour un retour sur le concept, lire l’article du lieutenant-colonel Marc Humbert paru dans la revue Défense nationale et sécurité collective N° 11 : « Que reste-t-il de la transformation ? », p 49 à 58.

LE RETOUR DE LUDOVIC MONNERAT SUR LA TOILE…

Depuis plusieurs semaines, le blog de Ludovic Monnerat, intervenant bien connu de la blogosphère de défense, avait disparu des écrans. Je suis heureux de pouvoir dire qu’il a refait son apparition sur une autre adresse, la précédente ayant, semble-t-il, souffert de « bogues » informatiques expliquant cette fermeture.

M. Monnerat est, depuis des années, un observateur attentif de la chose militaire et un « pionnier » de l’expression francophone sur ces sujets dans le monde de l’internet. Rien qu’à ce seul titre, on peut dire qu’il a probablement favorisé l’apparition de blogs ou autres sites spécialisés, sans parler de contribuer à intéresser des intervenants plus généralistes aux questions de défense et de sécurité. Qu’on soit d’accord avec ses analyses ou pas, son silence était devenu préjudiciable à l’expression de la diversité des opinions.

Pour autant, et cela fut ici comme ailleurs relevé, la nature de certains commentaires et leur orientation idéologique semblaient contribuer à donner à son site une image qui ne correspondait pas à sa vraie nature. Du reste, pour ceux qui en douteraient, Ludovic Monnerat a clairement identifié le danger puisqu’il note lui-même, dans son premier billet de retour :

« Ces quelques semaines de silence auront au moins été profitables pour réfléchir sur l'évolution récente de mon blog et sa prise d'assaut par des commentateurs de moins en moins enclins à suivre l'idée générale ayant présidé à sa création. »

En tout état de cause, je me réjouis de ce retour et en profite pour lui souhaiter, comme à vous tous, de joyeuses fêtes, une bonne année et mes meilleurs vœux de bonheur et de réussite pour 2008.

La nouvelle adresse est la suivante :

http://ludovicmonnerat.blogspot.com/

dimanche 23 décembre 2007

BONNES FETES A TOUS ET DEPART EN VOYAGE !

BONNE ANNEE ET A BIENTOT !



Chers amis lecteurs,

Sans vous, rien n’aurait été possible. Sans vos critiques (toujours constructives), sans vos avis, conseils et suggestions, ce modeste blog n’aurait sans doute pas franchi la barre fatidique de cette année 2008.

Voilà une belle aventure, modeste, c’est certain, mais riche de rencontres infiniment fastueuses, intellectuellement enrichissantes, qui m’ont permis d’apprendre encore plus en quelques mois, grâce à vous tous chers lecteurs, et qui m’ont ouvert des espaces jusque là inconnus.

Je vous souhaite, à toutes et à tous ainsi qu’à vos familles, de belles et joyeuses fêtes ainsi qu’une très bonne année 2008.

Je vais partir un mois, un long mois durant lequel je serais certainement silencieux ou, c’est sur, moins prolixe qu’avant, ce sera selon.

Car je vais cesser la théorie et passer un peu à la pratique.

Je ne peux vous révéler ma destination. La seule certitude que j’ai c’est que je pourrai y voir la stabilisation, la toucher, l’expérimenter, y compris dans ces limites et sans complaisances, et vous en faire le récit lorsque j’en reviendrai.

D’ici là, je garde une confiance pleine et entière en ma Mère Patrie qui, j’en suis sur, veillera sur moi et les miens dans ce périple.

Merci encore à mon pays et à ceux qui le gardent.

Merci à mes lecteurs.

Je vous souhaite à tous une excellente année et espère vous revoir très bientôt.

Merci à tous.

samedi 15 décembre 2007

HERCULE SAVINIEN CYRANO DE BERGERAC

UN PEU DE POESIE ET DE GRANDEUR PAR EDMOND ROSTAND…


Voilà que je ressors ce vieil exemplaire mutilé, jauni et corné de l’œuvre sublime d’Edmond Rostand à l’occasion d’un rangement aussi nécessaire qu’harassant. Et voilà que je retombe sur un très cher et vieil ami que je ne sus pas, trop jeune que j’étais, comprendre et appréhender à sa juste valeur et qui, à la guise de relectures annuelles, m’apparaît à chaque fois plus précieux que jamais.

Comme la liberté m’est donnée aujourd’hui de faire partager à mes quelques et fidèles lecteurs mes gouts littéraires, je me permets, ce week-end, de leur soumettre une tirade de la célèbre pièce de théâtre que je goute fort. Rappelons que cette œuvre rencontra, dés sa première représentation, le 28 décembre 1897, de fortes résonnances auprès du public français, au point que, le soir de la première, un ministre se précipita sur l’auteur pour lui épingler la Légion d’Honneur avec ces mots : « Je me permets de prendre un peu d’avance ». Il est vrai qu’après la défaite de 1870 et en plein milieu des péripéties de la renaissance de la puissance hexagonale, ce récit d’amour et d’honneur ou un homme courageux mais affublé de quelques défauts les transcendent pour toucher la gloire sublime par le sacrifice de tout ce qu’il a de plus sacré, ne pouvait qu’aller droit au cœur des foules conquises.

De nombreux passages de comédie sont connus, dont la fameuse scène où Christian se voit soufflé par Cyrano les mots qui le conduiront jusqu’à la chambre de la belle qu’il aime secrètement et dont l’affection va lui inspirer les vers au nigaud qui lui prendra sa tendre muse. La tirade du nez et le duel qu’elle induit sont également dans toutes les mémoires, à juste titre. Mais c’est un autre passage, peut-être moins connu, que je présente aujourd’hui tel un diamant brut de culot, de défi et d’audace.

Rappelons, pour le contexte, que cette tirade intervient alors que Cyrano, la veille victorieux, et avec la manière, d’un vicomte malséant et des gueux que De Guiche avait envoyé pour corriger un ami rimeur, est félicité par ces compagnons d’armes et par l’arrogant Comte qui lui offre d’entrer, comme poète, à son service et à celui de son oncle Richelieu, afin de mieux le museler. Cyrano, grandiose et tragique, refuse vertement et envoie paître tous ceux qui se pâmaient à ses pieds. Dans l’acte suivant, d’où est extrait cette tirade, à son fidèle compagnon Le Bret, qui lui reproche son insoumission et sa manie d’ « assassiner toujours la chance passagère » et qui lui demande de « laisser un peu (son) âme mousquetaire (pour) la fortune et la gloire », l’homme au nez fameux, à la fois militaire ombrageux et artiste tout empli d’indépendance, fait cette réponse, pleine de morgue, de majesté et de poignante gravité :


Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naitre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, a l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? . . .
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure François" ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais . . . chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, --ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin a toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre a César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !


Rappelons que le Général De Gaulle avoua que Cyrano de Bergerac était son personnage littéraire préféré…

Pour ceux qui auraient égaré leur fidèle ouvrage et voudrait se replonger dans ces vers adorables, le texte intégral est disponible ici. A consommer sans modération…




vendredi 14 décembre 2007

UNION MEDITERANEENE : MAIS QUELLE EST DONC CETTE LUBIE ?

ET SI LE BON SENS COMMANDAIT DE TERMINER CE QU’ON A COMMENCE AVANT DE SE LANCER DANS D’INACCESSIBLES QUÊTES…


Certains jours, la complaisance ambiante devient trop pesante et il faut se défaire de sa prudente réserve pour conserver son jugement et son esprit critique, armes ultimes de tout citoyen. Ainsi, les salamalecs que l’actuel Président de la République entretient sur le sujet de l’Union Méditerranéenne méritent mieux que les commentaires contrits de quelques journalistes officiels tétanisés par la peur de se griller auprès du pouvoir. Nous avons, du reste, bien vite pris l’habitude de voir les média se montrer d’une pudeur virginale dés qu’il s’agit d’aborder les éventuels couacs, incohérences et autres foucades de la présidence sarkozyenne. Lorsque ces sujets n’engagent que le présent et notre beau pays, c’est déjà regrettable mais, quand ces splendides ambitions mettent en péril tout ce pour quoi des générations de bâtisseurs ont travaillé, par delà les frontières et dans le but d’améliorer le destin du continent tout entier, cela devient plus problématique.

Du reste, il est des grands projets comme des personnalités de ceux qui les inventent et les assument : certains sont petits, d’autres immenses mais, plus rares et plus ennuyeux, il en est qui sont à la fois impossibles et dangereux. L’hypothétique Union de la Méditerranée, qu’on charge certains politiciens poussifs de nous revendre, telle une vieille 4L de contrebande comme s’il s’agissait d’une luxueuse berline allemande, est de ceux là.

Car, enfin, de quoi s’agit-il réellement ? A l’origine, cette brillante idée fut proposée par l’encore candidat pendant sa campagne et se voulait une alternative à l’entrée de la Turquie dans l’UE. C’était là l’une de ces belles promesses, avec juste ce qu’il fallait de vagues et pétries des bons sentiments qui vont bien pour occuper un peu les discussions d’avant vote. Logiquement, on aurait pu penser que l’idée, comme bien d’autres, allait décéder de causes naturelles sitôt le Président entré en fonction. Pas du tout ! La récente tournée au Maghreb et la visite en France du sympathique conducator libyen ont encore fourni des occasions de remettre cette méchante initiative sur le tapis, au grand dam de nos voisins européens les plus influents et pour la plus grande perplexité des peuples concernés qui doutent fortement, et à juste titre, de la faisabilité, en l’état, d’une telle Union.

Mais soyons honnêtes, il n’y a pas que de mauvaises choses dans ce projet : certains aspects sont prometteurs et, en d’autres circonstances, il serait même visionnaire. Mais la réalité fait que nous avons déjà de nombreux fers au feu. Pourquoi se compliquer la vie avec un nouveau problème, et non des moindres ? A force de vouloir tout faire vite et bien, on finit pas bâcler à coup sur le peu qu’on aurait pu réussir à condition de s’en donner l’énergie et les moyens. Le principe d’économie des forces, en cette matière comme dans d’autres, commanderait une plus grande prudence…

Car enfin, a-t-on la bougeotte au point de croire qu’il faille aller encore plus de l’avant au risque de laisser en arrière des pans mal construits de notre maison commune ?

Est-on à ce point sur de soi qu’on affiche comme projet de se proclamer leader d’une nouvelle alliance qui n’existe ni dans les esprits ni dans les faits ?

Est-on à ce point dédaigneux des travaux entrepris avant soi qu’on les juge soudain devenus inutiles et obsolètes ?

Mais quelle est donc cette lubie qui s’est emparée de certains ? L’Europe a-t-elle perdu tout son sens ? Ne voit on pas que, tout autour d’un centre qu’on rêve puissant, des nations ne demandent qu’à s’assembler et que l’affaiblissement de ce centre ne peut conduire qu’à la dispersion ? Comme si les problèmes, ici et tout de suite, n’étaient pas assez présents et qu’il soit urgent de s’en créer d’autres…

Terminons l’Europe et achevons bel et bien ce que nous avons commencé, pour le meilleur et pour le pire, et non à la sauvette, au gré d’un vote parlementaire qui n’aura de légitimité que pour ceux qui l’auront ratifié, la trouille d’une circonscription ou d’une municipalité perdue au ventre. Au lieu de biaiser, ayons le courage de se confronter crument au dossier afin qu’il sorte des ornières où il se noie peu à peu. C’est une preuve de grande force que de ne pas se disperser, de ne pas sauter, aux premières difficultés venues, sur un autre cheval sous prétexte que celui sur lequel on a été hissé a été baptisé par d’autres. Ne fuyons pas les problèmes immédiats pour s’en créer de plus lointains et sortons de la facilité et du dilettantisme politique actuel, tout entier tourné vers les derniers sondages (étrangement devenus plus rares ces temps derniers…) et l’accumulation obsessionnelle et assez artificielle de l’argent et des contrats. Pensons après-demain au lieu de penser au prochain journal de 20 heures où à l’édition suivante du quotidien à la mode.

« Si la guerre doit avoir lieu, faites que ce soit de mon temps pour que mon enfant y échappe » aurait dit Thomas Payne. Nous qui prétendions rompre avec les jouisseurs gauchistes de l’idéal et du plaisir immédiat, nous avons troqué cet espoir contre les jouisseurs du fric et du luxe immédiat. Même énergie bandée vers un inaccessible lointain, même aveuglement et, probablement, même honte posthume.

Car qu’allons nous, les uns comme les autres, laisser enfin comme héritage ?

Une Union Européenne bouffie et mal foutue et une Union Méditerranéenne, foyer de tensions au pire, projet ridicule et inaccessible avant des décennies, au mieux, mais qui aura contribué à gaspiller de précieuses énergies qui auraient été plus utiles ailleurs.

Nous avons déjà un peu de mal à nous situer clairement entre l’Union Européenne et l’OTAN et voilà qu’on vient rajouter un nouvel étage à ce complexe mille-feuilles ! Terminons déjà ce que nous avons entamé, il y à fort à faire, et nous verrons demain, plus forts et plus unis, ce qu’il est possible de réaliser à coté de la solide sphère que nous aurons bâtie, du moins si nous faisons l’effort de rester tendu vers un but stratégique unique et clair.

jeudi 13 décembre 2007

BREF VOYAGE DANS LA BLOGOSPHERE MILITAIRE ET DE DEFENSE

PETIT TOUR D'HORIZON NON EXHAUSTIF...



L’univers militaire français est assez peu sensible aux charmes (parfois relatifs…) de l’Internet. Non qu’il demeure pour tous un espace hostile ou étranger, mais il reste somme toute très formel en ce sens qu’il n’est utilisé majoritairement que par et pour des professionnels. Ainsi, lorsqu’on parcourt la sphère virtuelle en quête d’informations thématiques sur la défense, tombe-t-on généralement sur des publications d’excellente qualité mais assez encadrées. Quelques blogs et sites personnels émergent ça ou là mais ils restent l’exception plus que la règle, du moins en langue française.

Car les anglophones n’ont pas ces pudibonderies ou ces préventions (du reste, parfois légitimes) pour la Toile et d’innombrables sites et blogs d’inégales qualités et intérêts existent, ont existé ou se créent, jetant un regard neuf sur les forces armées, leurs actions, les motivations de leurs membres et, ce qui est encore plus essentiel en cette ère de guerre au sein des populations, nous donnent souvent un ressenti assez précis de leurs perceptions des contrées où ils villégiaturent, de leurs habitants, de leurs habitudes aux uns (les militaires) et aux autres (les peuples chez qui, et parfois contre qui, ils combattent).

Voyageons un peu dans ces régions de l’Internet qui s’adonnent à la relation de la chose militaire.


1. Sites et blogs militaires et de défense francophones :

Il y en a, très grossièrement, trois sortes :

- Les institutionnels :

Naturellement pour nous le plus connu, et l’un des plus riches, est celui du Ministère de la Défense français qui propose, notamment par l’intermédiaire du CDEF (Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces) d’excellentes revues accessibles en ligne (et gratuitement…). Je ne saurai trop conseiller à mes amis lecteurs, du moins pour ceux qui ne l’auraient pas déjà fait, de s’abonner aux listes de diffusion, précieux moyen de se tenir au courant des derniers travaux menés par les plus brillants esprits militaires hexagonaux. A noter également, pour rester dans les officiels francophones, le site du Ministère de la Défense canadien qui contient lui aussi de très bonnes informations et dont on peut consulter la lettre de diffusion joliment intitulée « La feuille d’érable ». Le site helvétique équivalent est plus concentré sur les données intérieures.

Je range également, et assez arbitrairement, dans cette catégorie les sites collectifs de recherche et d’étude des conflits, tels celui du RMES, qui publie également un cahier dont certaines parties sont consultables en ligne, ainsi que la Revue Militaire Suisse. Le lecteur trouvera ici une liste des principaux instituts d’études stratégiques avec, lorsque c’est possible, leurs adresses électroniques.

- Les industriels :

Comme leur nom l’indique, ils se consacrent à la promotion de leurs produits et sont particulièrement intéressants lorsqu’il s’agit d’obtenir des caractéristiques techniques précises sur tel ou tel matériel. Citons, par exemple, Nexter, Dassault, Panhard ou Eurocopter (en anglais…).

- Les non officiels :

Enfin, viennent les sites et blogs non affiliés à un département officiel et qui doivent uniquement à l’inventivité et à la disponibilité de leurs auteurs. Généralement spécialisés dans tel ou tel domaine (mais pas toujours), certains sont tout neufs, d’autres plus anciens. Chacun d’eux contribue à la diversité d’une galaxie francophone dont on ne peut que souhaiter qu’elle s’enrichisse toujours plus avec le temps.

Le lecteur trouvera, dans la liste des liens situés à gauche, la plupart de ceux qui sont connus et reconnus, qu’ils soient animés par des personnalités rendus emblématiques par leurs travaux, spécialités et expertises (je pense, entres autres, à Red Stars, Secret Défense, Athéna et Moi, Check Point, Theatrum Belli ou au blog de Ludovic Monnerat[1]), ou par d’illustre anonymes comme votre humble serviteur.

Une étoile brille néanmoins moins fortement que toutes les autres dans cet univers, c’est celle des blogs tenus par des militaires d’active. Certes, il en existe quelques uns, et de fort intéressants, mais ils restent très peu nombreux et sont essentiellement destinés à un usage interne (pour la famille, les amis, les collègues…).

Comme je le disais en introduction, et sauf omission de ma part, erreur que je serais d’ailleurs très heureux de corriger en cas d’oubli trop flagrant et signalé à mon attention, les militaires anglo-saxons semblent plus à l’aise avec l’outil.


2. Les blogs militaires anglophones :

Car la blogosphère est, dans cette matière, particulièrement fournie et recèle certaines perles qui méritent le détour. A l’inverse de ce que j’ai fait dans le précédent chapitre, je me contenterai d’aborder ici les sites personnels, parce qu’ils sont bien plus nombreux et que leurs auteurs sont, très souvent, des militaires en exercice écrivant depuis leurs théâtres d’opérations, ou bien racontant leurs expériences juste après le retour au pays.

Pour se donner une idée de cette richesse, je conseille aux lecteurs intéressés de se rendre sur le site Milblogging, un annuaire qui recense avec exhaustivité un très grand nombre de blogs tenus par des membres des forces armées, pas seulement mais majoritairement anglo-saxonnes, de par le monde. Certains sont factuels, d’autres plus analytiques mais tous permettent de se faire une idée de l’état d’esprit de leurs auteurs qui expriment, souvent de manière poignante et sans fard, leurs convictions et, parfois, leurs interrogations.

Comment expliquer cette effervescence virtuelle comparée à l’atonie relative du monde francophone dans cette matière particulière ?

A l’évidence, les nombreux et très longs déploiements à l’étranger, dans des zones de conflit fort éloignés du mode de vie qu’ils avaient l’habitude de pratiquer, incitent de jeunes hommes et femmes, peu habitués à voyager et brutalement plongés dans la réalité de la guerre au sein des populations, à confier leurs expériences sur la Toile.

De même, les anglo-saxons, comparés aux français par exemple, ont plus et depuis plus longtemps l’habitude d’utiliser Internet. Il est donc normal qu’ils aient conservés cette pratique loin de chez eux, pour tenir leurs amis et familles aux courants de ce qu’ils vivent au quotidien.

Enfin, sans doute y a-t-il une plus grande liberté de parole chez les soldats et sous officiers de ces armées que chez nous.

Quoi qu’il en soit, ce cocktail de circonstances donne naissance à une sphère blogosphérique militaire particulièrement fournie et qui n’est pas inutile, loin de là : en plus de fournir une indication souvent correcte de l’état d’esprit des troupes déployées, les décideurs peuvent en tirer un RETEX souvent très utile, en particulier dans des contextes d’affrontements où les prévisions bien ordonnées s’effondrent sous le poids de réalités qu’il faut affronter et appréhender au cas par cas.


CONCLUSION :

Il ne s’agit pas de prendre des vessies pour des lanternes et de s’imaginer que les expériences apprises des blogs valent plus que d’autres. Simplement, Internet est désormais un outil que les militaires français doivent pouvoir utiliser avec la même efficience que les autres, et pas seulement dans le cadre, utile mais assez rigide, de la communication institutionnelle. En particulier, les blogs sont une bonne manière de prendre le pouls de la troupe et, pourquoi pas, de voir émerger des idées nouvelles et d’inédites options.

Pour ma part, je ne suis pas inquiet : je suis bien certain que, dans quelques années, les militaires français s’approprieront, à leur façon et selon leur rythme propre, cet espace de parole de manière utile et efficace en permettant aux décideurs de recueillir des informations bénéfiques pour la réflexion commune.

D’ici là, bon voyage dans le monde virtuel militaire et de défense et n’oublions pas tous ceux qui, bien que non spécialisés, s’intéressent aussi à ces questions et les abordent de manière fort pertinentes. Internet, c’est le meilleur et le pire, sans trop de censure pour ces deux facettes de l’âme humaine. Ignorons le pire et traquons le meilleur. Il y a, dans ce limon, des pépites qui, de ci de là, affinent les idées et aiguisent l’esprit critique dans le bon sens.



[1] A ce propos, il semble que son blog soit depuis peu devenu inaccessible. Espérons tous que ce ne sera que temporaire car Ludovic Monnerat est un des pionniers de la pensée stratégique francophone et de l’utilisation raisonnée de l’Internet comme vecteur de sa diffusion. Si un lecteur a des infos sur cette soudaine fermeture, merci de me les communiquer.

lundi 10 décembre 2007

DÉFENSE DU SECRET EN MATIÈRE DE RENSEIGNEMENT

SUR LA RESPONSABILITÉ DU JOURNALISTE DE DÉFENSE...


Un sujet, en particulier, est venu m’interpeller ce week-end malgré de nombreuses et studieuses autres occupations. Tant et si bien que je me sens obligé d’y revenir ici pour mettre à plat mes idées et clarifier mes opinions sur ce point bien précis qui a trait au secret en matière militaire et, plus particulièrement, à son respect par ceux qui en détiennent parfois, généralement parce qu’il s’agit de leur profession d’en obtenir (journalistes, professionnels du renseignement).

Un triste fait divers, longuement et pertinemment commenté sur l’excellent blog de Jean-Dominique Merchet, est venu rallumer une « guéguerre » pour moi bien stérile. Sans rentrer dans le détail d’une affaire, comme toujours dans ces domaines, assez tortueuse (je recommande au lecteur de suivre le lien indiqué plus haut pour de plus amples informations et d’autres avis parfois fort différents du mien), disons simplement qu’un journaliste spécialisé a maille à partir avec la justice de notre pays pour avoir divulgué des documents estampillés Secret Défense. Au delà des inévitables questions plus ou moins occultes que cette affaire soulève, je m’en tiens pour ma part à deux faits déplaisants :

- Un journaliste a pu avoir accès, probablement par l’intermédiaire d’une personne autorisée, à des documents qui ne lui étaient pas destinés.

- Ce journaliste a cru bon, pour des raisons qui lui appartiennent, de faire publiquement état de ces pièces, sachant qu’il se mettait ainsi, entre autre, en contravention avec la loi.

Je n’aurai pas pris la peine de mentionner cette histoire dans ces pages si je n’avais eu une conversation un peu rude avec un citoyen averti, pas un militaire ni un journaliste mais quelqu’un qui connaît suffisamment bien ces deux professions pour avoir un avis intéressant sur la question. Tandis que nous devisions de choses et d’autres, j’ai commis l’imprudence de mettre, sans en rajouter, le sujet sur le tapis. Monumentale erreur, comme dirait l’autre, car j’ai aussi sec eu droit à la litanie habituelle sur la Grande Muette, le culte maladif du secret en France, la noblesse de la profession de journaliste, le devoir sacré d’informer et de protéger ses sources, quel qu’en soit le prix, j’en passe et des meilleurs. Bref, les journalistes sont tous de valeureux chevaliers blancs au service de la vérité, une vérité que détient et que cache, bien sur, d’obscures officines de renseignement dont les véritables intentions sont inavouables mais fondamentalement préjudiciables à la démocratie.

Pour cet ami, qui n’en sera peut-être plus un s’il lit ce billet, je vais préciser mon propos, ce que je n’ai pu faire l’autre jour, englouti sous les sentences définitives.

- Le monde du renseignement est et doit rester secret. Son efficacité suppose cette exigence. Un membre de ces services qui ne respecterait pas cette condition, soit le ferait de sa propre initiative et se mettrait en infraction avec la loi, soit serait en service commandé, ce qui suppose une tentative de manipulation.

- En tout état de cause, un agent de la communauté du renseignement qui communiquerait des documents secrets de son propre chef, même s’ils paraissent anodins à première vue, doit être pourchassé, retrouvé et puni. Chacun sait qu’on est toujours tenté, une fois être sorti une fois des clous sans réprimandes, de recommencer, peut-être en diffusant des informations plus graves encore à des personnes encore moins recommandables.

- Le journaliste qui reçoit de telles informations doit se demander si elles lui ont été fournies par une personne répondant au cas ci-dessus, et dans cette hypothèse il est de son devoir, au minimum, de ne pas les diffuser voire, mais c’est là une affaire de conscience, de dénoncer ce manquement aux règles évidentes du renseignement. Dans le cas où le journaliste flairerait une manipulation, le simple bon sens lui indique de ne pas publier, nonobstant son ego et la joie de faire un gros scoop qui lui apportera une célébrité éphémère en même temps que les foudres de la justice.

- Les journalistes ne vivent pas sur une planète étrangère où dans un pays magique déconnecté des lois et des règles qui prévalent pour le commun des mortels. Parce qu’ils ont accès à des informations « sensibles », parce qu’ils discutent avec des personnes autorisées, ils doivent, en particulier pour ce qui concerne les affaires de défense, faire preuve d’une responsabilité et d’un jugement supérieur. Taire telle ou telle coucherie d’un personnage public pour s’en gausser lors des dîners en ville est une chose ; savoir garder par devers soi une information communiquée par une personne bien informée mais qui doit rester secrète suppose un sens des responsabilités, de la sienne propre comme de l’impact qu’on a sur le public, particulièrement louable. Pour ce que j’en sais, quasiment tous ceux qui ont l’honneur de travailler sur ces sujets respectent une déontologie irréprochable. Il est donc fort triste de voir que l’inconscience d’un seul puisse mettre en péril la confiance qui doit s’installer entre les décideurs militaires et ceux qui ont la lourde charge d’aviser leurs compatriotes y compris, parfois, en taisant certains éléments qui ne doivent pas être mis sur la place publique.

Mais je ne suis pas journaliste, seulement un citoyen qui aime être bien informé tout en ayant conscience que, pour l’intérêt supérieur de la Nation, certaines choses, et souvent les plus importantes, doivent rester secrètes.

jeudi 6 décembre 2007

LA FRANCE AU SOUDAN : L’OPEX DE TROP ?

ET SI ON LAISSAIT NOS TROUPES SOUFFLER UN PEU…


Dans sa dernière livraison (n° 259), le magazine Raids propose une nouvelle rubrique judicieusement intitulée « En direct des théâtres d’opérations » et qui recense une partie des activités de l’armée française à l’étranger. On y trouve également une carte fort instructive légendée du nombre de militaires tricolores actuellement en Opex (soit 10 600 personnels sans compter les 35 000 autres en forces prépositionnées). Ces chiffres, et ce qu’ils impliquent, font réfléchir d’autant plus qu’ils ne comprennent pas les hommes destinés à être prochainement déployés au Darfour au terme de la résolution 1769 du Conseil de Sécurité de l’Onu et qui prévoit la mise en place d’une force multinationale de 26 000 soldats d’ici à la fin de l’année. Bernard Kouchner a déjà annoncé que la France y prendrait sa part.

La question est : en l’état actuel des choses, ce prochain déploiement d’une fraction forcément non négligeable de nos forces dans cette partie du monde est il judicieux ?

Bien sur, et comme d’habitude, la réponse ne saurait être unilatérale et définitive, les arguments pour et contre ayant chacun leurs pertinences. Mais nous sommes, dans le contexte français actuel, à l’heure des choix, budgétaires mais aussi doctrinaux, avec la rédaction en cours du prochain Livre Blanc, et certaines des options qui seront prises courant 2008, nous avons été suffisamment avertis à ce sujet, seront certainement douloureuses à assumer et engendreront probablement plus de migraines que de soupirs de contentement. Dés lors, on est en droit de s’interroger sur la pertinence d’une nouvelle implication militaire dans un conflit supplémentaire lors même que nos troupes ont déjà fort à faire ailleurs…

Mais tachons d’examiner posément quelques uns des arguments qui militent en faveur de cette intervention avant de parler des craintes légitimes que ce déploiement peut susciter.


1. La nécessité d’intervenir au Darfour : une décision à la fois humanitaire et un signe politique fort.

Les partisans inconditionnels de cette nouvelle aventure alignent des arguments assez convaincants sur la forme et que, schématiquement, on peut organiser autour de deux axes : l’un qui fait la part belle à l’humanitaire et l’autre se voulant plus politique et mêlant volonté multilatéraliste, tentative pour sécuriser une région hautement explosive, affaiblissement espéré d’un régime douteux et complaisant avec le terrorisme et l’expression concrète du nouveau droit international basé sur le principe de la Responsabilité de Protéger. Examinons les plus en détails.

- A l’évocation du Darfour, l’aspect humanitaire est celui qui revient le plus souvent dans l’esprit du public, traumatisé par les images atroces des violences commises par les milices pro-Khartoum et mobilisé par les nombreux Comités Darfour ou autres appels de stars médiatiques. La réalité des massacres ne fait aucun doute : on estime le nombre de victimes entre 200 000 et 400 000 (dont les 4/5 seraient morts de faim, de maladie ou d’épuisement) et les réfugiés seraient 2 millions[1]. Sachant que ce conflit dure, officiellement, depuis 2003 (il est en réalité plus ancien[2]), que les forces de l’Union Africaine déployée sur place ont été réduites à l’impuissance et que ce sont les civils qui sont touchés par des exactions particulièrement barbares et dont la nature même (pratique systématique de la terre brulée) rend toute possibilité de réimplantation problématique à long terme, il est normal que l’opinion occidentale, informée voire orientée par de puissants relais médiatiques, fasse pression sur leurs gouvernements pour faire cesser les massacres. Et puis, pense le brave citoyen horrifié devant sa télévision, il ne s’agit, somme toute, que de quelques sauvages à cheval qu’il s’agira de chasser pour sécuriser la région et permettre le passage des humanitaires qui, comme par magie, régleront la question.

Cette vision hautement émotive, pour louable qu’elle soit dans les intentions qu’elle suppose, mérite d’être relativisée ou, à tout le moins, enrichie par quelques données concrètes sur lesquelles les thuriféraires de l’interventionnisme occidental à tout crin (ce nouveau « devoir de l’homme blanc » du 21éme siècle) qui influencent l’opinion publique font soigneusement l’impasse.

D’une part, l’humanitaire, s’il peut soulager temporairement les souffrances des populations, ne peut pas tout à lui seul. Il a besoin, pour donner toute sa mesure, de la neutralité bienveillante des autorités étatiques, si elles existent là où il souhaite intervenir. Or, pour ce qui est du Soudan, le moins qu’on puisse dire c’est que le gouvernement de Khartoum ne voit pas d’un œil très favorable les activités des ONG.

Donc, et c’est l’autre point d’achoppement, il n’y a qu’à envoyer des troupes pour sécuriser un corridor et permettre l’acheminement de l’aide, a proposé un comité particulièrement actif. Cette demande, dictée par une certaine inconscience voire par des considérations plus politiques qu’humanitaires, a été fermement condamnée comme irresponsable, tant par Médecins du Monde que par Médecins sans Frontières, et ce avec des arguments convaincants.

En résumé, pour venir en aide aux réfugiés de la guerre, il aurait fallu déclarer une nouvelle guerre. Le chemin qui mène vers l’Enfer est souvent pavé de bonnes intentions…

En l’occurrence, la résolution onusienne permet d’éviter cette dangereuse option tout en ouvrant sur de nouvelles incertitudes.

- Mais les partisans d’une implication des armées occidentales au Darfour ne sont pas tous et uniquement mus par des considérations humanitaires. Le politique, comme toujours, y tient une place non négligeable et ce pour différentes raisons : la crainte d’une contagion de l’insécurité aux pays limitrophes (Tchad et RDC notamment) et qu’une présence militaire pourrait enrayer ; la volonté d’exercer pleinement et dans les faits un multilatéralisme surtout verbal en créant une force internationale où les Africains auraient la part belle ; la possibilité, en cas de réussite et du « sauvetage » des populations et groupes armés hostiles au régime de Khartoum, d’affaiblir ce dernier.

Enfin, certains voudraient voir, par cette occasion, s’affirmer concrètement un principe nouveau, reconnu par le Conseil de sécurité en 2006 (Résolution 1674) : « la responsabilité de protéger ». Concrètement, il s’agit d’affirmer que la responsabilité d’un Etat est de protéger ses citoyens lorsqu’ils sont victimes de graves violations du droit international. S’il se dérobe à ce principe, volontairement ou par faiblesse, la communauté internationale s’arroge la possibilité de passer outre la souveraineté étatique, y compris par une intervention militaire non consensuelle (mais décidée par le Conseil de Sécurité), afin de rétablir les droits ainsi bafoués.

Bien entendu, cette dernière occurrence n’est pas neutre et certains voient dans le Darfour un champ d’expérimentation pour cette nouvelle « norme » internationale.


2. Des grands principes au principe de réalité :

Bref, tout ceci est bel et bon et semble frappé du sceau du bon sens, de la morale et du respect du droit. Du reste, qui n’est pas affligé par le drame du Darfour ? Qui est favorable, par principe, à ce que des gouvernements puissent violer impunément les doits humains les plus fondamentaux ? Le problème ne réside pas tant dans la théorie (et encore…) que dans la mise en pratique de cette dernière.

En d’autres termes : avons-nous les moyens de mettre nos actions en adéquation avec nos paroles ? Encore plus précisément : les pouvoirs publics, qui énoncent ces principes, ont-ils la sagesse de forger en même temps l’outil qui leur permettra de les faire respecter ?

Pour ce qui est de la situation présente, force est de constater que non :

- Entre les nations militairement puissantes mais qui n’ont, pour des raisons diverses et variées, aucune envie de s’impliquer dans ce conflit (la Russie, la Chine et, moins puissants mais encore plus hostiles, les pays arabes) ; celles à qui on force plus ou moins la main pour qu’elles envoient des troupes alors que, dans leurs propres contrées, la réalité n’est déjà pas toute rose (les pays africains) ; celle qui est la plus puissante mais qui est déjà bien occupée ailleurs (les USA) et celles qui se gargarisent de grands mots mais amputent toujours plus largement leurs budgets militaires tout en étirant leurs forces à l’extrême en les envoyant remplir des missions extrêmement difficiles aux quatre coins du monde (l’Europe), on réalise rapidement que les belles paroles sont de peu de poids face au mur de la Réalité.

- Sans compter qu’une intervention au Soudan ne se présente pas vraiment sous les meilleurs auspices. Du reste, pour reprendre la terminologie officielle, il s’agira plus, dans le cas présent, d’une mission de stabilisation que d’une intervention (qui est le préalable à la stabilisation et suppose une entrée en force, brève mais violente, dans un territoire hostile) proprement dite. Par définition, ces missions sont extrêmement complexes, aléatoires, toujours très longues et coûteuses, même lorsque les circonstances objectives ne sont pas trop défavorables.

Dans le cas précis, il s’agira, avec seulement (et dans le meilleur des cas !) 26 000 hommes venus de nations très disparates dans leurs intentions, leurs motivations, leurs équipements et leurs doctrines, d’investir et de sécuriser un territoire grand comme la France métropolitaine, quasi totalement dépourvu de ressources du fait de la géographie particulière des lieux et de la politique de terre brûlée consécutive à la guerre, sans infrastructures modernes, loin de la mer (et donc du ravitaillement et du soutien que la puissance navale est susceptible d’apporter de manière décisive à toute force terrestre en déploiement loin de chez elle), désertique, accablé par un climat particulièrement rude, le tout en subissant l’hostilité du gouvernement en place et de ses alliés, sans même parler des différents groupes armés qui s’affrontent dans la contrée ou des dizaines de milliers de réfugiés à prendre en compte.

Haut les cœurs !


3. Pour la France : l’OPEX de trop ?

Revenons en au cas de la France et osons poser crûment la question : est il sage d’ouvrir dés à présent ce nouveau front et d’y jeter des milliers d’hommes dans les circonstances actuelles ? Voyons cela en commençant par les motivations égoïstes (après tout, ne dit on pas cyniquement que les nations ont d’abord des intérêts avant d’avoir des amis ?) :

- Le conflit au Darfour représente-t-il, à court, moyen ou long terme, un danger pour nos intérêts stratégiques vitaux ? A l’évidence, non.

- L’un de nos alliés essentiels est il lui même menacé par ce conflit, ce qui nous obligerait à intervenir pour préserver (indirectement) nos intérêts ? Excepté le risque de contagion de la rébellion qui ennuie notre ami tchadien, et dont 1500 soldats et quelques avions s’occupent déjà, ce qui est d’ailleurs contestable et contesté, force est de reconnaître que non.

- Le Soudan, et plus précisément son gouvernement, représentent ils des menaces pour nous ? Plus ou moins dans le sens où il s’agit d’un régime islamiste qui a volontiers collaboré avec des terroristes dans le passé. Mais comme, de toute façon, le propos de cette opération n’est nullement de renverser les fondamentalistes qui règnent à Khartoum (les chinois, qui exportent 65% du pétrole local, y ont veillé), la question ne se pose pas.

Bref, pas d’intérêts vitaux en jeu. Voyons maintenant les intérêts accessoires :

- Nos militaires s’ennuient ils dans leurs casernes au point que leur inaction soit devenu inquiétante et nécessite de leur offrir un nouveau théâtre d’opérations où ils pourront longuement villégiaturer, loin de la métropole ? Pas vraiment.

- Avons-nous pléthore de matériels neufs qui rouillent dans des hangars et qu’il faut de toute urgence utiliser sous peine de les voir s’user avant que d’avoir servis ? Non.

- Brûlons nous de déployer quelques merveilles technologiques qui brilleront dans ces contrées et pourront en revenir estampillées « combat proven », ce qui ne pourra avoir que des effets positifs à l’exportation ? Je peux me tromper mais j’aurai tendance à dire non là aussi.

- Enfin, peut-être nos industriels attendent ils fébrilement, bons de livraison en main, chaînes de production prêtes à ronfler à pleine vitesse, de remplacer les engins utilisés là bas ? En d’autres termes, cette opération dopera-t-elle le complexe militaro-industriel grâce à un afflux de commandes nouvelles ? Vu l’avarice de l’Etat en ce moment, on peut en douter.

Bref, aucun intérêt, pas l’ombre d’un à part, bien sur, la grandiose certitude d’avoir agi pour le bien de l’humanité et le respect du Droit international. Ce n’est pas rien mais, en l’occurrence, cela semble assez peu au vu du prix à payer en termes de coûts financiers, humains et même politique.


CONCLUSION :

Et si on finissait déjà ce qu’on a commencé et qu’on se dotait enfin d’un outil militaire à la hauteur des ambitions politiques affichées ?

Qu’on me comprenne bien : je ne conteste nullement l’horreur des massacres qui se sont déroulées et se déroulent encore dans cette malheureuse région du monde, tout comme je sais bien que l’avenir de nos forces militaires se trouvent plus dans la projection extérieure que dans la garde statique de frontières nationales enfin sécurisées. La France, de par sa position dans le concert des nations, a un devoir vis-à-vis de la sécurité internationale et elle doit assumer cette charge que l’histoire et sa prospérité lui donne.

Nos forces armées, du reste, sont lourdement impliquées de par le monde dans des missions de stabilisation complexes et usantes, tâches dont elles s’acquittent avec une compétence reconnue par tous. J’ai, dans ces pages, déjà eu l’occasion de rapporter quelques uns des faits d’armes qui ont donné à nos soldats une crédibilité et un poids dans la nouvelle donne militaire que nul ne songerait à leur dénier : Cote d’Ivoire, ex-Yougoslavie, Kosovo, Liban, Afghanistan. Partout où « ça chauffe » on voit bien souvent l’écusson bleu blanc rouge orner le treillis des femmes et des hommes qui sont là pour ramener le calme.

Non seulement dans l’action, mais même dans la réflexion, notre pays est à la pointe puisque sa pensée doctrinale est l’une des plus originales et des plus réactives de par le monde, ajustant, analysant, théorisant les conflits futurs pour mieux y préparer les chefs et limiter les pertes, dans nos rangs comme parmi les populations où nous intervenons.

Mais il y a un moment où il faut savoir dire stop et s’arrêter pour souffler un peu, regarder avec lucidité quels sont nos moyens et s’il ne serait pas temps de mettre l’outil, quantitativement (par le nombre de personnels et de matériels effectivement disponible et en bon état de marche) et qualitativement (par la formation et des équipements adaptés), au niveau des ambitions politiques affichées.

Vous pouvez toujours, en société, affirmer sur tous les tons que vous allez battre le record du monde de vitesse sur circuit, vous serez plus crédible et surtout moins embêté le jour venu si vous avez une Ferrari au garage à la place de votre bon vieux break Peugeot… Utile, sympa mais inadapté en l’occurrence.

Que les politiques aient des ambitions grandioses et les missions afférentes pour les forces qui sont sous leurs ordres, c’est normal et même plutôt positif. Le problème devient plus épineux lorsque ces mêmes décideurs dénient à ceux qu’ils envoient au loin les moyens de mettre en œuvre toutes ces belles promesses avec, car c’est d’opérations armées dont nous parlons, le risque inacceptable que certains y perdent la vie, non par fatalité ou le sort des armes, mais par la maladresse et l’incompétence de ceux qui les y ont expédiés.

Eisenhower aurait dit : « les amateurs parlent tactique ; les professionnels parlent logistique ». C’est le devoir suprême du politique que de forger, d’entraîner puis de soutenir les troupes qu’il se propose de déployer au combat. Sa profession à lui, le décideur, c’est la logistique globale, stratégique, qui fait qu’une armée peut exister et agir loin du sol national.

L’amateur dit : il faut aller au Darfour !

Le professionnel lui répond : à vos ordres mais avec quoi ?



[1] Les chiffres cités ici sont tirés de l’excellent article de Noémie Blaise publié dans les Cahiers du RMES et qui s’intitule « Running Darfour : enjeux du conflit et réactions de la communauté internationale ». Bien qu’ayant été écrit (peu) avant le vote de la résolution 1769, ce texte garde toute sa pertinence, notamment pour bien comprendre les tenants internes du conflit ainsi que la vision des différents acteurs majeurs de la planète sur cette région. A lire donc.

[2] Encore une fois, voir l’article de Noémie Blaise op. Cit.

mardi 4 décembre 2007

DÉFENSE NATIONALE ET SÉCURITÉ ACTIVE

CONCEVOIR AUTREMENT LA SURETÉ D’UN PAYS…


Après quelques hommages nécessaires et une digression liée à l’actualité, je reprends le cours de cette réflexion, entamée ici, sur les concepts de défense et de sécurité, deux notions à présent indéfectiblement liées et qui servent de base à la rédaction du futur Livre Blanc qui devra décider des orientations à moyen et long terme de la politique nationale dans ces domaines.

Et si…

Et si j’avais fait fausse route en tâchant de définir ces deux notions ? Ou, plus précisément, si je m’étais contenté de rester à la surface des choses, appliquant une vision statique (presque théorique) à des concepts qui sont intrinsèquement dynamiques et dont l’usage qu’on en fait, si on les place dans la perspective d’une utilisation en vraie grandeur, leur donne une dimension toute autre, en particulier si on se contente (un choix délibéré pour l’instant) de les appliquer à la défense de la Nation ?

Il est communément admis, et c’est d’ailleurs cette piste « classique » que j’ai exposé dans le précédent article, que la sécurité (affaire de la police) est une donnée intérieure tandis que la défense (apanage des militaires), s’occupe de l’extérieur. Mais, à bien y regarder, il est aisé de renverser entièrement cette optique et nous nous retrouvons alors en face de pistes nouvelles…

Sont elles pertinentes ? Prometteuses ? Comme d’habitude, il ne s’agit ici que d’un questionnement, nullement d’une thèse que j’expose.

Tâchons de voir où cela nous mène…


1. Postulat :

Pour cette démonstration, nous changeons donc d’optique et posons d’emblée les principes suivants :

- La Défense Nationale consiste à protéger le territoire contre des actions l’affectant directement à l’intérieur même de ses frontières. Ces menaces peuvent venir de l’extérieur (missiles, infiltration de groupes hostiles voire attaque militaire directe) ou de l’intérieur (apparition et développement de groupes néfastes perturbant le bon fonctionnement de l’Etat sur tout ou partie de sa zone d’influence légitime).

- La Sécurité Active, dans ce cas, devient une posture beaucoup plus agressive et peut se concevoir loin du sol à défendre : elle consiste à se projeter vers l’ennemi pour neutraliser, en amont, les éléments qui menacent le pays, non point toujours par une attaque frontale et militaire « classique », mais de manière plus diffuse et indirecte, sachant qu’elle n’en est pas moins pénalisante.

On le constate, nous sommes donc à front renversé : on se défend à la maison (posture de sûreté qui devient agressive en cas d’attaque) mais on applique une logique sécuritaire (coercitive voire punitive) à l’extérieur, sachant que ces deux éléments ne sont si antinomiques ni, surtout, découplés l’un de l’autre : au contraire, en fonctionnant avec fluidité et en bonne intelligence, ils parviennent au résultat optimal, à savoir la protection, continue et sur le long terme, du pays.

Ceci étant posé, comment tout cela s’articule-t-il ?


2. La fonction Défense Nationale dans cette optique :

C’est l’attitude du boxeur avant le combat : bien campé sur ses appuis, il a placé tout son corps en protection mais, dans le même temps, ses muscles sont bandés et il est prêt à riposter de la manière la plus décisive possible si l’adversaire fait un geste contre lui.

La Défense suppose donc une excellente connaissance des acteurs, intérieurs comme extérieurs, qui s’opposent présentement ou peuvent s’opposer à elle dans l’avenir. Cette capacité passe par l’existence d’une centrale de renseignement puissante, seule à même de prévenir, en amont, les autorités des dangers potentiels.

La défense agit à l’échelle nationale et protége donc tout à la fois contre des menaces possibles et relevant des autorités militaires (dissuasion nucléaire ou non, éventuellement défense anti-missile), mais aussi contre les éléments antiétatiques agissant déjà à l’intérieur même des frontières et qui n’appellent pas une réponse militaire « classique » (systèmes criminels prédateurs, bandes antisociales, éléments terroristes infiltrés) mais bien une réaction à la fois policière et d’accompagnement civil et social.


3. La fonction de Sécurité Active :

Dans le cas présent, c’est celle qui se concentre sur la coercition et la frappe en profondeur des adversaires de l’Etat lors même qu’ils n’ont encore pas franchi ses frontières. Bien sur, la défense comprend une part agressive mais elle reste cantonnée à l’adversaire identifiée et atteignable dans les limites de l’autorité étatique légale (les frontières nationales).

Les forces de sécurité, en revanche, sont projetées à l’extérieur et s’attaquent à des adversaires qui menacent notre pays loin de celui-ci, soit en s’en prenant à ses intérêts vitaux éloignés (réserves énergétiques, routes commerciales maritimes, alliés essentiels), soit en devenant des foyers d’agitation et d’émergences d’éléments nuisibles aptes à venir se battre un jour contre nous sur notre sol, ou prêchant des idéologies et entretenant des groupes qui nous désignent comme ennemis et peuvent à leur