jeudi 29 novembre 2007

VIOLENCES URBAINES ORGANISÉES EN FRANCE : SUITE…

QUELS ENSEIGNEMENTS TIRER DES DERNIERS ÉVÈNEMENTS ?



C’est avec tristesse, mais sans réelle surprise, que nous avons tous pu suivre les derniers affrontements de grande ampleur entre les forces de l’ordre et ces individus que les media bien pensants ont pris l’habitude de qualifier pudiquement de « jeunes », ce qui, soit dit en passant, n’est pas très sympa pour tous les moins de 25 ans qui ne dealent pas de drogues, aiment leur pays, traitent les femmes comme des êtres humains à part entière, savent apprécier les plaisirs de la culture, s’expriment dans un français correct et respectueux d’autrui, ne passent pas leurs journées à glander et/ou à vomir leur haine sur tout ce qui n’est pas comme eux : blancs, français (oui, moi aussi je sais qu’ils sont français dans leur immense majorité mais ce n’est pas à moi qu’il faut le dire…), juifs, homosexuels, policiers, j’en oublie mais, en gros, 99% de la population.

Sans surprise mais, et sans doute y a-t-il là un vrai danger, avec un écoeurement croissant. A cette lassitude due au caractère à la fois répétitif, inepte, profondément malveillant et totalement contre productif de ces violences (et, conséquemment, de leurs auteurs), se mêle aujourd’hui, et de plus en plus, une hostilité sourde qui grandit à chacun des « exploits », petits ou grands, d’une population qui est en train de se couper définitivement du reste des habitants de ce pays. Cette fracture, occultée voire involontairement (?) encouragée en sous main par des media complaisants et des décideurs aveugles, est lourde de menaces gravissimes pour le futur de notre Nation.

Les violences de Villiers Le Bel ne sont d’ailleurs que la manifestation d’une brusque pulsation à la hausse dans un cycle d’affrontements qui n’a jamais cessé : tous les jours des véhicules particuliers sont incendiés, des civils innocents sont martyrisés et contraints de vivre dans la peur, des voitures de police sont caillassés et des représentants de l’autorité étatique la plus essentielle (policiers, pompiers, personnels de santé) sont agressés par les bandes antisociales. Ces faits sont quotidiens mais occultés par les principaux relais médiatiques. Les affrontements de ces derniers jours marquent néanmoins une nouvelle étape importante vers la lente mais, semble-t-il, inexorable marche vers un conflit d’une ampleur potentiellement comparable à une guerre civile.

Tâchons de voir, brièvement, quels sont les éléments récurrents et les éléments aggravants qu’on peut discerner dans cette nouvelle explosion de violence.


1. Ce qui n’a pas changé : les aspects récurrents des violences urbaines organisées contemporaines.

- L’effet de meute : le caractère inorganisé des acteurs.

Soyons clairs : si j’emploie dans le titre le vocable de « violences organisées », c’est plus par référence à l’aspect « en réunion » que pour signifier que leurs auteurs suivent une organisation ou agissent avec l’appui et inspirés par une quelconque structure. Du reste, force est de constater, sauf à disposer d’informations inconnues de moi, que ceux qui se rendent coupables de ces violences ne possèdent que le plus élémentaire sens de l’organisation tactique et ne sont mus par aucune idéologie ferme, rassembleuse et qui transcende leur « combat ». Ce ne sont pas même des « bandes », dans le sens où ce terme implique un ou des chefs et un minimum de hiérarchie entre les membres actifs du « cercle » contestataire. Le terme de « meute » est plus approprié pour qualifier ces comportements : un groupe qui réagit de manière irréfléchie, animale, à une situation donnée, dans un réflexe agressif purement Pavlovien, et dont l’ingéniosité tactique se limité à la force du groupe attaquant ensemble, à la versatilité de l’effort et à la fuite en cas de forces contraires supérieures en nombre et en moyens.

- L’inefficacité générale des actions :

Ce point découle directement du précédent : l’absence d’organisation implique de facto une absence de résultats puisque ceux-ci n’auront pas même été déterminés à l’avance par des « chefs » compétents. Mais attention, ceci ne signifie pas une absence de troubles mais simplement l’absence de résultats positifs pour les auteurs des troubles. Il est clair que cette « inefficacité » que je pointe du doigt ne sera pas vue du même œil par le brave citoyen qui contemple, impuissant, le triste spectacle de son automobile se consumant au bas de son immeuble…

Nous sommes en fait face à des acteurs antisociaux enfermés dans une démarche nihiliste : on ne casse que dans le but de casser et on n’affronte les policiers que pour la « gloire » sordide de l’affrontement. Il n’y a pas de volonté de « vaincre » ou d’obtenir le moindre résultat. Tout l’aspect éventuellement positif de la lutte est occulté par la lutte elle-même. Du reste, preuve suprême de la faiblesse de la résolution des combattants, l’intensité de la volonté qui sous-tend la lutte est très variable en fonction des forces opposantes.

- L’absence d’idéologie commune :

N’en déplaise à certains qui voudraient voir derrière ces affrontements la main invisible de quelques idéologues machiavéliques, force est de reconnaître qu’aucun des participants ne dispose du plus petit début d’embryon de ce qu’on pourrait apparenter à un système subversif : uniquement mus par la haine et le ressentiment, ils ne « raisonnent » pas leurs actes pour leur donner un sens ou un message. Ils ne pensent pas, ou alors seulement de manière instinctive, ni pendant, ni avant, ni après : ils agissent jusqu’à ce que les forces étatiques ne sifflent la fin de la récréation en leur opposant des éléments contre lesquels ils ne peuvent combattre et face auxquels leur volonté nihiliste ne suffit plus à leur faire accepter le danger.


2. Les facteurs aggravants : une situation de pourrissement qui se poursuit inexorablement.

Loin d’être de bonnes nouvelles, les éléments récurrents cités plus haut, et contre lesquels certains s’élèveront sans doute avec force, sont inquiétants, même lorsqu’on accepte, ce qui est mon cas, qu’ils enferment les bandes antisociales dans une logique nihiliste qui en fait des adversaires relativement impotents contre l’ordre étatique, en particulier lorsqu’on les compare avec d’authentiques acteurs subversifs voire révolutionnaires, tels ceux qui animent les guérillas de par le monde. Pour détestables que soient les actes de ces bandes, ils ne peuvent être comparés, ni dans la forme ni dans le fond, avec ceux des Farc, taliban et autres activistes du Hezbollah…

Néanmoins, la situation est potentiellement préoccupante car de nouveaux facteurs soient apparaissent, soit se renforcent, dont aucun ne laissent présager un avenir paisible, surtout faute de réponses adaptées de l’appareil étatique.

- Le « pourrissement » des quartiers : un processus dévastateur qui poursuit son œuvre.

Le terme de pourrissement doit être compris dans le sens contre-insurrectionnel du terme : lorsqu’un système anti étatique s’implante sur une zone et, par ses actions, perturbe le bon fonctionnement de l’ordre légal jusqu’à le repousser aux confins de l’aire géographique visée. Dans un contexte de guérilla, le mouvement suivant oblige les forces révolutionnaires à prendre le contrôle totale de la zone en y imposant ses propres structures politiques et sociales. Dans le cas qui nous occupe, cette option n’est pas à l’ordre du jour car les systèmes opposants, soit sont inexistants en tant que tels (par manque de structures et de bases idéologiques), soit se réduisent à des systèmes prédateurs (criminels) dont le seul but est la poursuite des activités illicites avec le minimum d’interférences extérieures.

Mais, même si l’ordre étatique a été repoussé, ce qui est bien souvent le cas actuellement, sans possibilité ou envie de le remplacer par un autre par ceux là même qui ont causé son extinction, il n’empêche que le « pourrissement » poursuit son œuvre car il s’agit d’un processus dynamique dont les effets s’aggravent avec le temps, à la manière d’une charogne dont l’odeur devient de plus en plus insupportable, même sans interférences extérieures autres que les jours qui passent.

C’est à cette dynamique vicieuse que ce qu’on nomme pudiquement, une fois encore, les zones de non-droits sont confrontées aujourd’hui. Or, socialement parlant, d’une terre pourrie il est rare que des éléments constructifs surgissent, bien au contraire…

- L’emploi d’armes à feu : fausse surprise mais vraie escalade.

Certains journalistes semblent avoir découvert que non seulement des armes circulaient en banlieue mais que, de plus, il pouvait venir à l’esprit de certains qu’on pouvait les retourner contre les forces de l’ordre. Ces dernières n’étaient pas dupes et, depuis longtemps, craignaient précisément d’être un jour l’objet de tirs, les armes à feu venant remplacer les habituels projectiles jusque là en vigueur. Par bonheur, l’inefficacité, l’inorganisation et l’amateurisme des bandes antisociales, en complément du professionnalisme des effectifs policiers déployés sur zone, ont pour l’instant permis d’éviter des pertes dans les rangs des agents du maintien de l’ordre.

Il est clair, en revanche, que le phénomène risque de s’amplifier, en particulier si l’appareil étatique n’apporte pas une réponse vigoureuse à ces menées criminelles.


CONCLUSION : agir aujourd’hui ou subir demain…

Les actions malveillantes perpétrées par une poignée de perturbateurs, certainement minoritaires mais très actifs, ont réussi le tour de force, à la fois de faire passer au second plan un drame terrible, le décès accidentel de deux adolescents, et de rendre quasiment inaudibles toutes démarches attentives aux souffrances sociales, bien réelles, des populations qui vivent dans certains quartiers périurbains. En clair, quelques malfaisants souillent la mémoire de deux jeunes gens trop tôt disparus et réduisent au silence tous ceux qui voudraient avancer des solutions pour aider enfin les personnes vivant dans ces quartiers.

Résultat effroyable, odieux, des actions nihilistes des bandes antisociales.

Le pouvoir étatique est désormais face à deux choix :

- Laisser la situation en l’état jusqu’à la prochaine explosion, inévitable, avec le risque que, cette fois-ci, des policiers paient de leurs vies l’impéritie durable d’un pouvoir peu préoccupé par ces problèmes, sans préjudice, évidemment, des réactions terribles que de telles pertes occasionneront de la part de fonctionnaires lassés qu’on les envoie au carton sans possibilité de répliquer.

- Que l’État fasse enfin ce pour quoi il est conçu : faire respecter et, le cas échéant, rétablir l’ordre en chassant avec la dernière énergie les ennemis qui compromettent le pacte social sur lequel est fondé rien de moins que la stabilité de toute la construction nationale. En bref, reconquérir l’espace perdu sans attendre car, si on peut toujours se réapproprier les territoires qu’on a, par imprudence, incompétence et/ou maladresse laissé échapper, le temps gaspillé, lui, ne peut être récupéré d’aucune manière…

mardi 27 novembre 2007

HOMMAGE A PIERRE MIQUEL



Il est des hommes sans l’influence de qui on sent après coup à quel point on aurait pu rester « incomplet ». Par leurs actes, leurs paroles ou leurs écrits, ils bouleversent nos vies en bien, ouvrant des portes insoupçonnées et nous offrant l’opportunité de nous élever vers des horizons nouveaux dont la découverte modifie radicalement la vision qu’on pouvait avoir du monde, passé, présent et à venir.

Pierre Miquel, qui est décédé ce lundi à l’âge de 77 ans à l’Office National des Anciens Combattants (ONAC), était pour moi de ceux là.

Je ne vais pas revenir, d’autre l’ont fait avec plus de talent, sur la foisonnante bibliographie de cet agrégé d’histoire, successivement professeur à Sciences Po, Nanterre, Lyon et la Sorbonne. Pierre Miquel, en plus de son travail universitaire, a produit des documentaires pour différents média, une autre de ses passions. Il était ce qu’on appelle un « vulgarisateur », mot déplaisant à l’oreille mais si noble de sens.

Non, je préfère ici dire merci à ce grand monsieur pour l’opportunité qu’il m’a donnée de découvrir la Grande Guerre, non du regard froid et distant des tenants de l’histoire sociale, mais avec cette humanité qui m’a fait aimer ces guerriers souvent encore restés anonymes et m’a poussé à mieux m’intéresser et comprendre ces terribles batailles, ce maelström de violence déchaîné par l’homme que fut la guerre de 14-18.

J’ai découvert son œuvre à l’université, presque en catimini. A l’heure du marxisme historique qui expliquait toutes les guerres comme des affrontements de classe, où les statistiques étaient plus importantes que les témoignages et où l’histoire-bataille faisait l’objet d’un mépris de bon aloi, j’ai trouvé dans ses écrits une résonance et la preuve que mes intuitions sur le caractère partiel et partial d’une telle vision de la nature guerrière de l’homme et des mécanismes de la violence qui le meuvent trop souvent, étaient justes. Je fus, dés lors, un étudiant fort pénible pour certains doctes enseignants et maîtres de conférences qui, confits de certitudes, s’agaçaient souvent de mes interventions contrariantes. Mais peu m’importait à vrai dire car j’avais trouvé dans ces lectures le point de départ d’une passion qui n’allait plus jamais me quitter.

Passion pour la Grande Guerre, tout d’abord, et pour tous les humbles soldats qui la firent, endurèrent mille souffrances, supportèrent des privations et des effrois dont nous ne pouvons avoir, aujourd’hui, qu’une très vague idée. Tous ces hommes enfouis dans les entrailles de la terre pour laquelle ils luttaient, leurs corps suppliciés, volatilisés par les bombardements, se mêlant inextricablement à elle si bien qu’à la fin, l’homme et la terre, souvent, ne devenaient plus qu’un : une matière sacrée que, de nos jours encore, on hésite à fouler au pied de peur de déranger ces courageux fantômes. Plus loin des tranchées, la découverte des manigances politiques, de l’imprudence des chefs qui, croyant dompter ce monstre fou qu’est la guerre, se retrouvèrent finalement à chevaucher une Bête furieuse échappant presque à tout contrôle et qui en venait à acquérir une vie propre. C’est aussi cela la guerre de 14-18 : la certitude terrifiante que la guerre n’est pas qu’une activité raisonnée livrée et conçue par des hommes raisonnables, mais aussi un Djinn maléfique qu’on libère de son piége provisoire et qui s’en va, gourmand de chair et de sang, prélever son tribut sur un champ de bataille qui n’a plus rien de bucolique. Verdun : l’image même d’un morceau d’Enfer qui s’installe sur terre avec son paysage de cauchemar sur lequel règne en permanence l’odeur des charniers. Le Chemin des Dames et la Somme vus comme de gigantesques sacrifices rituels, des carnages bibliques où l’humanité, inconsciente ou trop confiante, jette dans le fourneau incandescent de la guerre industrielle totale les meilleurs de ses fils.

D’instinct, immédiatement, sans prétention mais avec une irrationnelle certitude, j’ai toujours senti ces hommes comme mes frères et mes obligés.

Passion aussi, et découlant naturellement de cette découverte première, pour toutes les guerres d’avant, préludes à cette plénitude de la violence que fut celle de 14, et pour celles qui suivirent, filles et cousines plus ou moins éloignées du méthodique et long suicide européen du début du 20éme siècle.

Pierre Miquel, en redonnant vie avec passion aux combattants morts, blessés, survivants et disparus, a montré un sens à donner à la mienne. Pour cela, pour ma petite personne et pour les millions d’êtres qu’il a arraché de l’oubli et dont il a jeté le destin tragique en pleine lumière, je le remercie humblement et m’incline devant lui comme je le fais devant ces lointains compagnons qu’on appelle aujourd’hui les Poilus.

J’imagine que vous devez être, désormais et pour l’éternité, au milieu de tous ces hommes disparus et qu’ils vous ont reconnu comme l’un des leurs. J’imagine que vous êtes tous en train de taper le carton, de discuter en buvant quelques gorgées de pinard, de parler de mille et une choses sauf, peut-être, de la guerre…

Reposez en paix, M. Miquel, et encore merci pour vous, pour eux, pour moi.

jeudi 22 novembre 2007

LA FONCTION RENSEIGNEMENT DANS LA MANOEUVRE TACTIQUE SELON MICHEL YAKOVLEFF

BRÈVE PRÉSENTATION D’UNE FONCTION OPÉRATIONELLE PRIMORDIALE


J’ai déjà eu l’occasion de dire toute l’admiration que je porte à l’ouvrage du Colonel Yakovleff, Tactique Théorique, au point de tenter récemment une brève synthèse de « l’effet majeur », concept fascinant qui demeure l’une des pierres angulaires d’un livre trop long et dense pour que je puisse le résumer en une unique et vague fiche de lecture. En revanche, si je ne peux embrasser l’ensemble de l’exposé d’un coup, je souhaite par moment revenir sur tel ou tel passage qui, au gré de mes relectures, m’a semblé particulièrement intéressant et vous en offrir une modeste présentation en relevant deux défis : rester fidèle à l’auteur tout en mettant cette pensée à ma « sauce » personnelle, notamment en terme de réécriture et de synthèse.

Rappelons que l’auteur a rassemblé dans son livre les éléments d’un cours donné au CSEM (Cours Supérieur d’Etat-major, le successeur de l’Ecole supérieur de guerre). Il s’adresse donc, en priorité, aux militaires mais, comme le signale le Colonel Yakovleff lui-même dés la première page : « Georges Clémenceau aurait dit : « La guerre est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux mains des militaires ». Certes. Encore faut-il que les civils s’y intéressent ». Cette rude assertion, qui résonne comme un avertissement et un appel, mérite une réponse en forme de démonstration. Tâchons donc de voir comment un profane lit et comprend son ouvrage en nous intéressant, à cette occasion, à la fonction Renseignement telle qu’elle est décrite dans le chapitre 3.1 de la troisième partie qui traite des Manoeuvres. Rappelons, pour ne pas égarer le lecteur, qu’il n’est question ici que du renseignement tactique, c'est-à-dire celui qui doit aider le chef sur le terrain à concevoir et à réaliser sa manœuvre.

J’espère, une fois de plus, ne pas travestir la pensée de l’auteur et le prie, s’il me lit, de bien vouloir m’excuser par avance s’il sent que, d’une manière ou d’une autre, j’altère et/ou atténue la force de son propos.

Mais entrons dans le vif du sujet.


1. Le renseignement : définition et première approche.

Voici la définition réglementaire du renseignement :

Ensemble d’activités permettant d’acquérir et d’exploiter volontairement et méthodiquement les informations nécessaire à la planification et à la conduite des actions, concernant le contexte, le milieu et les différents acteurs sur un théâtre d’opérations.

Il est évident, et couramment accepté par tous, qu’un renseignement de qualité est indispensable à la réussite d’une opération : partir à la rencontre de l’ennemi sans ce précieux sésame revient à accorder une confiance bien imprudente au hasard et à la chance, deux alliés forts capricieux par nature… De même, la non prise en compte d’un renseignement crucial ou la foi mise en un renseignement erroné (délibérément induit par l’ennemi ou non) conduit généralement à la défaite.

Pourtant, ce truisme apparemment de bon sens mérite explications et approfondissement, faute de quoi il reste mal ou insuffisamment compris.

Examinons quelques données qui permettront une approche plus fine du renseignement.


2. Les capteurs : utilisation et vulnérabilités.

Le renseignement est donc un processus qui aboutit à un produit. Ce processus passe par l’emploi de capteurs de diverses natures qui, chacun selon leurs possibilités, vont fournir des informations qu’il s’agira ensuite de trier et d’analyser pour aboutir au produit lui-même.

Aujourd’hui, une armée moderne dispose de capteurs dont nos ancêtres ne pouvaient pas même oser rêver. Les américains désignent ces divers capteurs, et les informations qu’ils recueillent, sous des acronymes en –int : elint (pour electronic intelligence, la surveillance du « bruit » électronique émis par l’ennemi), sigint (pour signal intelligence, l’interception des communications de l’ennemi), humint (human intelligence, le renseignement d’origine humain : l’observation directe de l’ennemi par des équipes de surveillance)…

L’emploi judicieux de ces différents capteurs permet au chef de disposer bien souvent d’une photographie de l’activité de l’ennemi qui lui permettra d’en déduire ses actions et ses intentions. Les relations complexes qui se tissent entre ces deux données, et qui déterminent la qualité du produit fini, seront développées plus loin.

A l’évidence, tous ces capteurs présentent des degrés divers de vulnérabilité. Certaines sont simplement embarrassantes et nécessitent une gestion judicieuse par le commandement tandis que d’autres, si elles sont découvertes et exploitées par l’ennemi, peuvent tout simplement compromettre le succès de la manœuvre dans son ensemble.

Ainsi, dans une situation tactique donnée, les capteurs sont toujours trop rares et nécessitent donc tout à la fois une utilisation à pleine efficacité et à moindre vulnérabilité (leur rareté les rend précieux et leur perte peut s’avérer catastrophique). De plus, n’étant pas des unités de mêlée par nature, les capteurs, qui opèrent généralement dans les zones dangereuses séparant les deux forces, ont des capacités d’autodéfense faible en cas de mauvaises rencontres.

Encore plus problématique, leur emploi est fort instructif pour l’ennemi qui, s’il parvient à acquérir une bonne connaissance de l’effort de renseignement lancé contre lui, est souvent en mesure d’en déduire la manœuvre qu’on envisage à son encontre et, cela va de soi, de se préparer à la mettre en échec avant même qu’elle n’ait débutée.


3. Le processus temporel du renseignement : durée, cycle et séquences.

En définitive, le temps est la meilleure protection qui soit pour les gens du renseignement : réflexion préalable, exécution (qui demande de la discrétion et, donc, encore du temps), réflexion nécessaire pour analyser le travail de recueil, tous ces éléments indispensables à la bonne mise en place, à la survie des capteurs et, en définitive, à la réalisation d’un produit de qualité demandent un temps que le chef doit consentir au processus.

Du reste, le cycle du renseignement est long, d’autant plus lorsqu’il doit chercher, non pas les événements, mais les non-événements ou lorsque, en indiquant à l’unité qui stationne en zone potentiellement hostile des écarts d’avec une situation normale, ils lui permettent de « sentir » que des actions sont en préparation.

Mais, pour donner sa pleine efficacité, la dimension temporelle du renseignement ne doit pas se baser que sur la durée, elle doit aussi se penser en terme de séquence.

Autrement dit, le renseignement doit être acquis à temps pour être intégré au moment pertinent dans le cycle de décision correspondant.

Concrètement :

- Un échelon tactique prépare une action qui interviendra au temps « T ».

- Le raisonnement tactique a lieu pendant « T – 1 ».

- Ce raisonnement est fondé sur du renseignement acquis pendant « T – 2 »

- La décision d’orienter cette recherche a été prise en « T – 3 ».

On constate donc, en reprenant le processus qui a mené de la décision de chercher le renseignement à l’action tactique proprement dite, qu’il y a quatre séquences qui se complètent harmonieusement : le lancement de la recherche, l’acquisition du renseignement demandé, les conclusions tactiques tirées du produit obtenu qui dictent le raisonnement de l’action future et, finalement, l’action elle-même.

A ce propos, le chef, en concevant son action, peut focaliser la recherche du renseignement sur celui (le seul déterminant) qui correspond aux opportunités envisagées par avance. Mais, s’il a choisi dés le départ d’en exploiter une bien précise dans le but d’obtenir l’effet majeur, il a intérêt à élargir le renseignement sur toutes les opportunités identifiées.


4. Les paradigmes du renseignement : renseignement d’événement et renseignement d’ambiance.

Les conflits actuels s’éloignent bien souvent des opérations de coercition (la guerre classique), pour revêtir le caractère plus flou de « maîtrise de la violence » ou, pour reprendre la terminologie actuellement en vigueur, de l’intervention proprement dite à la stabilisation, posture qui suppose un emploi de la force dans un mode non exclusivement tourné vers l’usage « à plein » de la violence disponible (quoique celle-ci restant une option toujours possible).

Le renseignement n’échappe pas à cette évolution et c’est ainsi que, du paradigme du renseignement-événement (modèle Guerre Froide), nos forces doivent aller de plus en plus vers le renseignement d’ambiance.

- Le renseignement technologique :

Ce dernier utilise une multitude de capteurs fort sophistiqués pour détecter, identifier et analyser l’adversaire, souvent lorsqu’il bouge, qu’il s’agisse de masses blindées-mécanisées ou d’unités beaucoup plus réduites d’insurgés se déplaçant à pieds.

Les capteurs « technologiques » apportent aux chefs ce qu’on appelle le renseignement d’événement : où est telle unité, que fait elle ? Or, ce type d’information conduit celui qui la reçoit à quasi automatiquement raisonner selon les termes : l’action est l’intention ou l’action dénonce l’intention.

Mais comment déceler une intention qui n’existe pas encore ?

- Le paradigme du renseignement d’ambiance :

Prenons le cas d’une force chargée de contrôler et de stabiliser une zone urbanisée potentiellement hostile mais dont les éléments ennemis ne sont pas de nature conventionnelle (miliciens, civils exaspérés par les privations, etc…). Le renseignement technologique n’est, pour ainsi dire, d’aucune valeur dans ce cas car ce n’est pas l’événement qui dénoncera une intention hostile dans ce cas, mais le non événement : ce qui aurait du avoir lieu et dont l’absence est un indicateur d’anormalité.

- Les limites d’un modèle binaire de renseignement :

En effet, l’événement est binaire (il a lieu ou pas) tandis que l’intention est beaucoup plus floue et varie dans le temps et l’espace (une foule est plus ou moins hostile selon les circonstances).

En tout état de cause, dans les nouveaux contextes d’intervention de nos forces, la technologie montre rapidement ses limites (voire est contre productive en enfermant les chefs dans une croyance aveugle qui provoque une confiance trompeuse) et de nouveaux paramètres doivent être pris en compte si on souhaite obtenir des renseignements de qualité sur sa zone d’action :

- L’ambiance prime sur l’événement.

- Le renseignement doit se concentrer sur l’intention plutôt que sur l’action.

- Le renseignement ne peut s’acquérir que par le contact et l’échange, ce qui suppose une prise de risque assumée puisque la troupe doit se mêler étroitement à la population locale et non s’enfermer dans des réduits fortifiés.

- Le renseignement d’ambiance demande du temps (puisqu’il faut déterminer ce qui est normal pour pouvoir percevoir par avance les signes d’anormalité, préludes à une éventuelle action adverse) et un certain savoir-faire, un « savoir être » que ne cultive pas toutes les armées modernes.

En définitive, une troupe qui accepte le « risque » de la coexistence avec les populations locales bénéficie d’un avantage opérationnel indéniable sur une autre, même mieux équipée technologiquement, qui néglige la quête de l’ambiance au profit de la sécurité (relative) de ses bases.


5. Un exemple dynamique : arracher le renseignement par la reconnaissance de combat.

Terminons cet exposé par une spécialité bien française et qui fut longtemps moquée par nos alliés de l’OTAN : la reconnaissance de combat.

Cette dernière est une démarche dynamique qui consiste à envisager l’engagement du combat comme action de renseignement. On dit alors que l’unité, spécialement conçue et équipée à cet effet, arrache le renseignement par le combat.

Cette attitude, négligée par les armées disposant de capteurs technologiques en quantité et trop obnubilées par leurs qualités, présente un risque certain (le combat est par nature dangereux…) mais possède des avantages indéniables que ne peuvent surpasser les moyens « passifs » de renseignement que sont souvent les capteurs :

- Tout d’abord, à trop faire confiance aux capteurs lointains, on court le risque certain de confondre observation et renseignement.

- Les armées qui négligent la reconnaissance de combat et s’appuient sur les capteurs pour leur travail de renseignement ont une manière d’organiser leurs forces sur le terrain qui implique l’engagement, lors du contact, de l’avant-garde (ou de la flanc-garde). A l’inverse, le concept français insère entre ces deux échelons fort différenciés, les capteurs (qui ne disposent pas, ou presque[1], de capacités offensives) et le premier échelon de combat, un niveau de force dont le combat est autonome.

- Ce combat pour le renseignement est d’autant plus efficace qu’il ne fournit pas à l’ennemi de détails sur l’intention réelle du gros des forces. Il n’est pas marquant (signant) de l’intention de celui qui l’utilise.

Bref, nous avons là un outil original qui, bien utilisé et conçu, peut compléter très habilement le processus de renseignement tout en semant une certaine confusion chez l’ennemi qui ne saura alors s’il a affaire à notre premier échelon et restera dans l’ignorance de nos efforts réels pour détecter ses actions.

Dans certains cas, la reconnaissance de combat est d’ailleurs la seule à pouvoir déterminer les intentions réelles de l’ennemi : en provoquant le contact et en observant la réaction des forces ainsi accrochées, on peut déterminer si elles font partie de son axe d’effort majeur (la colonne attaquée poursuivra coûte que coûte) ou d’une flanc garde (qui se fixera alors en défense pour faire face et protéger la colonne principale).



[1] Il existe des exceptions de capteurs disposant de capacités offensives, les Predator armés de missiles Hellfire par exemple. Mais un drone équipé de quelques munitions, s’il peut effectuer une frappe d’opportunité éventuellement décapitante, ne peut espérer arrêter et moins encore vaincre un fort parti… De plus, en tirant, il révèle sa présence ce qui peut nuire à la discrétion de l’effort global de renseignement.

dimanche 18 novembre 2007

PLAIDOYER POUR UNE IMPLICATION NOUVELLE ET ÉCLAIRÉE DES POLITIQUES DANS LES AFFAIRES DE DÉFENSE

SÉCURITÉ ET DÉFENSE – 2



Souhaitant contribuer, fort modestement et en ma seule qualité (mais sans doute est-ce la plus précieuse qui soit en démocratie) de citoyen, c'est-à-dire, au sens noble du terme, d’homme éclairé qui participe et s’intéresse non seulement à sa vie propre mais également à l’existence, à la sécurité et à la prospérité de la Cité vécue comme un destin collectif, aux réflexions actuellement en cours sur la persistance et l’amélioration de notre outil de défense, je réalise l’ampleur et la difficulté de la tâche, même à mon minuscule niveau.

Ampleur, car beaucoup d’options sont sur la table et de nouvelles apparaissent au gré des avis d’experts, des lectures et des réflexions personnelles qui en découlent. Difficulté car, quel que soit le caractère de ces dernières, réalistes ou fallacieuses, timides ou ambitieuses, toutes se heurtent au même insurmontable obstacle, à la même muraille qui semble indépassable et bride, de facto, l’imagination, l’agilité intellectuelle et l’audace conceptuelle. Cet obstacle, c’est bien sur l’argent et, plus précisément, la volonté de ceux qui tiennent les cordons de la bourse publique de les desserrer pour rajouter quelques deniers dans l’obole qui permettra de financer les propositions, quelles qu’elles soient, qui seront faites par les Sages actuellement en travaux pour la rédaction du Livre Blanc.

Car l’art militaire est de ceux qui coûtent cher en utilisant des sciences fort onéreuses ! Plutôt opéra, avec costumes, décors grandioses et grand orchestre, que gribouillages au charbon sur des murs de granit. Hélas et tant mieux, serait on tenté de dire, car si la technologie permet, en augmentant ponctuellement la violence exercée sur l’ennemi tout en protégeant, activement et passivement, ses propres troupes et populations, de mener des conflits à moindre coût en cas de guerre, elle peut sembler, en temps de paix, fort dispendieuse pour des esprits qui ne parviennent pas forcément à vivre, intellectuellement parlant, le temps long de la stratégie, avec toutes les contraintes qu’il impose.

Osons le dire : il est très frustrant d’imaginer sur le papier un outil formidable si on doit s’entendre dire illico qu’il est inutile de voir si haut, si loin, si fort, puisque de toute façon, par manque de moyens, le projet n’aboutira jamais. Pire, un tel processus de déception va installer peu à peu, quasi mécaniquement et avec beaucoup de perversité, des verrous invisibles mais bien présents qui vont en quelque sorte censurer l’imagination des concepteurs. Condamner à essuyer rebuffades et réprimandes en cas de trop grande audace, les risques existent, alors, de les voir s’imposer une pusillanimité qui n’était pas dans leur nature et préférer le moins au lieu de chercher le meilleur, cornaquer qu’ils seront par des esprits trop comptables, rarement malveillants mais parfois incultes ou aveugles.

Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de glorifier le chic, le clinquant, le top pour le plaisir du top avec, au final, le risque du superflu, du snobisme et de la gabegie. Une force bien organisée est économe de ses moyens et sa gestion rigoureuse et efficace est bien la marque des grands chefs, dans l’histoire comme aujourd’hui. Si les gadgets et l’accumulation de coûteuses inutilités semblent avoir des charmes pour certains « grands » de ce monde, les militaires sont gens pragmatiques qui ne cultivent pas ce genre de coquetterie. Du reste, le rêveraient-ils parfois, dans quelques moments d’égarements, que le simple bon sens de leur éducation le leur interdiraient, tant de telles dérives sont les marques d’une futilité qui s’accommode mal de la gestion des hommes en armes. On est sérieux lorsqu’on tient la vie d’autrui au bout de ses doigts et que, d’une parole, on peut ôter l’existence à d’autres êtres humains.

Mais, et c’est heureux, les militaires ne gouvernent pas ce monde et se trouvent fort raisonnablement placés eux-mêmes sous l’autorité de citoyens élus par la Nation qu’ils ont tous fait serment de servir du mieux possible, les uns en prenant et utilisant les armes les plus efficaces que les autres ont mis entre leurs mains rendus habiles par l’entraînement et la certitude de convictions fortes.

Une armée n’est qu’un outil forgé par des civils sur la suggestion de militaires qui seront amenés à l’utiliser finalement, et toujours sous l’autorité suprême des civils élus. Mais, comme il s’agit d’un outil essentiel, vital et d’une puissance sans pareil, il peut sembler incongru de laisser de mauvais artisans et ingénieurs décidés de la forme qu’il prendra. Or, dans ce domaine, le militaire propose mais c’est le politique qui dispose. Lorsque ce dernier est avisé et sage, correctement instruit de l’emploi des armes et de leurs effets, lorsqu’il sait se projeter dans le temps long de l’Histoire qui dépasse sa propre existence et représente l’ouverture sublime vers la prospérité des générations futures, seul objectif qui vaille d’être défendu, ses décisions seront judicieuses et laisseront dans l’esprit de tous, présents et à venir, une empreinte flatteuse et indélébile.

En revanche, s’il omet de connaître le passé, s’il néglige de comprendre les mécanismes et les fondements de la violence de l’homme, s’il gouverne un œil sur les sondages et l’autre sur sa calculette, s’il fait plus confiance aux courtisans du moment qu’aux sages souvent moins complaisants, s’il pense en terme d’années et non de générations, il se condamne, alors, à prendre des décisions qui attireront sur son nom des remarques acides voire le mépris de ceux qui lui succéderont, au pouvoir, sous l’uniforme ou simplement en civil.

Pour fréquenter un peu le monde politique (pas toujours avec bonheur, il faut honnêtement le reconnaître), l’impression que j’en retire, mais elle ne saurait prétendre à l’exhaustivité, est que nos dirigeants, ou ceux qui aspirent à le devenir, ont une culture militaire qui se rapproche de celle du paisible citoyen qui vaque à ses occupations quotidiennes. C'est-à-dire, pour la grande majorité, très faible. Mais, ce qui est compréhensible et excusable pour des femmes et des hommes qui doivent lutter au quotidien dans un environnement économique de plus en plus hostile et accaparant (quoiqu’ils se privent, ce faisant, d’éléments de réflexion qui pourraient les aider, justement, à surmonter et mieux appréhender ces difficiles situations du quotidien) est clairement inacceptable pour qui ose prétendre gouverner la Cité et avoir charge d’âmes.

Tous les individus n’ont pas les capacités ou la vocation à servir sous l’uniforme les armes que la Nation met à leur disposition. Ceci réclame des qualités, certaines innées, d’autres acquises à force d’entraînement et d’éducation, qu’on ne peut retrouver présentes en chacun de nous. C’est pourquoi, dans notre époque de professionnalisation des armées, la carrière militaire, et c’est un plus, doit rester l’apanage de volontaires ayant mûrement réfléchis cet engagement au service de leur pays, un choix qui impose de lourdes contraintes pour une rétribution financière très modique.

De la même manière, dans la République, nulle personne n’est obligée de solliciter le pouvoir suprême. C’est là un engagement qui impose, lui aussi, ses obligations face auxquelles se dérober est une lourde faute. L’une d’entre elles, et non la moindre, est de se préparer à utiliser, lorsque cela est indispensable, la violence létale pour protéger ceux qui vous ont placés là où vous avez l’honneur d’être. Et, comme on ne met pas un fusil d’assaut entre les mains d’un soldat avant de lui avoir appris à s’en servir, il semble curieux de placer des forces énormes sous l’autorité de personnes qui n’y entendent rien, ou si peu voire, ce qui est encore plus grave car les ignorants peuvent être bien conseillés par plus instruits qu’eux, qui considèrent avec défiance un outil qui leur semble trop coûteux pour être préservé en l’état, la conjoncture momentanée leur semblant favorable à des sacrifices qui n’auront pas un impact trop important. Du moins pour l’instant, ce moment fugace du temps qui a une réalité équivalente à un flocon de neige qu’on serre dans son poing.

Ma crainte, je l’avoue est bien celle de voir, à l’heure où se déroulent les discussions essentielles concernant le futur Livre Blanc, des politiques peu ou mal informés et animer d’intentions économiques (au sens « économe » du terme) trop immédiates, imposer des choix contestables pour l’avenir de notre Patrie. Car ce qui se joue actuellement ne concerne pas que le prochain exercice budgétaire : les orientations et les engagements qui seront pris demain auront un impact qui dépasse nos petites existences et pèseront sur le bien-être et la sécurité de la génération qui nous suivra. Ignorer, altérer même, le bonheur de sa progéniture pour satisfaire ses envies immédiates (« jouir sans entrave ») est un exercice auquel se sont livrés avec succès les tristes disciples de Mai-68. Ne tombons pas, pour des raisons différentes, dans de semblables travers.

Bref, les économies, c’est bien, à condition de ne pas économiser simplement pour mieux aller dépenser ailleurs, en particulier dans des dépenses à l’utilité douteuse. Pour prendre un exemple que tout le monde comprendra, s’il venait à l’idée du père de famille que je suis de rogner sur des dépenses communes par moi considérées comme non essentielles (les loisirs des enfants, par exemple) pour aller illico claquer l’argent au casino, votre serviteur devra se préparer à un divorce douloureux et justifiée… Sans préjudice d’un grave froissement imposé à mon honneur, que j’ai sensible.

Prions, espérons que nos dirigeants politiques, au gré des discussions actuelles, ne s’aviseront pas que le moment est venu de « plumer la volaille militaire » sous prétexte que la perspective d’une guerre inter étatique semble lointaine et que nos seuls ennemis extérieurs seront, pour toujours, des hordes lointaines que nous combattrons, de toute manière, adossés à une super puissance éternellement bienveillante à notre égard.

Je ne sais, au juste, quelles sont les lectures favorites de nos dirigeants où de leurs aspirants successeurs mais j’espère qu’il s’y trouve du Aron, du Clausewitz, du Couteau-Bégarie, du Hubin, du Masson, du Chaliand, Lidell Hart, Sun Tzu, Van Creveld, le Yakovleff et quelques autres bons auteurs que j’oublie. De même, dans les porte-revues, j’aimerai savoir qu’à côté du Point, de l’Express, de Valeurs Actuelles, du Canard Enchainé et du Figaro on trouve DSI, Défense Nationale et même Raids et Assaut.

vendredi 16 novembre 2007

DÉFENSE ET SÉCURITÉ NATIONALE - 1

VERS UNE NOUVELLE APPROCHE DE LA SECURITE COLLECTIVE ?



Une très légère surcharge sémantique est venue subrepticement rallonger le titre du prochain Livre Blanc sur la défense demandé par le Président de la République : alors que le dernier en date, celui de 1994, s’appelait simplement « Livre Blanc sur la Défense », le prochain s’intitulera « Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale ». Il ne s’agit pas, de prime abord, d’une bien grande révolution, les deux concepts, défense et sécurité, étant largement liés dans l’esprit du public. Pour l’observateur attentif, en revanche, cette appellation et certains autres indices récents, comme la proposition de création, par Michel Rocard et Alain Bauer, d’un Conseil de Sécurité Nationale (proposition qui semblerait abandonnée, si on en croit Jean Dominique Merchet), les récentes et nombreuses déclarations du Ministre de la Défense sur un réajustement de la politique nationale en la matière, la volonté de rupture affichée par le Président de la République d’avec les postures de ceux qui l’ont précédé, y compris dans ces domaines, les débats, enfin, qui agitent le monde civilo-militaire qui cogitent sur ces questions, doivent nous amener à nous interroger.

Sans a priori, mais sans suivisme ou paresse intellectuelle non plus, je pense qu’il faut entamer ici un débat, un questionnement sur ces notions de défense et de sécurité afin de les penser, à la fois dans un contexte général, quasi philosophique, puis de les replacer dans l’optique sur laquelle travaille actuellement la Commission (un retour vers le réel, en quelque sorte) et qui doit résoudre des problèmes complexes puisqu’il ne s’agit, pas moins, que de prendre trois données principales (et qui ne se complètent pas forcément de manière harmonieuse) en compte, selon la lettre de mission adressée au Premier Ministre :

- Un « renforcement de la dimension européenne de notre politique de défense et de sécurité ». Plus de moyens pour la PESD, donc.

- Dans le même temps, il est demandé « d’accorder une attention particulière (…) à notre contribution à la sécurité de l’Alliance atlantique dans son ensemble ». Ces quelques mots, couplés aux déclarations du Ministre de la Défense sur la dimension plus vigoureusement « atlantiste » de notre positionnement stratégique laissent donc entendre qu’il faut aussi collaborer plus étroitement à la stratégie et aux moyens d’une Alliance qui n’est pas inactive, loin de là.

- Voilà qui est bel et bon mais, last but not least, il est également rappelé, dés les premières lignes que « celle-ci (la future loi de programmation militaire inspirée par les orientations définies lors de travaux de la Commission) devra asseoir la crédibilité de notre défense, dans le respect des contraintes financières qui s’imposent à l’Etat ». Ceci peut sembler du pur bon sens, mais lorsqu’on garde à l’esprit les multiples prévisions de coupes sombres et les déclarations qui filtrent de tous côtés, cet avertissement résonne lourdement à l’oreille.

Mais nous aborderons le concret dans une autre partie. Dans un premier temps, sans doute est il bon de tenter de définir ce de quoi nous parlons. Pour ce faire, concentrons nous sur deux expressions qui sont amenés à s’entrelacer dans un mouvement complexe pour aboutir in fine à un résultat qui se rapprochera le plus possible de la volonté qu’a tout gouvernement d’assurer à ses citoyens la paix, intérieure et extérieure, seule à même d’apporter la prospérité et l’épanouissement de tous dans un monde le plus apaisé possible.


1. LE CONCEPT DE DEFENSE.

Il s’agit là d’une notion essentielle et généralement bien comprise. Pour faire simple, disons que le but est tout à la fois de dissuader un ennemi d’attaquer et, dans le cas où il le ferait tout de même, de le stopper le plus rapidement possible dans ses velléités agressives. La défense suppose donc tout à la fois une posture dissuasive mais qui n’interdit pas la riposte, bien au contraire puisque c’est la perspective de celle-ci qui est la plus paralysante pour lui. Une défense « dure » mais fixe, qui n’envisage pas l’éventualité de se projeter vers l’avant (sur l’ennemi), devient strictement passive et perd une bonne partie de sa capacité.

Le concept est résolument tourné vers l’extérieur (on ne se « défend » pas, au sens militaire du terme, contre ses propres citoyens dans une démocratie apaisée et solide…) et reste l’apanage des forces armées et des diplomates.

Dans le cas de la France, on peut distinguer trois strates de défense :

- La défense nationale.

Qui vise à empêcher toute atteinte au sanctuaire national. Cette dimension s’attache aux frontières internationalement reconnues et indique que l’Etat prend tous les moyens préventifs pour empêcher et/ou répondre à une attaque contre le sol du pays. La France n’ayant plus à cohabiter avec un voisin belliqueux, son territoire métropolitain est supposé à l’abri d’une invasion directe par voie terrestre. En tout état de cause, la possession par la France d’un arsenal nucléaire crédible est l’ultime menace qui promet à l’envahisseur la destruction irréparable de son propre territoire en cas d’attaque.

- La défense des intérêts vitaux de la Nation, partout où ils se trouvent.

Dans un contexte mondialisé, et en prenant en compte, entre autre, les manques et les besoins du pays, sa dépendance au commerce maritime et l’existence de territoires d’outre-mer stratégiques, la défense nationale englobe donc également, dans un deuxième cercle géographiquement beaucoup plus vaste, des intérêts éparpillés dans le monde entier dont la perte aurait des conséquences dramatiques sur le sol national lui-même. Là encore, la posture dissuasion/riposte probable reste d’actualité mais elle ne peut se concevoir uniquement dans le cadre d’une stratégie d’épouvante atomique, comme dans le point précédent. En effet, les acteurs ennemis ne sont pas forcément d’origine étatique et, d’autre part, leurs actions ne sont pas d’une ampleur telle qu’ils justifient une riposte massive, politiquement et moralement insupportable.

Des forces conventionnelles, qualitativement et quantitativement élevée, assurent ses missions d’éradication de la menace, en supprimant la tentation chez les auteurs ou en les anéantissant s’ils y succombent.

- Le respect des alliances et accords de défense.

La France est une puissance moyenne mais qui dispose d’une « voix » internationale qu’elle ne peut ni ne doit négliger. De même, elle a passé avec différents Etats des accords et des alliances défensives qui l’obligent à faire usage de la force, même lorsqu’elle n’est pas elle-même directement menacée, ni dans son intégrité territoriale, ni dans ses intérêts vitaux.

Le degré d’engagement militaire du pays dépend alors essentiellement du respect, par les politiques, des accords passés et de leur volonté, ou non, de s’engager dans tel ou tel combat pour des raisons qui doivent être clairement exposées et comprises. Certaines crises nécessitent des forces moyennes et peu nombreuses, d’autres entraîneront un niveau d’engagement proche du point précédent, en terme de quantité et de qualité de matériels et de personnels impliqués. Là encore, l’appréciation reste de la responsabilité de l’autorité politique suprême et peut varier selon le positionnement idéologique et la volonté de celui ou celle qui en a la charge.

Il est bon toutefois de souligner l’importance de l’avis des militaires sur ces dossiers dans la mesure où ce sont eux qui se retrouveront finalement sur le terrain. Idéalement, rêvons un peu, l’autorité politique aura eu une expérience militaire, directe ou indirecte, suffisante pour prendre les bonnes décisions en ajustant correctement la balance entre sa volonté et les moyens qu’elle a préparée pour que celle-ci s’accomplisse. Vaste programme…


2. LE CONCEPT DE SECURITE.

On l’a vu, la défense nationale qui, dans cette présentation, ne regroupe pas que la défense du territoire national, est plutôt aisée à comprendre. Pour la sécurité, c’est une autre affaire tant il s’agit d’un concept finalement très vaste qui regroupe des notions objectives et subjectives tout en venant de plus en plus empiéter, nouvelles menaces transnationales et terroristes obligent, sur le domaine de la défense. Tentons de définir quelques points.

- La sécurité intérieure est essentiellement répressive.

Là où l’armée contient l’ennemi extérieur, accomplissant des missions sans lesquelles toutes les autres deviennent caduques, la tâche des forces de police est d’assurer aux citoyens, à l’intérieur même du pays, une paix relative contre des éléments issus de ses propres rangs qui fomentent des actes antisociaux. Ceux-ci peuvent être bénins ou gravissimes mais, en tout état de cause, leur répression est essentielle pour maintenir l’ordre public et la liberté, deux éléments sans lesquels aucune réalisation économique et sociale durable n’est possible.

On perçoit d’emblée la dimension largement répressive de l’approche sécuritaire, la crainte des sanctions judiciaires, de par leurs natures mêmes, étant moins efficace que celle des sanctions militaires.

Si l’aspect dissuasif est bien présent et fonctionne pour la majorité des citoyens, le petit nombre de ceux qui refusent de s’y plier suffit à générer une insécurité intérieure qu’il faut alors réprimer sans faiblir. Là où l’ennemi extérieur, qu’il soit civil ou militaire, se verra opposer un adversaire militaire, avec tout les risques physiques que cela comporte, les personnalités civiles antisociales qui perturbent le fonctionnement légal du pays seront pourchassées, arrêtées, jugées et emprisonnées par des civils disposant simplement de prérogatives supérieures aux leurs (avec une exception pour la Gendarmerie tout de même…) et avec un éventail de sanctions forcément modérées.

- Le rétablissement de la sécurité morale (ou subjective) intervient en amont.

Mais, en considérant que l’insécurité est une série de comportements et d’attitudes qui perturbent le bon déroulement de la vie intérieure du pays, force est de constater que cette notion ne recouvre pas alors uniquement le champ physique. L’insécurité subjective (peur du lendemain, menaces économiques, désordres psychologiques lié à un mal être social) doit également être prise en compte, de même que l’impact après coup des actes insécuritaires physiques sur le moral et les comportements de citoyens innocents. Ainsi, la publicité donnée à certains méfaits amplifie-t-elle la portée de ceux-ci bien au-delà de ce qu’ils représentaient initialement et vont provoquer une « onde de choc » psychologique néfaste pour tout le corps social.

En cette matière, nulle armée ni nulle police n’est efficace et c’est la société elle-même, et notamment son volet éducatif, en amont, et les perspectives d’avenir qu’elle offre, en aval, qui sont déterminants. Pour ceux qui seraient amenés à négliger cet aspect subjectif du problème de l’insécurité, rappelons que la misère, physique et morale, est la principale initiatrice des comportements antisociaux, y compris les plus dangereux pour l’ordre étatique (marginalisation, révolte voire terrorisme).

- Les cas où défense et sécurité s’entremêlent.

Aujourd’hui plus qu’hier, il est des domaines où la sécurité intérieure doit faire face à des menaces qui réclament l’intervention d’acteurs à la fois policiers et militaires, non qu’il s’agisse de faire intervenir l’armée en maintien de l’ordre, mais parce que les menaces les plus dangereuses pour la sécurité publique s’inspirent voire viennent de régions grises ou en conflits déclarés dans lesquelles, souvent, nos armées interviennent.

Ainsi, la violence organisée d’origine extérieure, jusque là confinée dans des contrées lointaines, s’est invitée chez nous, qu’il s’agisse des mafias de toutes nationalités ou du terrorisme islamiste transnational. Il existe désormais, à l’intérieur même des frontières que nous pensions sanctuarisées, des acteurs non étatiques puissants, disposant de relais extérieurs solides prêts à leur fournir armement, instructions et logistique, qui menacent soit frontalement (par le biais d’attentats et de propagandes subversives), soit indirectement, en installant des réseaux criminels tentaculaires qui créent une nouvelle insécurité bien plus ardue à combattre que celle, mieux connue, plus traditionnelle et plus éclatée, issue des dérives non organisés de quelques fauteurs de trouble nationaux.

La phase « militaire » est alors essentiellement celle du renseignement en amont (dans les régions d’où sont issus les éléments perturbateurs, l’organisation et/ou l’idéologie qui les guide) mais elle peut également revêtir un caractère coercitif, en démantelant les réseaux hors du territoire national, en détruisant les structures et en capturant ou éliminant les chefs.

On voit bien alors comment, dans le cadre des nouvelles menaces criminelles, le militaire et le policier sont amenés à se tendre la main pour travailler ensemble, la notion de frontière étant volontairement abolie ou ignorée par ses acteurs non étatiques mais menaçants.


PAUSE ET OUVERTURE :

Comme le signale Hervé Couteau-Bégarie[1], le problème du continuum sécurité-défense « n’appelle pas de réponse assurée ». Il est certain, en revanche, que l’approche « sécuritaire » va prendre une importance nouvelle dans la future politique de défense de la France. Bien comprendre les termes permet souvent de bien entamer un débat et c’est à cette modeste tâche que j’ai tâché de m’employer ici, en livrant ma propre vision de ces deux notions, vision qui peut, bien évidemment, supporter la contradiction.

Du reste, le débat qui est en cours actuellement est à la fois si vaste, si fondamental et si lourd de conséquences pour l’avenir que chaque citoyen concerné et intéressé (dans l’idéal, tout le monde…) devrait y prendre sa part. C’est ce que je tente ici de faire en jetant une première pierre qui sera, je l’espère, suivie de bien d’autres.

Au sujet du débat sur le Livre Blanc, je signale que le site du Premier Ministre a mis en place un forum dans lequel chacun peut s’exprimer.

Dans le prochain épisode, nous tenterons de rentrer dans le concret en voyant comment les deux concepts, défense et sécurité, peuvent s’entendre et se combiner harmonieusement en gardant bien présent à l’esprit qu’ils sont complémentaires et non antagonistes.



[1] Dans le N° 31 de DSI, page 46.

mercredi 14 novembre 2007

LE PAKISTAN EST-IL LE PAYS LE PLUS DANGEREUX DU MONDE ?


Tout comme, sur le plan personnel, il est des amis dont on regrette parfois amèrement d’avoir offert sa confiance et qui se révèlent, à la longue, horriblement encombrants, les relations internationales, en particulier lorsqu’elles sont gérées par le petit bout de la lorgnette, recèlent des alliances contre-nature qui, mariant la carpe et le lapin, plongent dans le plus grand désarroi l’un des protagonistes qui ne sait plus alors se dépêtrer de l’embarrassant « ami » qu’il traîne comme un âne mort. Si, en privé, une mise au point ferme suffit généralement à se débarrasser de l’impétrant, les alliances diplomatiques sont autrement difficiles à rompre, à la fois parce qu’elles ouvrent sur un inconnu toujours stressant et parce que l’un des deux (généralement le moins recommandable) ne souhaite pas perdre un soutien flatteur à tous points de vue.

La France a connu (connaît même) de ces dictatures et autres tyrans locaux qu’on reçoit, coté cour, avec fastes mais dont on dit pis que pendre en privé. De tels salamalecs avec des personnages peu recommandables peuvent avoir leur utilité ponctuelle (cf. Kadhafi) ou leurs fondements historiques. On évite simplement d’en faire trop publiquement mention et on prie pour que lesdits personnages aient le bon goût de cantonner leurs mauvaises manières à leurs propres populations.

Là où le problème devient franchement inquiétant, et l’allié encombrant au-delà de toute raison, c’est lorsqu’il présente clairement, et aux yeux du monde ébahi, une menace durable et prégnante pour la paix régionale et mondiale. C’est à ce type de problématique que sont aujourd’hui confrontés nos alliés américains vis-à-vis du Pakistan.



1. Les débuts d’un partenariat de circonstance :

Du reste, soyons justes : il ne s’agit pas, entre le géant américain et le Pays des Purs, d’une de ces alliances solides et durables, fondées sur un patrimoine historique et idéologique commun, souvent même arrosées du sang mutuellement versé pour une cause sacrée. Au départ, on ne pouvait y voir qu’une complaisance commode envers un « compagnon de route » du temps de la lutte anti-soviétique en Afghanistan. C’est sans doute le souvenir de ce partenariat de pure circonstance qui a conduit les leaders US à fermer les yeux sur la main mise croissante du Pakistan sur son instable voisin, une façon pour cette nation en lutte contre un adversaire bien plus vaste (l’Inde) d’acquérir une profondeur stratégique en armant et en entraînant les Taliban pour leur faciliter ensuite la prise d’un pouvoir en pleine décrépitude.

Sauf que le Taleb n’est pas qu’un guérillero un peu rude que le temps achèvera de convertir aux vertus de la démocratie : émanation la plus violente de l’islamisme le plus rétrograde, il plongea illico sa terre d’élection dans un carcan rigoriste ubuesque qui horrifia le monde entier. De surcroît, non content de faire peser un joug d’acier sur les populations locales (certaines consentantes, d’autres beaucoup moins), le régime fondamentaliste de Kaboul se permit d’autoriser les pires ennemis de l’Occident à venir poser leurs pénates et souffler un peu sur leur territoire. C’est d’un Afghanistan couvé par le Pakistan qu’a jailli le 11 septembre 2001, son idéologie démente, son financement, ses cadres et figures tutélaires. Le tout sous l’œil paresseux d’une administration américaine visiblement peu intéressée par les signaux d’alarme de plus en plus insistants que tiraient leurs services de renseignement, tout comme ceux de leurs alliés.

Après les Attentats, sentant le vent tourner, Pervez Musharraf se retournera avec entrain contre ses anciens alliés et s’affirmera comme un partenaire régional incontournable de la « Global War on Terror » lancée par une présidence étasunienne brutalement tirée de sa torpeur. Privés du soutien pakistanais, matraqués par les bombardiers US, poussés sans ménagement vers la sortie par l’Alliance du Nord de feu Massoud (et d’autres chefs de guerre moins sympathiques également), les Taliban s’évaporèrent dans la nature, au propre comme au figuré. Un pouvoir pro-occidental fut installé à Kaboul et la traque du reliquat des troupes d’Al Quaïda et de leurs leaders commença… Elle se poursuit encore aujourd’hui car, bêtement, le leader du monde libre tourna soudain son ire (et une grande partie de son armée) vers un autre pays, certes dirigé par un autocrate peu sympathique, mais qui n’avait pour ainsi dire rien à voir avec les malheurs qui avaient accablé l’Amérique en ce funeste mois de septembre 2001[1].


2. Lorsque l’ami encombrant se transforme en boulet…

Le problème avec l’Afghanistan post-Taliban et son grand voisin pas trop fiable, c’est que les américains ont cru un peu vite l’affaire réglée et, pensant que le pays était en voie rapide de stabilisation, ont délégué l’affaire aux Européens qui, traditionnellement, dans l’optique du Pentagone, s’acquittent de ce genre de tâche avec plus de succès qu’eux, tandis qu’ils s’en allaient guerroyer en mésopotamie.

Sauf que l’étranger ne s’impose pas comme cela au Pays de l’Insolence, d’autant que les fanatiques islamistes trouvèrent, dans ces régions frontalières du Pakistan que les occidentaux nomment pudiquement les « zones tribales », un havre de paix, ou tout comme. Dans ces sanctuaires, les madrasas poussèrent comme champignons après une ondée et le Djihad contre les croisés fut prêché avec une virulence nouvelle. Si beaucoup de combattants fanatiques avaient péri lors de l’offensive qui les chassa du pouvoir, l’idéologie qui les animait était intacte voire, nationalisme exacerbé et haine de « l’envahisseur » aidant, plus forte que jamais. Les liens claniques ajoutèrent encore au flux des apprentis moudjahiddine qui, a un rythme de plus en plus élevé, s’en allaient combattre et « pourrir » un nombre croissant de villes et de provinces.

Dans le but d’inciter les troupes régulières à nettoyer ces abcès, les américains accordèrent à leur allié pakistanais des aides conséquentes (argent, on s’en doute, qui fila plus rapidement dans les poches des militaires que dans l’aide aux populations) et soutinrent politiquement un régime dont l’ambition démocratique restait discrète. Realpolitik oblige. Sauf que les incursions de l’armée de Musharraf dans les zones tribales se révélèrent soient timides, soient désordonnés, en tout état de cause contre-productives.

Cerise sur le gâteau, menacé par des éléments islamistes au sein même de son appareil militaire et craignant une fronde massive de sa population, le leader pakistanais consentit à modérer puis à interrompre ses efforts « normalisateurs » au point de laisser de larges portions de son territoire passer sous contrôle Taliban, ou tout comme.

Puisque le général dictateur ne pouvait mener à bien la mission qui lui avait été assigné, les américains eurent l’idée de tirer Benazir Bhutto de son exil pour la renvoyer au pays, espérant une sorte de cohabitation qui serait plus à même de lutter contre l’islamisme grandissant.

Les actualités nous montrent chaque jour à quel point cette stratégie est compromise.


3. Le pays le plus dangereux du monde ?

Résumons ce que nous savons :

- Voilà un pays stratégiquement placé dans une région qui cumule foyers de tensions islamistes avérés ou possibles (Afghanistan, Iran, républiques islamiques de l’ancien empire Soviétique) et pays à fort potentiel de croissance démographique, économique et militaire (l’Inde et, excusez du peu, la Chine). Bref, un Etat disposé au carrefour d’une zone hautement prometteuse et/ou dangereuse pour l’avenir de la planète dont, par conséquent, la stabilité politique nous est indispensable et, éventuellement, l’amitié hautement bénéfique.

- Nonobstant cela, qu’avons-nous ? Un territoire qui est, pour une part, sous la coupe d’une dictature militaire en bonne et due forme, un régime qui a récemment montré son peu de dispositions a changer de nature. Soyons cyniques : une autocratie solide et ferme mais bien disposée à notre égard peut être un atout dans la mesure où les opposants (nos ennemis, donc) sont bien gardés. Sauf que, dans le cas présent, nous avons les deux inconvénients à la fois dans le sens où une grande partie du pays échappe en fait à tout contrôle étatique et abrite les combattants qui alimentent, au travers d’une frontière non surveillée, la guérilla qui tue des soldats occidentaux et repousse aux calendes grecques une normalisation des contrées afghanes où nous sommes stationnés. Que des inconvénients, zéro avantage.

- Non contente de permettre à l’islamisme le moins sympathique de prospérer doucettement dans des zones que le pouvoir a délibérément abandonnées à son sort, voilà un gouvernement qui s’est illégalement doté d’armes nucléaires et dont le principal responsable du programme atomique, Abdul Qadeer Khan, est un ardent partisan de la prolifération tous azimuts.

Lorsque l’arsenal nucléaire pakistanais n’était considéré que comme le pendant de celui de son ennemi de toujours, l’Inde, on pouvait détourner le regard et même souhaiter qu’un équilibre de la terreur s’installe dans la région, rendant toute guerre conventionnelle impossible ou, du moins, d’une ampleur réduite. Une dictature solide nucléarisée inspire, à juste titre, l’inquiétude. Mais lorsque ce régime s’avère travaillé par de dangereuses pulsions fondamentalistes, qu’il apparaît comme peu stable et que, de surcroît, son principal ingénieur en matière d’ADM pratique la prolifération, la panique n’est pas loin.


CONCLUSION :

Il ne s’agit pas ici de se moquer des américains pour leur absence de vision à long terme et leurs alliances hasardeuses. Personne n’est à l’abri de choix regrettables et il arrive souvent qu’on se morde les doigts d’avoir accordé, dans l’urgence, sa confiance à qui ne la méritait pas. Du reste, le problème est aujourd’hui d’une ampleur telle qu’il incite plus au sérieux et à la réflexion qu’aux ricanements. Les pays occidentaux sont, de fait, en face de deux problèmes qui se rejoignent intimement : régler l’un implique de s’occuper de l’autre et vice versa.

Si nous voulons gagner la guerre d’Afghanistan (mais le voulons nous vraiment ?), il nous faudra bien faire en sorte que le voisin pakistanais retrouve une stabilité politique, un développement économique (car de la misère naît l’extrémisme, c’est malheureusement une loi universelle) et une reconquête des territoires d’où l’influence étatique a disparu.

De même, et l’Histoire l’a prouvé maintes fois dans la douleur, une coalition, si puissante soit elle, ne peut mener une lutte contre-insurrectionnelle profitable et payante si le territoire dans lequel elle combat est adossé à un pays complice mais inattaquable qui alimente la lutte et sert de zone de repli aux insurgés.

Il est de l’intérêt de tous que le Pakistan (re)devienne un État stable, solide et sur, fermement intégré dans la région et arrimé à l’Occident, si ce n’est culturellement, du moins diplomatiquement et militairement.

La route qui mènera à la paix, de Kaboul à Kandahar, passera par Islamabad et Karachi. Si le Pakistan s’effondre, ou simplement persiste dans son attitude actuelle, toute la région deviendra incontrôlable et nous nous retrouverons, et des centaines de millions d’hommes avec nous, dans le plus grand désarroi. Un état d’esprit qui n’est pas franchement propice à des actions constructives et pacifiantes…


[1] Lire à ce sujet la savoureuse chronique de Carl Von C. dans le dernier numéro de DSI. Mais qui est donc cet expert talentueux et qui n’a pas langue dans sa poche ? J’ai bien une petite idée mais je la garde pour moi…

lundi 12 novembre 2007

BRÈVE ABSENCE ET ÉTAT DES LIEUX


Contraint de m’absenter de la capitale puis de villégaturier dans un lieu fort bucolique mais dépourvu de toute connexion Internet (ceci expliquant peut-être cela…), je ne reviens que ce jour pour me remettre dans le bain et tapoter sur un clavier, qui, il faut bien l’avouer, m’a manqué.

Je vous avais laissé avec un morceau de choix, une introduction à la pensée de René Girard (encore mille mercis à son auteur pour sa confiance) qui, sans rompre avec sa philosophie générale (les conflits passés, présents et possibles dans l’avenir), nous avait un peu éloigné des thématiques habituellement développées sur ce blog, généralement plus « terriennes ». Mais le détour était d’importance et j’espère que le voyage fut pour tous agréable. En tout état de cause, qu’on adhère à la thèse Girardienne ou qu’on s’en défie, il s’agit d’une œuvre majeure que tout individu doit au moins connaître. C’était le but poursuivi.

Je ne vais pas écrire un article complet aujourd’hui, un tel travail demande du temps et des efforts que je suis dans l’impossibilité matériel de fournir présentement. En revanche, le moment est sans doute venu de faire un petit état des lieux, un bref rapport d’étape sur ce blog, son origine, son audience et son devenir.

Cette aventure a commencé en fait comme un défi : passionné par les questions de Défense et l’histoire militaire, aimant lire puis, tout naturellement, écrire sur le sujet, je me suis un jour retrouvé avec moult textes tournant autour de ce thème, plus ou moins achevés et de qualités inégales. Il est toujours tentant et intellectuellement rassurant de garder par devers soi ce petit monde secret, cette douce obsession si peu partagée par le grand public, et de continuer à vaquer à ses occupations. Mais le risque existe alors de « raisonner en rond », de refuser de se confronter au réel, et d’être toujours d’accord avec soi-même. Aussi, quitte à recevoir quelques gentilles corrections administrées par des personnes plus calées que moi, j’ai pensé qu’il était intéressant de livrer mes opinions et questionnements à l’avis du public intéressé. Je ne regrette nullement ce choix, bien au contraire.

Certes, le public en question est encore fort restreint mais, de cela je suis sur, il est de qualité. Je tiens d’ailleurs à remercier deux personnes (et non des moindres !) qui ont beaucoup fait pour la diffusion de ce blog : Ludovic Monnerat qui, le premier et à mon grand étonnement satisfait, a incité ses (très nombreux) lecteurs à me rendre visite, et Joseph Henrotin, grand nom de la pensée militaire francophone, qui m’a fait l’honneur de me citer sur son blog. Avoir pour « parrain » le créateur du regretté Check Point, site que j’ai consulté avidement pendant des années, et la plume alerte qui veille avec une tranquille rigueur à la destinée de DSI et de T&A, voila des « sponsors » qui incitent assurément à travailler encore plus pour produire des textes toujours meilleurs, ne serait ce que pour ne pas les amener à regretter leurs flatteuses recommandations…

Je n’oublie pas non plus les « collègues » de la Toile qui m’ont cités ou mis en lien, qu’ils animent des blogs de défense (comme MB ou Historicoblog), ou d’autres qui traitent de sujets forts différents et dont vous retrouverez les sites dans la blogoliste. Certains échanges furent vifs (n’est ce pas Mr Gaillot ?), mais toujours courtois et extrêmement intéressants.

Enfin, une mention particulière pour tous les lecteurs qui me contactent via ma boîte mail pour me prodiguer conseils et encouragements : mon attention et ma gratitude leur sont pour toujours assurées, de même que je tiens à souligner que toute correspondance effectuée par ce biais prend de facto un caractère privé qui implique de ma part une discrétion de bon aloi, confidentialité que jamais je ne trahirai. C’est là une obligation morale que je me fixe et qui garantit à toute personne me contactant de cette manière que nos échanges resteront strictement entre nous.

Mais parlons de l’avenir : les sujets d’étonnements, d’interrogations, de satisfactions mais aussi d’inquiétudes ne manquent pas. Voici quelques thèmes, entres autres, que je serai sans doute amené à traiter dans les prochains jours et les prochaines semaines :

- La Belgique : non pas tant du point de vue militaire que politique. La situation qui prévaut actuellement dans ce pays-frére (du moins pour une bonne partie…) m’inquiète et m’interpelle depuis déjà quelques temps. Le sujet est ultra sensible, aussi dois je bien méditer mon propos avant de songer à toute publication, mais il nous faudra bien nous y plonger. On remarquera d’ailleurs que nos dirigeants politiques hexagonaux font preuve, sur le sujet, d’une discrétion de violette qui tranche avec l’activisme tous azimuts auquel ils nous ont habitué. A suivre donc…

- Plus technique, j’aimerai revenir sur les notions de Défense et de Sécurité qui, dans le prochain Livre Blanc actuellement en préparation, seront liées. Un tel amalgame est il judicieux, qu’implique-t-il ? Bref, quelques vastes questions en perspective.

- Enfin, et c’est là une idée que je caresse depuis quelques temps, je souhaiterai faire une petite revue des blogs ou forums créés et animés par des militaires français, d’actives ou non. On sait qu’un RETEX important, et assez inattendu, est ressorti des divers blogs tenus par des soldats US en Irak. Ces témoignages à chauds et souvent « bruts de décoffrage » donnent un état des lieux réalistes et édifiants des souhaits et des attentes des troupes sur le terrain. J’aimerai découvrir dans quelle mesure, et en prenant en compte le contexte culturel français et le nécessaire devoir de réserve qu’implique le port de l’uniforme, les témoignages de nos hommes (et femmes !) peuvent permettre de faire avancer une réflexion globale sur notre outil de défense et son amélioration. Attention : il ne s’agit pas ici de faire de la chasse aux scoops, d’étaler complaisamment les états d’âme de certains ou de partir en quête d’informations sensibles ! En tout état de cause, nous verrons si ce projet sera mené à bien…

Mais ce ne sont là que quelques idées parmi d’autres…

Juste deux choses pour finir. Tout d’abord, j’ai déjà eu l’occasion de parler (brièvement) du Colonel Michel Yakovleff il y a peu en tentant une synthèse du concept de l’effet majeur tel qu’exprimé dans son livre, « Tactique théorique ». Au gré de mes recherches, je suis tombé sur un autre texte du même auteur que je ne saurai trop conseiller au lecteur : « Culture du militaire et culture militaire ». Il s’agit d’une présentation particulièrement limpide et didactique des devoirs en matière de culture, militaire et générale, qui incombent naturellement à tout homme qui choisit de servir son pays sous l’uniforme, a fortiori s’il ambitionne un commandement. Ce texte court est un vade-mecum essentiel dont je retiens plus particulièrement une phrase : « le militaire doit être un homme complet, au sens antique du terme ». A lire donc.

Enfin, le 11-Novembre. Chaque année, je repense à ce pèlerinage que nous fîmes, mon petit frère et moi, à Verdun, lors d’un automne pluvieux et triste. Sans femmes et sans enfants, nous avons parcouru ce morceau de France pour lequel tant d’hommes de nos âges luttèrent et tombèrent. Sur le Douaumont, dans les couloirs sinistres de Vaux, parmi les entonnoirs et autour des cicatrices encore visibles des tranchées nous avons ressenti l’appel de ces braves venu des profondeurs du sol qui les avait engloutis. A chacun de mes pas, je repensai à ce qu’écrivit un auteur lorsque, peu après la guerre, il visita Verdun. Le soir, sur son carnet, il nota ces mots qui me hantent encore : « je marchai sur cette terre humaine comme sur le visage même de la Patrie ».