CRITIQUE DE L’APPROCHE GRADUELLE ET DE LA NOTION ACTUELLE D’INTENSITÉ.
Dans le chapitre précédent, nous avons vu une construction intellectuelle habile, réfléchie, non exempte de critiques, bien sur, mais qui possède de
s mérites certains, ne serait ce que par sa volonté affichée d’emblée de prendre en compte des formes de guerres « nouvelles » et les acteurs parfois difficilement compréhensibles qui s’y livrent. L’approche graduelle, à l’inverse, est beaucoup plus simple, simpliste diront certains, mais c’est également la plus connue et la mieux « acceptée » (ce qui ne signifie pas «entendue », au sens de comprise, mais plutôt « écoutée ») par le grand public et le profane.
Elle se base sur une notion relativement floue qui est l’intensité du conflit et distingue des différences sur une échelle graduée qui, partant des conflits de basse intensité, s’étendrait jusqu’à des guerres de haute (voire très haute) intensité.
Examinons tout d’abord la perception instinctive que tout interlocuteur va mettre dans ces notions avant de les étudier plus avant pour en faire la critique.
- Une approche commode, facilement accueillie par tous, trompeuse.
Lors de discussions informelles avec des citoyens plutôt au fait des événements dramatiques d’origine humaine qui accablent trop souvent ce monde, on constate immédiatement que l’approche graduelle fait l’unanimité et est employée avec aisance, la quasi-totalité des conflits récents étant qualifiée de « basse intensité » ce qui comprend, pêle-mêle, les opérations de maintien de la paix, les guérillas, les guerres civiles africaines ou celle qui a déchiré l’ex Yougoslavie voire, pour certains, les émeutes dans les banlieues françaises et l’insécurité qui règne dans les quartiers périphériques de nos grandes villes. Les conflits dits de « haute intensité » sont, la plupart du temps, relégués dans les brumes de l’histoire et se sont quasi miraculeusement arrêtés avec la Seconde Guerre Mondiale, la guerre froide n’ayant été qu’une préparation à un conflit de « très haute intensité » qui, heureusement, n’a pas eu lieu. La première Guerre du Golfe, à la rigueur, est incluse dans cette catégorie en fonction des critères que chacun met pour définir l’intensité du conflit.
Maintenant, justement et non sans une certaine malice, vous demandez à vos interlocuteurs, a priori très surs d’eux, ce qu’ils entendent exactement par « basse intensité » en définissant quelques critères qui leur permettent de quantifier la faiblesse ou la force d’un conflit. Des discussions parfois vives s’ensuivent d’où ils ressortent que cette notion, apparemment simple et que tout le monde ou presque a dans la bouche, est en réalité extrêmement confuse et que chacun la met à sa propre sauce, au gré de ses opinions, perceptions, connaissances ou lectures occasionnelles. Généralement, trois axes majeurs sortent des débats :
- Le niveau des armements en présence : c’est le plus cité et ce critère semble pertinent. Une guerre opposant des hordes de Toyota équipées d’armes vétustes, sans dimension aérienne ou navale, classe le conflit en basse intensité.
- La qualité des acteurs : s’ils sont irréguliers, le conflit est d’instinct désigné comme étant de basse intensité. Au contraire, opposant des armées étatiques régulières, il sera de haute intensité. Ce choix semble judicieux et cohérent avec le premier puisque, naturellement, les armées étatiques sont perçues comme mieux équipées que les guérillas.
- Le caractère mortifère du conflit est plus problématique car il peut être sans rapport avec les deux précédents : le génocide rwandais a été commis par des miliciens dépenaillés équipés presque uniquement d’armes blanches. Il fut pourtant effroyablement meurtrier. Alors, haute intensité ? A l’inverse, les duels d’artillerie opposant occasionnellement Indiens et Pakistanais, aux confins du Cachemire, tout comme la guerre d’usure mettant aux prises Israéliens et Egyptiens entre la guerre des Six Jours et la Guerre du Kippour, s’ils ont mis en œuvre des armements sophistiqués servis par des troupes régulières consommant des masses de munitions, ont été comparativement peu coûteux en vies humaines. Basse intensité ? De compliquée, la situation devient inextricable si on se plonge sur la guerre en ex-Yougoslavie : la majorité des morts n’ont, semble-t-il, pas été le fait des combats entre les branches « militaires » des différentes factions, mais bien des exactions commises par les miliciens de tous bords contre les populations civiles « ennemies », entre les combats, à côté de ceux-ci voire (cf. Srebrenica) une fois les opérations militaires terminées.
On le voit, ce qui semblait fort simple au départ est devenu extrêmement confus et il est alors de votre devoir de calmer un débat que vous avez intentionnellement déclenché sous peine de briser quelques précieuses amitiés sans avoir permis, pour comble, de laisser entrevoir une solution au problème. Solution qui n’existe d’ailleurs pas puisque, dans cette affaire, tout le monde a à la fois raison et tort.
Raison car le concept permet d’appréhender les conflits actuels de manière superficiel mais relativement juste afin d’éclairer le profane qui ne souhaite pas s’encombrer de détails trop complexes.
Tort car l’approche graduelle ne résiste pas à une analyse sérieuse.
- Une approche qui néglige le temps long de la guerre.
Parler d’un conflit comme étant de « telle » ou « telle » intensité revient à le figer dans le temps alors même que les guerres sont, par nature, mouvantes et surprenantes, et qu’elles évoluent en intensité dans le temps et l’espace. L’approche graduelle n’est donc pas pérenne puisqu’on ne peut l’appliquer à l’ensemble de la durée d’une guerre ou à la totalité des endroits où celle-ci va se livrer. En règle générale, plus une guerre dure, plus son intensité variera en fonction des moyens humains et matériels disponibles (qu’il faut recompléter), des circonstances politiques, des décisions des leaders et de l’aide que les forces en présence vont recevoir de l’étranger. Loin d’être une donnée figée dans le temps, l’intensité des opérations militaires va connaître en fait des pulsations de violence suivies de nécessaires périodes de calme.
Ce qui est vrai sur le plan temporel l’est également dans l’environnement spatial : une guerre, surtout si elle dure, ne peut rester active sur tous les fronts. Des choix sont faits qui font que, sur un même théâtre, une partie du front va être calme tandis qu’une autre, parfois très proche, verra des concentrations militaire et un tempo rapide d’opérations très intenses. Si elle a été préparée de longue date entre deux adversaires qui ont eu le temps de s’accoutumer à l’idée de devoir s’affronter, la guerre va connaître un début extrêmement brutal au terme duquel, en cas de match nul, l’attrition subie par les deux camps nécessitera une période plus ou moins longue de remise en état d’un outil malmené avant que n’apparaissent des pulsations de violence sur telle ou telle partie du front, à l’initiative de l’un ou de l’autre des camps en fonction des opportunités et des décisions prises par les planificateurs.
- Définir l’intensité par les armements en présence : limites du concept.
De même qu’une guerre ne voit pas son intensité figée dans le temps, il est trompeur de penser que les armements en présence peuvent être des indicateurs fiables de la violence d’un conflit. Comme vu plus haut (au Rwanda mais on peut également penser au Sierra Leone, au Liberia ou aux interminables confrontations qui déchirent la RDC), la violence n’est pas l’apanage des armées modernes superbement équipées en matériels de haute technologie. Au contraire, oserai je dire, les armées organisées forment leurs chefs à maîtriser la violence ; c'est-à-dire à l’utiliser de manière convenable en fonction de la menace qui se présente.
D’autre part, la prolifération des armements fait que des systèmes de plus en plus destructeurs sont assez aisément accessibles pour peu qu’on ait les moyens de les acheter et la capacité de les préserver aux indiscrétions d’un ennemi plus puissant qui cherchera à les détruire avant leur utilisation. Certaines armées africaines sont coutumières de ce type de pratiques qui consiste à amasser un trésor de guerre servant à acheter des matériels dont l’adversaire ne dispose pas, les avions et hélicoptères de combat venant de l’est restant très populaires, pour les jeter illico dans la bataille en espérant un résultat décisif. C’est ainsi que les soldats de Licorne eurent à subir les tirs des Sukhoï récemment acquis par les FANCI, avec le résultat qu’on connaît.
Enfin, la disparité des armements ne suffit pas à assurer la victoire au camp disposant des matériels roulants et aériens qui qualifient généralement une armée de haute intensité lorsqu’elle s’oppose à une milice de basse intensité correctement équipée et entraînée. L’échec des israéliens au Sud Liban, événement impensable il y a dix ans, contre une milice composée uniquement de fantassins et d’artilleurs employant missiles et roquettes à outrance prouve qu’une force étatique puissante, superbement équipée en engins blindés-mécanisés de dernier cri, peut connaître les pires difficultés contre un adversaire qui a su s’organiser spécialement pour la combattre. Gardons bien présent à l’esprit que les systèmes d’armes portatifs d’aujourd’hui, en antichar, en antiaérien et même en antipersonnel et/ou antistructure (les roquettes thermobariques, adaptables aux lanceurs légers actuellement en service, démultiplient les potentiels initiaux de ces armes et ont des effets épouvantables). Le fantassin du 21éme siècle n’est plus la piétaille d’autrefois : bien équipé, bien entraîné et bien armé il peut flanquer de sérieuses migraines aux tacticiens de l’arme blindé, en particulier s’il combat sur son propre terrain, ce qui est généralement le cas des mouvements de guérilla.
- La dimension régulière ou non des acteurs : le point clé qui définit étrangement l’intensité.
Car, et c’est paradoxal, la notion d’intensité, basse ou haute, est curieusement confondue, dans l’esprit du public, avec une autre, tout à fait valable celle-ci, mais qui n’a rien à voir et qui s’intéresse à la question suivante : quelle est la nature profonde des acteurs militaires qui livrent bataille dans ces conflits. S’agit il d’un conflit inter étatique ? Immédiatement, il sera classé comme de haute intensité. Dans le cas où les deux protagonistes gouvernementaux en lutte seraient des grandes, voire des super puissances on osera même rajouter le « très » à l’expression « haute intensité ». A l’inverse, une armée gouvernementale faiblarde affronte-t-elle une guérilla qui est quasiment son égale ? C’est de la moyenne intensité voyons ! Enfin, lorsque nos propres troupes, si puissantes et bien équipées, s’interposent pour des missions de maintien de la paix entre des acteurs irréguliers, le conflit sera accepté, et souvent présenté par les commentateurs, comme étant de basse intensité.
Tout cela vous semble-t-il parfaitement ridicule et incohérent ? Vous avez raison et pourtant, parlez en autour de vous et vous constaterez que c’est, in fine, cette grille de lecture viciée qui fait consensus. Ce qui prouve bien la faiblesse de l’approche graduelle et la mauvaise interprétation qui en est généralement faite, mauvaise car le concept, à la base, est hasardeux et source de méprise, sans oublier qu’il est également galvaudé et mis à toutes les sauces par des intervenants pas toujours aussi rigoureux qu’ils le devraient.
Bref, la confusion règne dans un domaine qui exige pourtant le maximum de clarté.
CONCLUSION : La vision du soldat.
Qu’on me permette de conclure cette présentation critique des notions d’intensité telles qu’elles nous sont parfois assénées par certains commentateurs en donnant la parole à ceux qui sont, justement, au cœur de ces conflits et qui, par conséquent, mieux que l’arrière, peuvent constater à quel point elles sont pernicieuses. A cet effet, je reproduis ici des extraits d’un article du général de division Gérard Bezacier, commandant le CDEF (Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces), paru dans la revue Doctrine n°3 en date de juin 2004. L’article s’intitule « Puissance militaire et modernité au 21éme siècle » et contient quelques lignes éclairantes sur lesquelles méditer :
« (…) il faut absolument écarter les faux débats et les mauvais concepts.
En effet, si les concepts (et Dieu sait si les Français en sont friands !) peuvent être utiles, ils sont souvent contre-productifs, notamment pour les esprits cartésiens empêtrés de logique intellectuelle, déconnectée des réalités ; de la réalité, celle de la complexité de l’esprit de l’homme ! (…)
Aujourd’hui, le cas le plus criant est la dichotomie artificielle, faites par des analystes intellectuels n’ayant jamais parcouru un seul théâtre d’opérations (…) entre les guerres de haute et basse intensité, opposées de manière binaire. Le choc de ces deux conceptions participe de la même fausse rigueur (…). Force doit être de reconnaître qu’aucune opération militaire, d’envergure même limitée, n’a eu, n’a et n’aura pour caractéristique une (des) activité(s) strictement de basse ou haute intensité : si vous êtes forts, vous êtes apparemment dans la basse intensité, si vous êtes faibles, le nombre de coups reçus vous indique la haute intensité. »
Général de division Gérard Bezacier in Doctrine N°3, page 6.
On le voit, le propos est sévère mais il a le mérite de relativiser ce qui doit l’être et nous invite tous, civils comme militaires, à considérer avec une acuité nouvelle les activités que nos forces ont à mener lorsqu’elles se déploient.
Suivons donc ces sages conseils, gardons nous des concepts galvaudés, des théories incomplètes ou inexactes et exerçons sans cesse notre jugement pour mieux percer les réalités de la guerre à travers le brouillard des fausses impressions qu’on nous en donne et que, par ignorance ou légèreté, nous acceptons sans broncher comme justes.






