mardi 30 octobre 2007

DÉFINIR LES CONFLITS ACTUELS – 2

CONFLITS DE HAUTE, BASSE ET MOYENNE INTENSITÉ.

CRITIQUE DE L’APPROCHE GRADUELLE ET DE LA NOTION ACTUELLE D’INTENSITÉ.

Dans le chapitre précédent, nous avons vu une construction intellectuelle habile, réfléchie, non exempte de critiques, bien sur, mais qui possède des mérites certains, ne serait ce que par sa volonté affichée d’emblée de prendre en compte des formes de guerres « nouvelles » et les acteurs parfois difficilement compréhensibles qui s’y livrent. L’approche graduelle, à l’inverse, est beaucoup plus simple, simpliste diront certains, mais c’est également la plus connue et la mieux « acceptée » (ce qui ne signifie pas «entendue », au sens de comprise, mais plutôt « écoutée ») par le grand public et le profane.

Elle se base sur une notion relativement floue qui est l’intensité du conflit et distingue des différences sur une échelle graduée qui, partant des conflits de basse intensité, s’étendrait jusqu’à des guerres de haute (voire très haute) intensité.

Examinons tout d’abord la perception instinctive que tout interlocuteur va mettre dans ces notions avant de les étudier plus avant pour en faire la critique.


- Une approche commode, facilement accueillie par tous, trompeuse.

Lors de discussions informelles avec des citoyens plutôt au fait des événements dramatiques d’origine humaine qui accablent trop souvent ce monde, on constate immédiatement que l’approche graduelle fait l’unanimité et est employée avec aisance, la quasi-totalité des conflits récents étant qualifiée de « basse intensité » ce qui comprend, pêle-mêle, les opérations de maintien de la paix, les guérillas, les guerres civiles africaines ou celle qui a déchiré l’ex Yougoslavie voire, pour certains, les émeutes dans les banlieues françaises et l’insécurité qui règne dans les quartiers périphériques de nos grandes villes. Les conflits dits de « haute intensité » sont, la plupart du temps, relégués dans les brumes de l’histoire et se sont quasi miraculeusement arrêtés avec la Seconde Guerre Mondiale, la guerre froide n’ayant été qu’une préparation à un conflit de « très haute intensité » qui, heureusement, n’a pas eu lieu. La première Guerre du Golfe, à la rigueur, est incluse dans cette catégorie en fonction des critères que chacun met pour définir l’intensité du conflit.

Maintenant, justement et non sans une certaine malice, vous demandez à vos interlocuteurs, a priori très surs d’eux, ce qu’ils entendent exactement par « basse intensité » en définissant quelques critères qui leur permettent de quantifier la faiblesse ou la force d’un conflit. Des discussions parfois vives s’ensuivent d’où ils ressortent que cette notion, apparemment simple et que tout le monde ou presque a dans la bouche, est en réalité extrêmement confuse et que chacun la met à sa propre sauce, au gré de ses opinions, perceptions, connaissances ou lectures occasionnelles. Généralement, trois axes majeurs sortent des débats :

- Le niveau des armements en présence : c’est le plus cité et ce critère semble pertinent. Une guerre opposant des hordes de Toyota équipées d’armes vétustes, sans dimension aérienne ou navale, classe le conflit en basse intensité.

- La qualité des acteurs : s’ils sont irréguliers, le conflit est d’instinct désigné comme étant de basse intensité. Au contraire, opposant des armées étatiques régulières, il sera de haute intensité. Ce choix semble judicieux et cohérent avec le premier puisque, naturellement, les armées étatiques sont perçues comme mieux équipées que les guérillas.

- Le caractère mortifère du conflit est plus problématique car il peut être sans rapport avec les deux précédents : le génocide rwandais a été commis par des miliciens dépenaillés équipés presque uniquement d’armes blanches. Il fut pourtant effroyablement meurtrier. Alors, haute intensité ? A l’inverse, les duels d’artillerie opposant occasionnellement Indiens et Pakistanais, aux confins du Cachemire, tout comme la guerre d’usure mettant aux prises Israéliens et Egyptiens entre la guerre des Six Jours et la Guerre du Kippour, s’ils ont mis en œuvre des armements sophistiqués servis par des troupes régulières consommant des masses de munitions, ont été comparativement peu coûteux en vies humaines. Basse intensité ? De compliquée, la situation devient inextricable si on se plonge sur la guerre en ex-Yougoslavie : la majorité des morts n’ont, semble-t-il, pas été le fait des combats entre les branches « militaires » des différentes factions, mais bien des exactions commises par les miliciens de tous bords contre les populations civiles « ennemies », entre les combats, à côté de ceux-ci voire (cf. Srebrenica) une fois les opérations militaires terminées.

On le voit, ce qui semblait fort simple au départ est devenu extrêmement confus et il est alors de votre devoir de calmer un débat que vous avez intentionnellement déclenché sous peine de briser quelques précieuses amitiés sans avoir permis, pour comble, de laisser entrevoir une solution au problème. Solution qui n’existe d’ailleurs pas puisque, dans cette affaire, tout le monde a à la fois raison et tort.

Raison car le concept permet d’appréhender les conflits actuels de manière superficiel mais relativement juste afin d’éclairer le profane qui ne souhaite pas s’encombrer de détails trop complexes.

Tort car l’approche graduelle ne résiste pas à une analyse sérieuse.


- Une approche qui néglige le temps long de la guerre.

Parler d’un conflit comme étant de « telle » ou « telle » intensité revient à le figer dans le temps alors même que les guerres sont, par nature, mouvantes et surprenantes, et qu’elles évoluent en intensité dans le temps et l’espace. L’approche graduelle n’est donc pas pérenne puisqu’on ne peut l’appliquer à l’ensemble de la durée d’une guerre ou à la totalité des endroits où celle-ci va se livrer. En règle générale, plus une guerre dure, plus son intensité variera en fonction des moyens humains et matériels disponibles (qu’il faut recompléter), des circonstances politiques, des décisions des leaders et de l’aide que les forces en présence vont recevoir de l’étranger. Loin d’être une donnée figée dans le temps, l’intensité des opérations militaires va connaître en fait des pulsations de violence suivies de nécessaires périodes de calme.

Ce qui est vrai sur le plan temporel l’est également dans l’environnement spatial : une guerre, surtout si elle dure, ne peut rester active sur tous les fronts. Des choix sont faits qui font que, sur un même théâtre, une partie du front va être calme tandis qu’une autre, parfois très proche, verra des concentrations militaire et un tempo rapide d’opérations très intenses. Si elle a été préparée de longue date entre deux adversaires qui ont eu le temps de s’accoutumer à l’idée de devoir s’affronter, la guerre va connaître un début extrêmement brutal au terme duquel, en cas de match nul, l’attrition subie par les deux camps nécessitera une période plus ou moins longue de remise en état d’un outil malmené avant que n’apparaissent des pulsations de violence sur telle ou telle partie du front, à l’initiative de l’un ou de l’autre des camps en fonction des opportunités et des décisions prises par les planificateurs.


- Définir l’intensité par les armements en présence : limites du concept.

De même qu’une guerre ne voit pas son intensité figée dans le temps, il est trompeur de penser que les armements en présence peuvent être des indicateurs fiables de la violence d’un conflit. Comme vu plus haut (au Rwanda mais on peut également penser au Sierra Leone, au Liberia ou aux interminables confrontations qui déchirent la RDC), la violence n’est pas l’apanage des armées modernes superbement équipées en matériels de haute technologie. Au contraire, oserai je dire, les armées organisées forment leurs chefs à maîtriser la violence ; c'est-à-dire à l’utiliser de manière convenable en fonction de la menace qui se présente.

D’autre part, la prolifération des armements fait que des systèmes de plus en plus destructeurs sont assez aisément accessibles pour peu qu’on ait les moyens de les acheter et la capacité de les préserver aux indiscrétions d’un ennemi plus puissant qui cherchera à les détruire avant leur utilisation. Certaines armées africaines sont coutumières de ce type de pratiques qui consiste à amasser un trésor de guerre servant à acheter des matériels dont l’adversaire ne dispose pas, les avions et hélicoptères de combat venant de l’est restant très populaires, pour les jeter illico dans la bataille en espérant un résultat décisif. C’est ainsi que les soldats de Licorne eurent à subir les tirs des Sukhoï récemment acquis par les FANCI, avec le résultat qu’on connaît.

Enfin, la disparité des armements ne suffit pas à assurer la victoire au camp disposant des matériels roulants et aériens qui qualifient généralement une armée de haute intensité lorsqu’elle s’oppose à une milice de basse intensité correctement équipée et entraînée. L’échec des israéliens au Sud Liban, événement impensable il y a dix ans, contre une milice composée uniquement de fantassins et d’artilleurs employant missiles et roquettes à outrance prouve qu’une force étatique puissante, superbement équipée en engins blindés-mécanisés de dernier cri, peut connaître les pires difficultés contre un adversaire qui a su s’organiser spécialement pour la combattre. Gardons bien présent à l’esprit que les systèmes d’armes portatifs d’aujourd’hui, en antichar, en antiaérien et même en antipersonnel et/ou antistructure (les roquettes thermobariques, adaptables aux lanceurs légers actuellement en service, démultiplient les potentiels initiaux de ces armes et ont des effets épouvantables). Le fantassin du 21éme siècle n’est plus la piétaille d’autrefois : bien équipé, bien entraîné et bien armé il peut flanquer de sérieuses migraines aux tacticiens de l’arme blindé, en particulier s’il combat sur son propre terrain, ce qui est généralement le cas des mouvements de guérilla.


- La dimension régulière ou non des acteurs : le point clé qui définit étrangement l’intensité.

Car, et c’est paradoxal, la notion d’intensité, basse ou haute, est curieusement confondue, dans l’esprit du public, avec une autre, tout à fait valable celle-ci, mais qui n’a rien à voir et qui s’intéresse à la question suivante : quelle est la nature profonde des acteurs militaires qui livrent bataille dans ces conflits. S’agit il d’un conflit inter étatique ? Immédiatement, il sera classé comme de haute intensité. Dans le cas où les deux protagonistes gouvernementaux en lutte seraient des grandes, voire des super puissances on osera même rajouter le « très » à l’expression « haute intensité ». A l’inverse, une armée gouvernementale faiblarde affronte-t-elle une guérilla qui est quasiment son égale ? C’est de la moyenne intensité voyons ! Enfin, lorsque nos propres troupes, si puissantes et bien équipées, s’interposent pour des missions de maintien de la paix entre des acteurs irréguliers, le conflit sera accepté, et souvent présenté par les commentateurs, comme étant de basse intensité.

Tout cela vous semble-t-il parfaitement ridicule et incohérent ? Vous avez raison et pourtant, parlez en autour de vous et vous constaterez que c’est, in fine, cette grille de lecture viciée qui fait consensus. Ce qui prouve bien la faiblesse de l’approche graduelle et la mauvaise interprétation qui en est généralement faite, mauvaise car le concept, à la base, est hasardeux et source de méprise, sans oublier qu’il est également galvaudé et mis à toutes les sauces par des intervenants pas toujours aussi rigoureux qu’ils le devraient.

Bref, la confusion règne dans un domaine qui exige pourtant le maximum de clarté.


CONCLUSION : La vision du soldat.

Qu’on me permette de conclure cette présentation critique des notions d’intensité telles qu’elles nous sont parfois assénées par certains commentateurs en donnant la parole à ceux qui sont, justement, au cœur de ces conflits et qui, par conséquent, mieux que l’arrière, peuvent constater à quel point elles sont pernicieuses. A cet effet, je reproduis ici des extraits d’un article du général de division Gérard Bezacier, commandant le CDEF (Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces), paru dans la revue Doctrine n°3 en date de juin 2004. L’article s’intitule « Puissance militaire et modernité au 21éme siècle » et contient quelques lignes éclairantes sur lesquelles méditer :

« (…) il faut absolument écarter les faux débats et les mauvais concepts.

En effet, si les concepts (et Dieu sait si les Français en sont friands !) peuvent être utiles, ils sont souvent contre-productifs, notamment pour les esprits cartésiens empêtrés de logique intellectuelle, déconnectée des réalités ; de la réalité, celle de la complexité de l’esprit de l’homme ! (…)

Aujourd’hui, le cas le plus criant est la dichotomie artificielle, faites par des analystes intellectuels n’ayant jamais parcouru un seul théâtre d’opérations (…) entre les guerres de haute et basse intensité, opposées de manière binaire. Le choc de ces deux conceptions participe de la même fausse rigueur (…). Force doit être de reconnaître qu’aucune opération militaire, d’envergure même limitée, n’a eu, n’a et n’aura pour caractéristique une (des) activité(s) strictement de basse ou haute intensité : si vous êtes forts, vous êtes apparemment dans la basse intensité, si vous êtes faibles, le nombre de coups reçus vous indique la haute intensité. »

Général de division Gérard Bezacier in Doctrine N°3, page 6.

On le voit, le propos est sévère mais il a le mérite de relativiser ce qui doit l’être et nous invite tous, civils comme militaires, à considérer avec une acuité nouvelle les activités que nos forces ont à mener lorsqu’elles se déploient.

Suivons donc ces sages conseils, gardons nous des concepts galvaudés, des théories incomplètes ou inexactes et exerçons sans cesse notre jugement pour mieux percer les réalités de la guerre à travers le brouillard des fausses impressions qu’on nous en donne et que, par ignorance ou légèreté, nous acceptons sans broncher comme justes.

vendredi 26 octobre 2007

DÉFINIR LES CONFLITS ACTUELS – 1

L’APPROCHE GÉOMÉTRIQUE : SYMÉTRIE, DISSYMÉTRIE ET ASYMÉTRIE.


Si l’essence de la guerre, sa nature intrinsèque, n’a pas changé depuis que l’homme est ce qu’il est, son existence et ses manifestations, en revanche, ont fortement varié au gré des progrès techniques qui améliorent les armes, des mutations conceptuelles qui préconisent leur emploi sur le champ de bataille et des évolutions politiques et idéologiques qui font se mouvoir la volonté de l’homme en guerre et le poussent à utiliser la violence pour imposer celle-ci.

Le siècle passé a connu à la fois l’apothéose d’une forme de guerre naît au 19éme, la guerre industrielle inter-étatique, et la multiplication de conflits différents mettant aux prises des acteurs inégaux quant à leurs moyens et aux fins poursuivies. De fait, les penseurs militaires et civils ont dû reconsidérer bon nombre de leurs certitudes et réfléchir, parfois à chaud, parfois avec le recul de l’expérience, sur ces guerres inédites qui se poursuivent d’ailleurs aujourd’hui.

Fruit des désirs et des ambitions de l’homme poussés aux extrêmes, de ses volontés rationnelles et irrationnelles, la guerre est une chose mouvante dont la forme ne reste souvent fixe que le laps de temps nécessaire pour la comprendre avant d’évoluer à nouveau, par choix ou nécessité, vers un inconnu dont il faut alors appréhender les aspects inédits et inattendus.

Définir la guerre est un exercice à la fois difficile et nécessaire. Difficile car il s’agit de raisonner une activité qui ne suit pas toujours des voies raisonnables et qui peut même, bien souvent, échapper à son initiateur pour acquérir une vie propre qui dicte sa loi plus qu’elle ne suit les règles imposées au départ ; indispensable car il faut, pour anticiper les actions et modeler la force, disposer de grilles de lecture doctrinales les plus fidèles possibles aux différentes réalités militaires qu’on est susceptible de rencontrer. Tout chef, politique ou militaire, s’il veut appréhender les menaces futures, doit pouvoir s’appuyer sur des éléments de réflexion préalable à l’action qui vont l’aider à prendre les meilleures décisions possibles.

Cependant, il faut bien se garder du danger, toujours prégnant, de rester prisonnier d’une construction intellectuelle a priori si séduisante qu’elle finit par prendre un caractère intangible au point de la forcer à rentrer dans un schéma inédit, au prix de contorsions qui la dénature et entraîne sur de mauvaises voies. Adaptation, clairvoyance, sincérité, souplesse mentale et esprit de synthèse sont des qualité qui empêcheront les décideurs de rester enfermés dans des schémas erronés.

Du reste, en examinant les différentes approches qui tentent de qualifier aujourd’hui les conflits, on constate rapidement qu’aucune n’est totalement exacte ni exhaustive et qu’il est nécessaire, pour rester dans une posture à la fois d’anticipation et d’adaptation aux réalités, de bien les connaître toutes, avec leurs qualités et leurs limites.

Concentrons nous ici sur les trois approches les plus connus et que je qualifierai de géométrique, graduelle et classique.


1. L’APPROCHE GÉOMÉTRIQUE : SYMÉTRIE, DISSYMÉTRIE, ASYMÉTRIE.

S’inspirant très librement de Sun Tzu, ce que je nomme (peut-être improprement mais le terme, à défaut d’un autre, permet de résumer le concept) l’approche géométrique a été conceptualisé récemment et jouit actuellement des faveurs de nombreux penseurs militaires. C’est également cette grille de lecture qui est mise en avant par les rédacteurs de la doctrine officielle des Forces Terrestres Françaises (chapitre 13 du document FT-01).

Il s’agit d’une vision assez complexe qui tente de prendre en compte les conflits récents et les techniques nouvelles apparues avec eux, telles que le terrorisme, la guérilla et la lutte croissante du faible au fort dans un contexte de guerre au sein des populations. Tâchons de revenir sur ces notions pour les expliquer du mieux possible.

- Symétrie et dissymétrie : une approche nouvelle des conflits classiques.

Les conflits symétriques désignent en fait les guerres opposant des adversaires « conventionnels », étatiques, qui mettent en œuvre, peu ou prou, des armements et des organisations militaires identiques. La victoire, dans ce cas, reviendra à l’adversaire qui parviendra, par l’introduction d’un matériel nouveau ou d’une utilisation inédite des forces, à introduire une dissymétrie entre les deux camps, changement qui fera alors pencher la balance de son côté au cours de la bataille. Nous sommes ici dans le cas d’une dissymétrie recherchée et imposée dans le cours de la guerre lors même, qu’au départ, la symétrie des forces condamnait la lutte à se poursuivre jusqu’à attrition d’un des deux adversaires.

Mais la dissymétrie peut exister dés avant le déclenchement des hostilités : les deux adversaires sont de même nature mais l’un d’entre eux possède une supériorité telle dans un ou plusieurs domaines particuliers qu’il engage le combat avec une forte probabilité de succès, en particulier si son opposant ne peut ou ne veut réagir à cette dissymétrie imposée d’emblée.

Lorsqu’on songe à une dissymétrie matérielle, l’exemple des deux Guerres du Golfe (1991 et 2003) est criant. Une dissymétrie créée par l’utilisation et la gestion originale des forces, mêmes inférieures, est illustrée magistralement par le génie napoléonien

Jusque là, les choses sont assez simples mais le mécanisme se complique avec l’introduction de la notion d’asymétrie.

- La guerre asymétrique : une tentative pour prendre en compte les nouveaux acteurs militaires non-étatiques.

Voici la définition qu’en donne la doctrine officielle, déjà citée plus haut : « Dans un conflit asymétrique, l’un des belligérants se place délibérément dans un domaine différent de celui où son adversaire possède une supériorité manifeste et met l’accent sur la disparité totale des moyens et des modes d’action ». Plus loin, deux types d’asymétries sont identifiées : l’asymétrie globale utilisée par un système subversif et contre laquelle l’emploi des forces armées n’est qu’une partie de la solution ; l’asymétrie tactique où c’est la façon de combattre qui revêt un caractère différent de celui des forces « classiques ». En somme, une asymétrie stratégique utilisée par une guérilla subversive dont les formes et les moyens d’action ont été étudiés longuement dans ses pages et une asymétrie opérative, qui s’apparenterait au Judo, et dont le but est d’utiliser la force de l’ennemi à son détriment en mettant l’accent sur le moral et l’implication des populations.

Le concept est, on le voit, assez complexe mais il a le mérite de prendre en compte de manière doctrinale les méthodes, stratégiques et tactiques, utilisées lors des conflits non conventionnels, telles que celles employées par les guérillas et autres acteurs armés minoritaires, conflits où se retrouvent de plus en plus impliqués les forces armées occidentales, clairement bâties pour les guerres symétriques/dissymétriques. Les travaux de Jacques Braud, dans son ouvrage « La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur », sont les plus exhaustifs, à ma connaissance, sur le sujet.

- Les limites de l’approche géométrique.

Comme tout système complexe qui tente d’appréhender des formes nouvelles de guerre, celui-ci n’est pas exempt de critiques. La notion de guerre asymétrique, en particulier, est contestable et contestée pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, relativement neuve, difficile à appréhender pour le profane et parfois employée à tort et à travers, elle peut facilement introduire la confusion dans l’esprit du public. Du reste, bien qu’adoptant le concept, les rédacteurs de la Doctrine actuelle ont la clairvoyance de prévenir du danger de généralisation en notant : « est nommée bien souvent asymétrie ce qui parait à la fois nouveau, hors du champ traditionnel du combat militaire et temporairement sans réponse adaptée ». Un tel éparpillement qui élargit le concept à tout ce que nous ne savons pas vaincre à un moment donné est fort dommageable et constitue une dérive contre laquelle il faut se garder.

D’autre part, si on accepte l’approche asymétrique, force est de constater qu’on ne peut parler de « guerre », c'est-à-dire d’un affrontement sur le temps long qui n’emploierait que l’asymétrie et aucun autre moyen pour vaincre. Bien souvent, en effet, l’asymétrie, telle qu’elle est définie, ne vient qu’en appoint d’autres méthodes de lutte bien plus traditionnelles et ne constitue, somme toute, qu’une des multiples facettes d’une guerre qui se livre sur un champ bien plus vaste. Un adversaire qui n’utiliserait que l’asymétrie ne pourrait vaincre un adversaire différent. Il pourrait l’empêcher de gagner totalement, certes, prolonger la lutte (au prix de pertes sévères dans ses rangs), mais l’asymétrie à elle seule ne peut permettre la victoire.

Enfin, on peut carrément refuser le concept en arguant que l’asymétrie, loin d’être une nouveauté dans l’art de la guerre, n’est qu’une manière quelque peu compliqué de définir des processus de conquête des volontés, certes imprévus et sortant fréquemment des méthodes traditionnelles des armées classiques, mais auxquels les forces étatiques ont été confronté voire, même, ont utilisé à leur profit à certains moments. Loin d’être une intuition doctrinale clarifiante, l’asymétrie ne serait alors plus qu’une complexification supplémentaire de tactiques et de stratégies difficiles à combattre, mais qu’il convient d’appréhender dans un cadre moins intimidant, moins « étranger » (au sens où l’asymétrie, pour son étymologie même, suggère l’incompatibilité entre deux systèmes où le plus fort est quasi fatalement condamné à perdre) et plus pragmatique.

Un exemple permettra d’illustrer le fait que l’approche géométrique ne doit pas se voir comme un système bien cloisonné au sein duquel les différents modes d’action ne se recoupent jamais. Il montrera aussi que l’asymétrie, loin d’être l’unique apanage du faible en lutte contre le fort, est une donnée constante à tout conflit et qu’elle peut être utilisée par une armée étatique pour tenter de vaincre un ennemi symétrique.

- Un exemple de l’approche géométrique appliquée à un conflit :

Prenons volontairement pour exemple ce qui peut sembler l’un des conflits les plus violents et les plus symétriques qui fut : la Grande Guerre. La recherche de la dissymétrie, dans le contexte figé de la guerre des tranchées, est une constante pour les deux camps : comment percer un front fortifié, parsemé d’obstacles et battu par l’artillerie et les mitrailleuses avec la seule infanterie disponible à l’époque, celle qui se déplace à pied. Une exceptionnelle concentration d’artillerie sur une portion restreinte du front a pu sembler une solution : cette méthode a échoué à Verdun, dans la Somme puis, avec des résultats effroyables, au Chemin des Dames. Au mieux, le résultat positif obtenu ne fut que temporaire ; au pire, l’échec de la destruction des fortifications ennemies se solda par une boucherie. Le char, véhicule cuirassé terrestre capable de s’affranchir des barbelés et de résister à la ferraille du champ de bataille, a été une tentative d’acquérir la dissymétrie qui s’est avérée plus concluante en permettant l’avance (lente) en tout terrain et en plaçant les servants d’une ou plusieurs armes collectives à l’abri des balles et des éclats. L’emploi des gaz de combat entre déjà dans une logique différente : nous sommes à la frontière de la dissymétrie et de l’asymétrie puisque l’impact, surtout au début, des gaz sur les troupes était bien plus psychologique que physique et qu’il s’agissait donc d’une arme « terroriste », en ce qu’elle inspirait l’épouvante et la panique.

Pour autant, l’asymétrie fut elle absente de cette guerre ? Si on se réfère à la définition citée plus haut, et pour battre un ennemi disposant d’une supériorité absolue dans un domaine en utilisant des moyens inédits, absolument pas. L’exemple de l’emploi de la guerre sous-marine, par les allemands est frappant : voilà une arme, si elle n’est pas nouvelle, qui est pour la première fois utilisée massivement, contre des forces de surface largement supérieurs en nombre et dont l’impact (en interrompant le ravitaillement du continent par les alliés d’outre-mer) aurait pu changer le cours de la guerre. Qui plus est, la menace sous-marine est restée momentanément sans réponse adaptée. Sur le théâtre moyen-oriental, côté alliées cette fois ci, les forces arabes réunies sous la houlette de Lawrence ont employé sciemment les techniques de la guérilla pour combattre les forces ottomanes, avec un certain succès d’ailleurs.

On le voit, même dans ce conflit apparemment apogée de la guerre industrielle inter étatique, l’asymétrie était déjà présente. On peut même dire que ce n’est pas l’emploi efficace d’une dissymétrie qui a permis de vaincre in fine, mais bien l’usure imposée aux populations de l’arrière combinée à une agitation politique subversive (le communisme, d’ailleurs en premier utilisé par les Allemands, avec succès, contre les Russes) menaçant l’existence même des Puissances Centrales qui ont poussé ces dernières à réclamer l’armistice.

Ne peut on pas dire, d’un certain point de vue, que c’est la quête tâtonnante, usante, improvisée, de l’asymétrie et son utilisation judicieuse et spontanée sur le long terme qui ont finalement débrouillé ce conflit, plus qu’une victoire dissymétrique de l’emploi des armes sur le champ de bataille ?


CONCLUSION :

L’approche géométrique est une construction intellectuelle brillante et complexe qui a le mérite de mettre l’accent sur les capacités des acteurs militaires « irréguliers » et d’en souligner leurs lignes de force lorsqu’ils sont confrontés, comme c’est presque toujours le cas, à des forces conventionnelles.

Toutefois, elle pèche peut-être justement par sa complexité et la focalisation qu’elle entraîne inévitablement sur les qualités de l’intervenant défini comme asymétrique en le plaçant dans une catégorie bien particulière, quasi incompréhensible pour les autres qui en deviennent, de fait, lourds et encombrés face à un ennemi par trop particularisé.

Au final, les guerres ne sont point si complexes et se résument toujours à l’emploi de la force pour faire plier la volonté de l’ennemi. Cette force, qu’il s’agisse d’une armée étatique ou d’une guérilla, est toujours puisée dans le soutien de la population qui l’arme et où elle agit. Les acteurs asymétriques ne sont pas si différents des autres : par choix idéologiques et/ou manque de moyens, ils utilisent simplement d’autres voies que celles qu’empruntent leurs opposants pour vaincre. Identifier ces voies et les détruire permet généralement la victoire.

Placer l’ennemi sur une sphère militaire différente de la sienne n’est qu’un moyen de retarder la compréhension de sa nature profonde et des axes de force qu’il faudra neutraliser pour le faire disparaître. En ce sens, en particulier lorsque sa complexité la rend opaque ou mal interprétée, l’asymétrie est une notion plus contre productive et paralysante que libératrice, tactiquement et stratégiquement parlant.

Comme cet exposé est assez long, je développerai les deux approches suivantes définies dans l’introduction (l’approche graduelle, qui s’intéresse à l’intensité des conflits et l’approche que je qualifie de « classique », qui se contente de définir deux acteurs, le régulier et l’irrégulier) dans un prochain chapitre.

mercredi 24 octobre 2007

FAIRE LA GUERRE SANS TROP SOUFFRIR SOI-MÊME…

UNE ÉVOLUTION SALUTAIRE DONT IL FAUT MESURER LES LIMITES.


L’expérience de la guerre a laissé, en Europe, un souvenir si effroyable qu’il a dicté et dicte encore aujourd’hui des comportements de prudence, voire de rejet pour la chose militaire. Avoir la guerre sur son sol, connaître l’occupation, les privations, les exactions, les destructions épouvantables que le déchaînement des volontés armées engendre inévitablement conduit à repousser le plus loin possible de soi la perspective d’une prochaine confrontation. Il s’agit là d’un réflexe bien naturel mais qui peut engendrer des comportements négatifs et qui vont parfois même à l’encontre du but recherché. Ainsi, le pacifisme français des années 30 ou la croyance inepte que la Nation pouvait se réfugier derrière les murs et les fortifications de la ligne Maginot, l’inertie de la pensée tactique que cette illusion engendra, tout cela portait en germes la défaite de 1940.

Dans un autre registre, les pertes effroyables subies par l’ex URSS durant la Grande Guerre Patriotique ont poussé les soviétiques à créer un glacis défensif en Europe de l’est, maintenant des peuples sous leur coupe pour satisfaire à leurs exigences de sécurité, au risque de dénaturer une idéologie qu’ils voulaient libératrices et bienfaisantes. Les répressions de 1956 et 1968 firent beaucoup pour déciller de nombreux sympathisants par delà le Rideau de Fer.

Même les pays qui n’ont pas connu récemment la guerre et l’invasion étrangère sur leur sol (comme les USA, dont le territoire est resté vierge de manifestations militaires violentes depuis la saignée de la guerre de Sécession), gardent un souvenir cuisant de cette expérience extrême.

Car tout conflit prélève sur les Nations qui s’y livrent un triple tribut dont aucun n’est agréable :

- Un coût humain : le plus violent, le plus traumatisant et le plus déstabilisant pour l’avenir du pays, psychologiquement et matériellement parlant.

- Un coût économique : la guerre est une occupation dévoreuse d’argent et de ressources et, inévitablement, les peuples en ressentent les effets, même pour les citoyens qui ne sont pas sous les armes (hausse d’impôts, emprunts nationaux voire, pour les cas les plus extrêmes, privations diverses et variées pour l’arrière).

- Un coût structurel : lorsque la guerre a pour théâtre le territoire national, ce sont les efforts des générations précédentes en terme d’aménagement du pays qui se trouvent compromis par les destructions qu’occasionnent l’occupation et les batailles qui dévastent les infrastructures et les constructions, civiles ou industrielles.

On comprend mieux pourquoi les peuples, en particulier ceux qui ont eu une connaissance intime de ces coûts, cherchent à les éviter à tout prix. Pour ce faire, et à condition de s’en donner les moyens, il existe quelques méthodes relativement efficaces. Mais, car même les bonnes idées peuvent porter le mal en leur sein, des contrecoups imprévus à ces tentatives pour rendre les guerres moins douloureuses commencent à apparaître et peuvent, là encore, aller à l’encontre du but recherché.


1. FAIRE LA GUERRE SANS (TROP) SOUFFRIR.

Il est donc possible de limiter les coûts d’un conflit en agissant sur les trois axes principaux décrits plus haut et en gardant bien présent un élément essentiel à l’esprit : une guerre, même la mieux préparée du monde, reste une aventure au résultat incertain et pour laquelle il faut toujours payer un prix, même modique. Ce n’est donc pas tant sur le coût en lui-même qu’on peut agir que sur la perception de celui-ci par l’opinion publique, véritable décideur ultime qui tient le conflit entre ses mains ou, plutôt, avec sa volonté.

- Sanctuariser le territoire pour éviter le coût d’une guerre sur son sol :

Il s’agit, bien sur, de la première des priorités pour un pays : minimiser au maximum la possibilité de voir une guerre se dérouler sur son sol et dissuader tout adversaire potentiel de s’en prendre directement à son territoire. De manière indirecte, des alliances stratégiques fortes sont efficaces en ce qu’elles avertissent l’agresseur qu’il aura à s’opposer à forte partie en cas de conflit (l’OTAN pendant la Guerre Froide est un bon exemple d’alliance défensive efficace). Dans le cadre d’une approche plus rude, la possession d’un arsenal nucléaire contribue à intimider puissamment un voisin mal inspiré en l’avertissant qu’une intrusion sur le territoire convoité se soldera par des destructions inacceptables et qui réduiront à zéro les bénéfices éventuelles de l’opération.

Dans le cas présent, il ne s’agit pas tant de faire la guerre mais de s’y préparer selon le bon vieil adage « si vis pacem para bellum ». Ceci étant, le coût financier et politique des mesures à mettre en œuvre est assez conséquent, qu’il s’agisse d’une alliance (qui suppose toujours des contreparties), de l’option nucléaire, voire des deux réunies. La guerre ainsi évitée, le coût de la paix apparaît finalement bien faible tant que le souvenir de ce qu’est un conflit reste bien présent dans l’inconscient collectif. Que ce souvenir s’estompe ou disparaisse et la nécessité de la dissuasion, et de son prix, deviennent secondaires dans l’opinion, ce qui peut avoir les plus fâcheuses conséquences possibles.

- Limiter au maximum le coût humain de la guerre.

Parfois, même lorsque son propre territoire est mis à l’abri des menaces conventionnelles adverses, il est nécessaire pour une armée étatique d’intervenir à l’extérieur dans des conflits où le danger est plus ou moins présent selon le contexte. Il existe alors deux façons de limiter le prix du sang lorsqu’on entre en guerre : objectivement, en minimisant les pertes dans ses rangs ; subjectivement, en faisant en sorte que les pertes inévitables subies ne soient pas ressenties trop durement par la population dont le soutien est indispensable au maintien et à la poursuite de l’action.

On évite les pertes en expédiant sur les théâtres extérieurs des troupes bien entraînées, bien équipées, bien commandées, correctement soutenues et sachant pouvoir compter sur une chaîne santé de qualité qui fait que tout blessé grave recevra des soins chirurgicaux dans l’heure suivant sa blessure (la fameuse « golden hour »). Cela semble du bon sens, dit comme cela, mais installer un tel système et le faire fonctionner avec fluidité et cohérence demande du temps et des efforts en amont de l’intervention elle-même.

Malgré tout cela, les armes en circulation étant de plus en plus meurtrières, ces moyens ne suffisent pas toujours, et ne suffiront en fait jamais, à atteindre le mythique et galvaudé « zéro mort ». Dés lors, il faut faire en sorte que les pertes soient acceptées par l’opinion publique comme un coût nécessaire. Deux moyens sont utilisés dans ce but : une propagande intense qui présente la lutte comme un combat contre « le mal » et la professionnalisation des armées qui cantonne les pertes à la communauté militaire sans trop affecter les civils.

- Comment faire accepter le prix économique de la guerre ?

Déployer des troupes à l’extérieur de son territoire, qui plus est avec l’entraînement et le soutien nécessaires à l’accomplissement efficace de la mission, suppose une aisance matérielle que peu de peuples peuvent se permettre, moins encore sur le long terme. Quand bien même, une nation prospère n’acceptera pas de voir son économie amputée pour des expéditions militaires lointaines, à l’issue incertaine et pour des motifs flous. Le pouvoir politique doit donc veiller à ce que le coût soit le moins visible possible sur la vie quotidienne des citoyens ; qu’il soit justifié par un but à atteindre qui en vaille la peine ; éventuellement, mais c’est très difficile à mettre en œuvre, que des retombées économiques espérées sur le long terme apparaissent comme justifiant l’investissement militaire.

Là encore, un travail intense de propagande politique associé à une gestion fine des objectifs militaires et à un but stratégique cohérent permettent de faire « passer la pilule ». Néanmoins, force est de reconnaître que le prix économique d’une guerre finit toujours par rattraper ceux qui s’y livrent et qu’il est rare qu’une guerre rapporte plus qu’elle n’a coûté.


2. LA GUERRE SANS SOUFFRANCE : UNE ILLUSION DANGEREUSE ?

Un article récent paru sur un site canadien, signalé à mon attention par un lecteur fidèle, pointait l’illusion dans laquelle l’administration US maintenait sa population en proposant des guerres quasiment indolores pour la très grande majorité des américains qui n’en percevaient ni le coût humain (du fait de la professionnalisation de l’armée et de la relative minceur des effectifs engagés), ni le coût financier (par le biais de tours de passe-passe économique à terme assez dangereux). On est, dés lors, en droit de s’interroger : nos peuples prospères ne sont ils pas tenus à l’écart des réalités forcément déplaisantes qu’engendrent un conflit, et quelles sont les conséquences, dans ce cas, de cette relative indifférence, voire méconnaissance, des choses de la guerre ?

- La minimisation de la souffrance de l’autre.

Il est aisé, lorsqu’on se bat pour sa terre contre un ennemi cruel qui a débarqué sans carton d’invitation en multipliant les exactions en tous genres, de la haïr et de souhaiter sa mort et la souffrance pour son peuple. La Marseillaise n’est pas précisément un hymne à l’entente entre les peuples et le deuxième couplet du « Chant des Partisans » (puisque l’actualité est à cette période en ce moment en France) est explicite quant au sort à réserver à l’envahisseur. De tels sentiments, fort peu humanistes, sont pourtant humains et mêmes utiles puisqu’ils entretiennent les vertus guerrières de la Nation en lutte.

L’exercice est plus délicat lorsque c’est nous qui intervenons, là encore sans y avoir été invité, en terre étrangère, et que les locaux se révoltent, suscitant notre courroux et des pertes massives dans leur population. Se battre contre une armée régulière est une chose, massacrer avec une puissance de feu écrasante des civils en armes en est une autre. Les guerres contre insurrectionnelles lointaines conduisent les opinions publiques occidentales, qui assistent aux combats devant leurs postes de télévision, à minimiser les souffrances des peuples en lutte jusqu’à dépersonnaliser les individus qui choisissent, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons, de lutter contre nous. Une telle attitude, entretenue là encore par la même propagande politique que celle qui a décidé la guerre, introduit dans l’esprit du public une curieuse gradation de la souffrance humaine : celle qui nous est infligée devenant intolérable, tandis que celle que nous infligeons est minimisée jusqu’à en devenir irréelle.

- La guerre sans souffrance : une réalité purement civile.

La disparition de la conscription a été profitable en terme d’efficacité, c’est indéniable. Mais, entres autres effets pervers, elle a contribué à couper les militaires des civils, en particulier lorsque les premiers sont d’anciens combattants ayant vécu les horreurs des combats dans toute leurs crudités tandis que les seconds n’en ont eu qu’une version aseptisée, voulue par l’autorité politique. Dés lors, au moment du retour à la vie civile, la transition n’en est que plus dure et l’incompréhension avec ceux de « l’arrière » plus cruellement ressentie encore.

On sait que de nombreux vétérans d’Irak connaissent, en plus des habituels troubles psychologiques dus au stress post-traumatique, des difficultés grandissantes pour se faire une place dans une société civile qui, finalement, n’a plus une vision exacte de la guerre, de sa violence, des souffrances physiques et psychiques qu’elle engendre.

- La guerre sans souffrance : une réalité qui ne résiste pas au temps…

Surtout, cette illusion d’une guerre quasi indolore ne résiste pas à l’épreuve du temps. Arrive toujours un moment où, fatalement, il faut passer à la caisse et, plus l’illusion a été maintenue longtemps, plus l’addition est élevée. Le cas de la guerre d’Irak en est un exemple poignant puisque l’opinion publique commence tout juste, quatre ans après le début d’une opération annoncée comme triomphale et porteuse de paix, a réalisé l’ampleur des pertes humaines, économiques, diplomatiques, politiques et stratégiques. Une ardoise qui mettra longtemps, très longtemps, avant d’être essuyée…

En mentant sciemment sur les buts et la réalité de cette guerre, en privant le peuple de vrais informations, en maintenant l’illusion trompeuse d’une sécurité accrue, en exigeant toujours plus de sacrifices car le but était, soi-disant, proche, l’administration Bush a probablement plus fait, en huit ans, pour aggraver la situation sécuritaire des USA que toutes les autres réunies depuis la Seconde Guerre Mondiale.

Ainsi, en cas de retrait, d’une guerre aseptisée, les américains vont passer à une fausse paix, lourde de menaces de tous ordres et face auxquelles ils n’ont pas été psychologiquement préparés.


CONCLUSION :

Vouloir défendre son territoire est le premier objectif d’un gouvernement et de son bras armé. Vouloir intervenir à l’extérieur pour préserver les intérêts vitaux de la Nation et ses engagements est une épreuve à laquelle il faut parfois consentir. Vouloir préserver son peuple et les militaires qu’on envoie sur le terrain des souffrances de la guerre est un acte d’une grande noblesse du moment qu’il est fait avec intelligence et honnêteté.

En revanche, déresponsabiliser sa population, dépersonnaliser ses adversaires au point d’ôter toute réalité à leurs souffrances, maintenir l’illusion de guerres qui ne soient pas sanglantes et dures, couper l’armée de se base nourricière, le peuple, sous prétexte d’efficacité à court terme ; bref, ôter à la guerre sa cruelle signification pour la transformer en un jeu vidéo coûteux mais sans grandes conséquences néfastes pour soi-même et le corps social est une attitude extrêmement dangereuse dans la durée.

On ne peut mentir indéfiniment à un peuple sur une chose aussi essentielle et son réveil, alors, est brutal au point de pousser à des réactions imprévisibles. Avertissons honnêtement nos populations lorsque nous voulons entraîner nos pays dans des guerres lointaines, nous n’en retirerons que plus de soutien au bénéfice de la volonté politique comme de celui de l’appui à nos troupes, sur le terrain et à leur retour.

dimanche 21 octobre 2007

L’AMERIQUE EN GUERRE : IRAK – AFGHANISTAN

PAR GERARD CHALIAND

Ce court livre revient sur l’activisme militaire américain qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 et dresse un premier constat des deux interventions majeures qui devaient marquer le reflux du terrorisme et le remodelage du Moyen-Orient au bénéfice, cela va sans dire, de la démocratie et de la sécurité régionale et internationale. Le bilan provisoire, on s’en doute, est assez sévère mais reste mesuré car l’auteur, par expérience, sait à quelles forces les armées occidentales sont confrontées.

Un mot, justement, sur l’auteur car une grande partie de l’intérêt de l’ouvrage réside dans sa personnalité et la connaissance intime qu’il a des guérillas et autres mouvements armés irréguliers, un savoir exhaustif qui passe par des séjours sur le terrain et l’étude approfondie des mécanismes politiques, sociaux, psychologiques et locaux qui sous tendent cette forme si particulière de confrontation opposant généralement deux camps : un militairement puissant et l’autre qui l’est moins. Limiter l’affrontement de ces deux forces à son aspect purement militaire est une erreur que Chaliand n’a jamais commise, ce en quoi son témoignage et sa vision des récents événements sont particulièrement précieux. Du reste, dés le prologue, en dix lignes, l’auteur règle gentiment mais fermement son compte au concept, si souvent galvaudé qu’il en a perdu son peu de pertinence, de guerre asymétrique, expression qu’il n’emploiera plus jamais au fil de son livre[1], une prise de position sémantique et intellectuelle qui a, je le confesse, rassuré votre serviteur.

Bien qu’il soit parfois très sévère avec les américains, ce livre n’est pas un énième réquisitoire sans intérêt contre « les méchants occidentaux qui oppressent de pauvres peuples sans défense ». Inutile d’aligner les lieux communs dans des discours si partisans qu’ils en deviennent suspects, ce n’est pas là le style de rigueur que Gérard Chaliand affectionne. Il revient et s’attarde, en revanche, sur deux points importants : décrivant en détail les particularismes ethniques, religieux, claniques et coutumiers qui font la spécificité des deux théâtres principaux où les américains sont engagés, il dresse un tableau particulièrement complet des difficultés qui s’opposent à un retour à la paix, d’autant plus si on les ignore où qu’on les considère comme quantités négligeables, ce qui semble malheureusement bien être le cas.

Car le deuxième point important du livre est un rappel nécessaire, essentiel même, des tenants et des aboutissants de toute guerre contre-insurrectionnelle que l’auteur résume d’une phrase lumineuse et qui contient, à elle seule, tout ce qu’il faut savoir sur le sujet et ce qui devrait animer toute force plongée dans ce type de conflit : la contre-insurrection est « une coordination d’opérations militaires, de guerre psychologique, de progrès économique, le tout fondé sur un dessein politique ». On est loin, très loin, des actions qui sont actuellement menées en Irak et en Afghanistan et qui oscillent entre l’un et l’autre de ses points sans comprendre que c’est tous ensemble et menés simultanément qu’ils peuvent, sur le long terme et pour un prix conséquent, aboutir au résultat politique escompté, pour autant que celui-ci ne soit pas, à la base, erroné et/ou irréaliste.

Gérard Chaliand est un personnage essentiel en ce qu’il est le premier intellectuel civil à avoir « raisonné » la guérilla et le terrorisme, non plus seulement comme des procédés tactiques dictés par l’urgence et le manque de moyens, mais comme des phénomènes globaux qui embrassent tout le champ sociétal (militaire, économique, politique, social) pour parvenir au but escompté. Il a eu l’intuition et a démontré qu’il ne s’agissait pas juste d’une façon différente de faire la guerre, mais bien d’une conception radicalement nouvelle où les champs politiques et militaires s’embrassent pour se mêler intimement, créant une forme inédite de guerre particulièrement efficace pour des mouvements non étatiques violents. Ce petit livre conjoncturel peut sembler mineur comparé à l’ensemble de son œuvre, mais il a le mérite de prouver, une fois de plus, la difficulté pour des armées « régulières », si puissantes soient elles, dont les maîtres politiques n’ont pas saisi les principes qui animent les guérillas, à vaincre complètement et définitivement ces dernières.

La conclusion est assez pessimiste tant les adversaires qui s’opposent aujourd’hui à nous (par « nous », j’entends l’Occident) ont des conceptions radicalement différentes, voire irréconciliables, de l’homme et de la société. Il me semble intéressant de citer le dernier paragraphe de l’ouvrage :

« L’effet le plus grave produit par la guerre d’Irak et, dans une moindre mesure, par l’Afghanistan actuel et l’équipée israélienne au Sud Liban, est peut-être de donner à penser que la guerre irrégulière menée en terre étrangère par des Occidentaux est une épreuve que ceux-ci ne peuvent mener longtemps. Les pertes humaines, les opinions publiques et leur poids sur les dirigeants politiques de nos sociétés prospères contrastent singulièrement avec des adversaires prêts au sacrifice et à des populations qui ont une endurance aux privations et à la souffrance dont nous n’avons même plus le souvenir ».

On ne peut qu’espérer, lorsque nous aurons à nous lancer de nouveau dans de prochaines équipées contre insurrectionnelles, que nos gouvernants sauront faire les bons choix et comprendre, enfin, les mécanismes qui animent ces mouvements et les sacrifices qu’impliquent de vouloir les détruire, pour ne plus se retrouver piégés dans des conflits interminables, cruels et dont, au final, nous risquons forts de sortir perdants, avec toutes les conséquences désastreuses qui se trouvent au bout de ces défaites.

L'AMERIQUE EN GUERRE
Gérard Chaliand.
Editions du Rocher - 2007



[1] J’aurai l’occasion, dans un prochain article, de revenir sur ces concepts de guerre asymétrique, dissymétrique et autres conflits de basse, moyenne ou haute intensité, car bien définir intellectuellement une guerre permet de mieux la gérer concrètement.

jeudi 18 octobre 2007

L’IMPOTENCE MILITAIRE EUROPÉENNE EST ELLE BELLIGÈNE ?

COMMENT LA FAIBLESSE POLITIQUE ET MILITAIRE DES PAYS EUROPÉENS ENCOURAGE, ENTRETIENT VOIRE PROVOQUE DES CONFLITS…

Cela ne sera pas une découverte pour les lecteurs de ce blog mais il faut tout de même l’écrire pour bien donner une réalité à ce constat navrant : la quasi-totalité des citoyens français et, par extension, des européens de l’ouest, se contrefichent avec un bel entrain des questions de défense et de leur responsabilité collective dans la gestion des grands problèmes géostratégiques internationaux.

Voilà une situation historiquement inédite et assez effarante : un continent qui, à l’échelle du monde, est extrêmement riche, densément peuplé, un acteur économique de premier plan et qui, sciemment et avec une constance qui s’accentue chaque année, sacrifie son outil militaire ou, du moins, le cantonne à une portion de plus en plus congrue. A une époque où l’instabilité mondiale est forte et porte en gestation des bouleversements majeurs, lourds d’incertitudes (émergence de la Chine et de l’Inde, zone grise du Moyen-Orient, retour de la Russie, activisme étasunien), un tel dédain pour la sécurité collective mérite qu’on s’y arrête.

En gros, on peut distinguer, dans le petit cercle des personnes que ces problèmes intéressent encore, trois groupes assez antagonistes : ceux qui, par idéologie, détestent les militaires (des crétins et/ou des fascistes) et tout ce qui a trait, de prés ou de loin, à la défense ; ceux qui s’y intéressent parce qu’ils y voient un juteux magot, un budget inutile dans lequel piocher pour financer des politiques plus ou moins judicieuses au détriment d’un outil de toute façon perçue comme obsolète ; enfin, ceux qui, en civil ou sous l’uniforme, n’ont pas oublié qu’une nation doit avoir un bras armé puissant sauf à se retrouver sévèrement handicapée à tous les niveaux et sur le long terme.

Les premiers sont malveillants, les seconds sont inconscients et les troisièmes, inquiets. Des trois, les deux premiers sont les plus écoutés. Et ce sont aussi les mêmes qui nous mènent joyeusement vers l’abîme, par bêtise ou ignorance.

Car, en matière de relations internationales, négliger de se défendre conduit immanquablement à devenir un objet de mépris, une proie facile, une quantité négligeable, un allié encombrant voire un fauteur de troubles par omission, incapable par faiblesse de faire respecter l’ordre dans sa propre région.

Bien loin d’encourager la paix, comme semblent le croire les pacifistes obtus, le manque de puissance militaire provoque et entretient des conflits qui auraient pu être, soit dissuadés, soit tués dans l’œuf dés leur apparition.

Bien loin d’être devenues inutiles, des armées européennes efficaces sont des éléments essentiels au maintien d’une croissance économique régionale forte et des indicateurs fiables sur la vitalité des nations qui osent les mettre sur pied.

Pour un pays, pour un continent, une armée n’est pas un luxe, un engin de combat sophistiqué n’est pas un gadget et les militaires ne sont pas des danseuses coûteuses qu’on entretient par coquetterie. Ce sont des facteurs essentiels, constitutifs d’un pays et les forces sont souvent à l’image des états qui les entretiennent.

Dans le cas européen, cette pusillanimité militaire a des conséquences plus graves encore : on peut dire qu’elle a, historiquement, joué un rôle majeur dans le prolongement, l’aggravation et, même, peut-être, le déclenchement de conflits récents, sans préjudice de ceux qui s’annoncent dans l’avenir.

Tachons de voir comment :


- 1945 – 1991 : d’une victoire dévastatrice à une victoire erronée.

Militairement parlant, l’Europe ne s’est jamais remise de la Seconde Guerre Mondiale. Sortie exsangue d’un conflit ravageur, elle dut se consacrer en priorité à sa reconstruction puis, à partir de 1947, épauler le tout-puissant allié américain dans ce conflit glacé mais prégnant que fut la guerre froide. Hormis quelques guerres périphériques coloniales, la paix semblait assurée tant que le géant soviétique pouvait être contenu dans ses visées expansionnistes. Les armes nucléaires et de fortes armées de conscription étaient là pour dissuader cet adversaire redoutable mais, finalement, peu enclin lui aussi à faire la guerre pour un résultat incertain.

La chute de l’empire et la disparition de cette menace a fait tourner les têtes à certains : l’Europe était réunifiée et, c’était sur, la paix était là pour toujours. Dés lors, l’idée funeste a commencé à ensemencer des esprits qui n’en demandaient pas tant en achevant de les convaincre que nos armées étaient devenues, sinon inutiles, du moins quantités négligeables.

La guerre du Golfe a trompeusement entretenu cette illusion. Trompeusement car, si victoire il y eut, elle fut bien plus le fait de la puissance maritime et aérienne américaine que le résultat des faits d’armes de nos troupes au sol. D’un conflit gagné par de maigres contingents contre un ennemi assommé, décomposé par des semaines de bombardement et dont les meilleures unités refusèrent l’affrontement pour se concentrer sur la répression de la rébellion intérieure, on a tiré de bien mauvaises conclusions.

Les militaires et quelques esprits éclairés ont bien tenté de nous avertir, entres autres sur les écarts technologiques inquiétants entre nos armées et l’US army et, sous leur impulsion, quelques maigres efforts furent consentis. Cependant, pour l’essentiel, l’armée française devrait se contenter des programmes décidés ultérieurement, revus quantitativement à la baisse bien entendu.

Car le confort intellectuel, la paresse politique, une certaine pusillanimité et la certitude que l’allié américain serait toujours là ont contribué à assoupir plus encore des décideurs déjà convaincu que l’économie, et elle seule, était au centre d’un monde d’où les guerres seraient exclues.


- La catastrophe balkanique et ses conséquences.

Pour l’Europe, le vrai virage vers le déclin militaire actuel et ses funestes conséquences a commencé avec les guerres de l’ex-Yougoslavie. Sous les yeux d’un monde consterné, furieux ou narquois, nos forces se sont retrouvées empêtrées dans un conflit somme toute mineur où quelques dizaines de miliciens avinés et pauvrement armés pouvaient se permettre de ridiculiser nos fières armées européennes qui, quelques années plus tôt, rappelons le, étaient censées tenir en échec les redoutables forces du Pacte de Varsovie.

Bien entendu, cette succession de « défaites » et d’humiliations tient plus à l’absence d’une véritable volonté politique commune, d’un leadership incontestable, qu’à la faiblesse intrinsèque de nos armes. Du reste, lorsqu’on leur ordonna de parler, comme à Vrbanja ou pour lever le siége de Sarajevo, les combattants ennemis furent forcés de reculer. Mais, en démocratie, et c’est heureux, le politique commande le militaire et si le premier est faible et indécis, le second se voit refuser ce qui est essentiel dans l’art de la guerre : la liberté d’action.

En attendant, l’inertie européenne est directement ou indirectement responsable du massacre de Srebrenica, de l’interminable siége de Sarajevo, des civils abattus sur Sniper Alley, du nettoyage ethnique en Bosnie et en Croatie, sans compter les viols et massacres divers et variés. Crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide : ces forfaits innommables ont été perpétrés, non pas dans le secret d’installations camouflés, mais sous nos yeux et lorsque nous en étions bien conscients. Nous avons beau jeu, aujourd’hui de juger les tortionnaires : au moment où ils commettaient leurs crimes, nous étions là en témoins privilégiés et nous n’avons rien fait. En droit, cela s’appelle de la non-assistance à personne en danger. Quiconque s’y abaisse devient, pour lui-même comme pour les autres, un lâche sur qui il ne faut surtout pas devoir compter.

Les décideurs américains, de cette équipée minable et chaotique, ont tiré une leçon qui sera lourde de conséquences pour l’avenir : les européens sont des faibles, des couards empêtrés dans leurs petites querelles internes, incapables de s’entendre et de bâtir un ensemble commun suffisamment puissant pour intervenir seul et, en tout état de cause, ce ne sont pas des alliés fiables en cas de problèmes sérieux.

La campagne aérienne appelée guerre du Kosovo a achevé d’ancrer cette certitude dans l’esprit de ceux qui allaient arriver au pouvoir aux USA. Les néo conservateurs qui débarquèrent avec Bush en 2000 théorisèrent leur nation selon les préceptes d’un néo wilsonisme guerrier et messianique où leur pays, seul phare vivant de la démocratie, avait pour devoir de répandre la liberté à travers le monde, par les armes si nécessaire, et sans se préoccuper de cette « vieille Europe » grincheuse et dont les forces militaires étaient, somme toutes, négligeables comparées à celles de l’Amérique.

Il ne manquait qu’un prétexte pour que ces chantres de la démocratie par la force ne passent des paroles aux actes. Le 11 septembre 2001 leur fournira tragiquement l’argument final pour se lancer, seuls et ivres de puissance, dans l’aventure qui devait marquer le début de ce nouveau siècle.


- La faiblesse européenne et l’invasion de l’Irak.

Préjuger de ce qu’aurait pu être la réaction américaine s’ils avaient su pouvoir s’appuyer sur une Europe puissante, politiquement et militairement active, est un exercice difficile. L’attaque contre l’Afghanistan aurait certainement eu lieu car elle était souhaitée (un souhait qui ne s’est jamais concrétisé par faiblesse, encore…) depuis longtemps par les européens (contrairement aux USA qui se montraient tolérants face à un état satellite de leur allié régional, le Pakistan). En revanche, l’invasion de l’Irak et son occupation dans les conditions qu’on connaît et avec les résultats déplorables que chacun peut voir, sont des décisions qui auraient pu être infléchies avec un minimum d’unités solides et de « poids » à mettre dans la balance.

Le discours de Villepin, par exemple, puissant et de bon sens, a été vécu par ceux à qui il s’adressait prioritairement pour ce qu’il était en réalité : du verbiage sans rien derrière. Comme le disait un personnage célèbre, mais peu recommandable, on arrive plus facilement à convaincre avec un mot gentil et un revolver qu’avec le mot gentil tout seul.

Dans l’état d’excitation et de rage où ils étaient plongés, les américains ne pouvaient que s’offusquer de cette puissance très moyenne qui les prenait de haut et leur donnait des leçons de diplomatie avec les poches vides… La France (et l’Europe), combien de divisions ?

Bien malin qui pourrait dire aujourd’hui si on avait pu éviter l’attaque contre le régime de Saddam, mais il ne fait à mon avis aucun doute qu’une Europe politiquement plus unie, capable d’aligner et de projeter deux ou trois divisions lourdes dotées de tous leurs moyens organiques sur le théâtre moyen-oriental, aurait eu l’oreille de l’administration US. A tout prendre, bien qu’ayant toujours considéré cette opération comme une effroyable erreur stratégique, j’aurai préféré voir des troupes françaises y participer si elles avaient pu y tenir tout leur rang au point d’influer sur le résultat final et la gestion de l’après guerre.

Au lieu de quoi, nous avons fait l’étalage, qui de son impuissance, qui de sa soumission, qui de ce qui ne pouvait passer que pour de l’arrogance d’anciens nobliaux ayant vendu leurs bijoux de famille tout en se permettant de faire la leçon à une puissance enragée, plongée dans un état second par les coups reçus et l’invraisemblable propagande qui nivelait toute opposition et arguments raisonnés.


- L'impotence de l’Europe face aux défis actuels :

L’Irak est un bourbier infâme qui a permis à l’Iran, qui n’en espérait pas tant, de rentrer dans le jeu et plus personne n’entrevoit l’espoir que les choses s’arrangent entre Tigre et Euphrate. En Afghanistan, la situation est tangente mais, là aussi, malgré les efforts, qui méritent d’être soulignés, des britanniques et, dans une moindre mesure, des hollandais, l’impotence politique et militaire de l’Europe apparaît inquiétante. Les talibans ont le vent en poupe et le savent : face à l’immobilisme de certains membres de l’Otan (France et Allemagne en premier lieu), ils sont conscients que le temps joue en leur faveur. Faute d’une volonté politique forte et d’un effort militaire conséquent, l’Afghanistan redeviendra une théocratie islamiste agressive, le pavot et la victoire contre « les croisés » en plus. Résultat catastrophique à tous points de vue.

Les USA, traumatisés par l’échec irakien, écoeurés par la lâcheté européenne, vont vraisemblablement se replier sur eux-mêmes, avec toutes les conséquences négatives imaginables pour le Vieux Continent.

Pendant ce temps, et tandis que nous faisons complaisamment l’étalage de nos faiblesses militaires et de notre impuissance politique, de grands pays, à l’est et au sud, n’ont pas ces pudeurs. Nos marines se contentent d’aligner de beaux et grands bâtiments utiles mais bien esseulés ; ils construisent des forces navales cohérentes, puissantes, en se donnant le temps et les moyens pour atteindre leurs objectifs stratégiques. Nous chipotons sur le nombre et la qualité de nos avions de combat ; ils consentent des efforts phénoménaux, qui n’excluent pas un espionnage industriel agressif, pour moderniser, assembler et rendre opérationnels en très grand nombre des avions dernier cri.

Partout où nous régressons et où nous nous arrêtons, ils avancent, imperturbables, solides, de plus en plus conquérants et agressifs au fur et à mesure que leur puissance s’accroît. Déjà, nous ne sommes plus que « gênants » pour eux. Dans une génération, à ce rythme, nous serons devenus insignifiants.

Et cette croissance militaire, évidement, va de pair avec une volonté politique d’autant plus forte et exigeante qu’elle sait pouvoir s’appuyer sur un outil de défense dissuasif et, éventuellement, puissamment coercitif.


CONCLUSION :

Résumons sans prétendre à l’exhaustivité : en pas même vingt ans, l’Europe, qui est devenu le plus puissant et le plus influent marché économique ouvert du monde, a laissé se dérouler sans quasiment réagir, et en tout cas peu efficacement, une guerre civile barbare en son sein ; elle n’a pas pu empêcher l’établissement et la croissance d’un régime ouvertement hostile aux frontières de sa zone d’influence, régime qui permit l’accomplissement du 11 septembre 2001 ; elle n’a pas su faire entendre raison à son plus proche allié et la seule aide qu’une partie de ses membres fut en mesure de lui apporter se révéla, au bout du compte, une erreur puisqu’elle se borna à accompagner servilement cette amie dans l’illusion tragique où elle se fourvoyait.

Tant d’échecs humiliants, de morts, de larmes et de sangs ne pouvaient logiquement que servir d’amers enseignements et pousser nos gouvernants à plus de sagesse et à une clairvoyance retrouvée ? Que nenni !

Imperturbables, aveugles et sourds aux craquements de ce monde, ils continuent, plus bornés que jamais, à dévaler la pente funeste qui mène inexorablement à la soumission, au mépris des autres nations, à la méfiance des alliés, à l’aliénation débilitante des peuples qu’ils dirigent.

Ce mépris pour les armes et la stratégie est il au moins le résultat d’une vision du monde, étrange mais cohérente, sorte de pacifisme idéaliste qui voudrait, à l’instar de la SDN dans les années 20, rendre la guerre illégale par la disparition des armées nationales, doctrine inédite dont l’Europe se voudrait l’exemple ?

Même pas. Il n’y a que deux raisons, qui ne sont nullement des excuses, à tant de lâcheté responsable de tant de morts passées, présentes et à venir : l’ignorance et la cupidité. La bêtise crasse et l’argent roi qui se lient et interdisent toutes remises en cause, tout questionnement, toute vision plus vaste que le prochain bilan annuel, le prochain budget, la prochaine élection voire le prochain sondage.

Un pays, une union de pays, se bâtissent sur le long terme et seuls des architectes avisés savent construire des éléments durables. La claire compréhension des principes d’une saine et vigoureuse économie de marché est un de ces éléments sur lesquels les nations solides reposent. Mais ce n’est ni le seul, ni l’unique. Une défense, nationale et commune, forte en est un autre, tout aussi indispensable car nécessaire à l’existence et à la pérennité du premier.

Nos dirigeants, à l’échelle de l’Europe, devraient y songer plus souvent faute de quoi ils courent le risque de perdre tout ce dont pour quoi ils ont si légèrement sacrifié leurs armées.

Quant à nous, citoyens opulents mais égoïstes, peut-être devrons nous un jour répondre devant l’Histoire de notre passivité qui nous a fait préférer une commode et illusoire soumission aux nécessaires sacrifices que toute société impose à ses membres.

LA GUERRE DES MALOUINES EN FILM

ILUMINADOS POR EL FUEGO

LE BAPTÊME DU FEU

Film de guerre hispano-argentin de Tristan Bauer. 2005.


Juste une petite brève (une fois n’est pas coutume) pour signaler un film diffusé en ce moment sur Canal + et qui traite de la guerre des Malouines, conflit dont j’avais déjà eu l’occasion de parler dans ses pages.

L’œuvre de Bauer, plusieurs fois primées (au festival de Tribeca, crée par Robert De Niro, et au festival de San Sebastian, notamment), nous offre une vision brute et sans concessions de la guerre pour les îles vue du côté argentin. Attention, ce n’est pas Hollywood ! Le film est âpre, exigeant, parfois contemplatif et lent, il ne plaira donc pas à tous les publics.

L’histoire est tragiquement simple et conte, sous la forme de flash-backs, la vie douloureuse des conscrits au front et la difficile réinsertion des anciens combattants dans un pays qui n’a pas toujours reconnu leur courage à sa juste valeur.

Les scènes du front, centrées sur le personnage principal, évoquent la camaraderie, la solitude, la peur, le froid, la faim, la cruauté des supérieurs imbéciles ou fanatiques et les combats qui se rapprochent peu à peu jusqu’à cette séquence saisissante de réalisme où l’infanterie britannique attaque de nuit les tranchées argentines, dans un déchaînement de violence et de sauvagerie.

Le quart d’heure final, qui voit le héros revenir sur les lieux des combats vingt ans après, est d’une grande beauté et dégage une infinie tristesse. Servie par une musique poignante, il montre avec pudeur et maestria la solitude de l’homme face à la guerre, les souvenirs entêtants qui ramènent, encore et toujours, le vétéran vers ces instants où il a contemplé la mort et l’horreur en face, la brutalité des hommes et de leur violence animale soudain mises à nues et exposées à la lumière crue des combats.

L’errance de cet homme ordinaire dans ces paysages arides où se terrent les souvenirs sous chaque pierre éveillera, j’en suis sur, des échos dans la conscience de tous ceux qui, à un moment ou un autre de leurs vies, ont partagé cette expérience extrême qu’est la guerre et qui fait qu’ils gardent, quelle que soit leur nationalité et leur âge, pour toujours au fond de leur âme cette parcelle intime et secrète qu’ils doivent gérer pour mener ensuite des vies justes et paisibles et pour se reconstruire, loin des combats, de la violence et du royaume de la mort.

Une œuvre poignante, pudique et juste.

Dernière rediffusion le 23 octobre à 14h sur Canal + Cinéma.

mardi 16 octobre 2007

ÉVITER LA BOMBE IRANIENNE ET LE BOMBARDEMENT DE L’IRAN ?

RAISONNER L’ENNEMI POUR LE VAINCRE SANS COMBATTRE

Les supputations sur une intervention armée contre l’Iran accaparant de nombreux esprits avertis, avec pour résultat des avis parfois fort contradictoires, peut-être est il bon de revenir ici sur cette situation qui fait qu’un Etat affiche non seulement ses ambitions nucléaires civiles, ce qui n’est pas choquant en soi, mais, ce qui est plus gênant, n’exclut pas la constitution d’un arsenal atomique et, ce qui devient franchement problématique, menace ouvertement de destruction l’un de ses voisins qui se trouve être notre seul allié fiable dans la région, tout en contribuant à entretenir une insurrection armée contre la première puissance mondiale, sans préjudices de possibles actions terroristes au cœur même de nos cités.

De telles revendications émanant d’un état puissant qui siége dans une région brûlante sont clairement inacceptables et tout doit être tenté pour empêcher l’Iran de se procurer l’arme ultime. Pour autant, avant de faire « la guerre, monsieur » et d’ouvrir une porte vers un inconnu peu attrayant, sans doute est il bon d’examiner froidement les options qui sont sur la table, mais non pas seulement dans le sens de nos intérêts à nous, que chacun comprend clairement, mais dans celui de notre possible futur adversaire, au moins diplomatique, au pire militaire. Il s’agit, en d’autres termes, de « raisonner l’ennemi », de comprendre ce qu’il pense, comment il se voit et voit le monde et de décrypter ses intentions et ses actions à l’aune de ses intérêts et de ses ressorts psychologiques et politiques pour, in fine, en tirer de possibles moyens d’agir sur sa volonté pour le contraindre à faire ce que nous voulons, volontairement pour une part, de manière forcée pour une autre.

Cette approche raisonnée de l’adversaire conduit à envisager deux modes d’action : l’un privilégiant l’approche indirecte (plus long mais plus payant à terme), l’autre mettant l’accent sur une approche directe en mode de dissuasion agressive, voire en coercition. A noter que, dans la situation présente, les deux approches ne se contredisent pas mais, qu’au contraire, leurs effets seront maximisés par leur emploi simultané.


1. L’APPROCHE INDIRECTE : FRACTIONNER L’ENNEMI.

Elle présente l’avantage d’éviter une confrontation frontale mais demande doigté, détermination sur le long terme et, en amont, une claire compréhension des points forts et faibles de l’adversaire. Dans le cadre de l’Iran, et dans l’objectif d’éloigner l’option du nucléaire militaire aux mains de ses dirigeants actuels, elle pourrait emprunter une voie qui mérite qu’on s’y arrête et qui consiste à fractionner l’ennemi, en interne et en externe. C'est-à-dire, identifier les éléments irréductibles qui s’opposent à nous au sein du corps social, les isoler, les séparer du reste de la population pour, in fine, les amener à dépérir, à se soumettre ou à disparaître.

En externe, cette approche indirecte consiste à identifier les soutiens internationaux étatiques du régime adverse et à les amener à se retourner, plus ou moins brutalement, contre leurs anciens alliés.

- le fractionnement interne :

Les dirigeants Iraniens veulent donner de leur société une image homogène qui correspond assez peu à la réalité. Il est possible de jouer sur les forces qui s’affrontent en internes pour favoriser les unes, favorables à nos vues, aux dépends des autres, qui ne le sont pas. Ainsi, on peut grossièrement distinguer quatre groupes qui se recoupent plus ou moins et ont chacun un pouvoir qu’il faut bien évaluer pour peser dessus au bon moment et dans le sens voulu. Ces acteurs sont, des plus difficiles à convaincre aux moins opposés à nous : les durs du régime, composés d’Ahmadinejad, de l’appareil sécuritaire des pasdarans et de leurs partisans (1) ; une partie de l’appareil religieux qui, quoique extrémiste et intransigeant sur le fond, s’inquiète sur la forme et craint plus que tout de perdre le pouvoir que la révolution islamique lui a donné en 1979 (2) ; la masse de la population qui se soucie surtout de son niveau de vie mais dont le nationalisme féroce se réveillera en cas d’agression (3) ; une petite mais influente élite bourgeoise et urbaine qui, sans renier son amour de la patrie, souhaite des réformes politiques et sociales (4).

Les quatre ont pour point commun le nationalisme et s’uniront autour de leurs dirigeants en cas d’attaque, éventualité qu’il faut donc écarter pour parvenir au fractionnement.

(1) est trop enfermé dans son irrédentisme pour que du temps et des efforts soient gaspillés à tenter de le faire fléchir. Il doit être isolé, séparé des 3 autres groupes pour que le résultat de l’approche indirect soit bon.

(2) est un interlocuteur intéressant car il est à la fois au cœur du pouvoir (il peut donc influencer concrètement et rapidement les événements) et qu’il sent celui-ci menacé par (1) et par (4). Ignorer (1) pour s’adresser directement à (2) peut être utile.

(3) a fort peu de pouvoirs mais il a la masse et, comme disait l’autre, la quantité est une qualité en soi. Il faut le couper au maximum de (1) par tous l