QUELS ENSEIGNEMENTS PEUT ON TIRER DU MODÈLE ÉCLATÉ DANS UN CONTEXTE DE STABILISATION ?
Cette réflexion découle directement du billet précédent qui tentait de résumer les pensées du général Hubin telles qu’exposées dans son ouvrage « Perspectives tactiques ». Pour s’en rappeler les principes essentiels, je ne peux qu’encourager le lecteur à se reporter au précédent texte voire, mieux encore, à lire l’ouvrage précité.
Comme je l’avais signalé, l’une d
es caractéristiques de ce modèle tactique est qu’il se place dans un contexte d’affrontement de haute intensité où la force est utilisée en coercition uniquement. Or, aujourd’hui, les exemples irakiens et afghans (entres autres) sont là pour nous le rappeler tous les jours, nos armées sont essentiellement engagées dans des combats dits de « stabilisation », jargon euphémistique pour désigner une situation de guerre de basse intensité à composante fortement, mais pas toujours et pas uniquement, contre insurrectionnelle où la force est confrontée à un adversaire non conventionnel dans ses tactiques de combat. A priori, donc, il peut sembler illusoire de tenter d’appliquer un modèle, pour novateur qu’il soit, qui reste dans un schéma classique d’attrition, à un adversaire qui, justement, tire sa force de son refus d’accepter le combat classique.
Pourtant, il est intellectuellement et, de manière plus pragmatique, enrichissant de voir en quels domaines le système éclaté, le combat tourbillonnant, l’utilisation intensive des hautes technologies et les autres pistes qu’expose le général Hubin peuvent être utiles dans ce style d’affrontement bien particulier.
Attention toutefois : il ne s’agit ici que d’un exercice très sommaire et rapide qui ne saurait s’apparenter ou se substituer à une véritable étude du genre. Tout au plus peut on discerner quelques ressemblances et désigner quelques chemins à explorer.
Pour ce faire, nous examinerons tout d’abord le contexte de l’utilisation de la force en mode de stabilisation, phase tactique elle-même mouvante et polymorphe, avant de voir les avantages et les faiblesses du système éclaté plongé dans cette situation particulière.
- Le contexte tactique propre aux phases de stabilisation :
Selon la doctrine officielle, cette période désigne en fait le temps qui survient juste après la phase dite d’intervention où la force est utilisée massivement en coercition avec des buts bien définis : détruire l’appareil militaire adverse, annihiler la volonté de résistance organisé de l’ennemi et, éventuellement, provoquer la chute de l’appareil étatique qui a, par ses actions, provoqué l’engagement de nos forces. Une fois l’objectif réalisé, si l’armée (ou la coalition) gagnante ne se replie pas sur son sol et reste sur place, pour des raisons diverses et variées, s’engage alors une nécessaire étape de stabilisation qui doit conduire à la normalisation du pays vaincu et à son retour, en tant qu’entité non menaçante, dans le concert des nations.
Autant l’intervention obéit à certaines règles tactiques et opératives relativement simples, autant la stabilisation, objectif plus stratégique, requiert une solide préparation ante bellum et, malgré cela, demeure une période confuse qui, mal conduite, peut piéger la force dans un bourbier long et coûteux à tous points de vue au point d’annihiler les effets positifs de la victoire initiale.
Car la mise à bas du système sécuritaire et étatique adverse fait naître des menaces non conventionnelles auxquelles il faudra répondre de manière adaptée tout en ménageant le bien-être des populations locales pour s’assurer de leur soutien, condition sans laquelle toute normalisation est inenvisageable.
Pour la force occupante, gardons ce terme par commodité malgré sa connotation négative, les menaces sont essentiellement de trois ordres : systèmes criminels (l’appareil sécuritaire s’étant effondré, les gangs et autres bandes armés peuvent pulluler et constituer une menace permanente pour des populations qu’il faut protéger), systèmes revendicatifs (nationalisme, rejet de l’occupant, nostalgie de l’ancien régime qui peuvent conduire certains à s’insurger violemment contre la puissance victorieuse), système révolutionnaire (volonté de profiter du chaos pour mettre en place un modèle gouvernemental politiquement inacceptable pour la force occupante car représentant une menace à long terme en cas de victoire). Ces trois systèmes peuvent se combattre, se mélanger, s’alterner, voire, dans le pire des cas, exister tous ensemble et avoir tous pour ennemi commun la puissance occupante.
La guerre d’Irak de 2003 et les événements qui ont suivis sont particulièrement éclairants sur ce point tant ils constituent un cas d’école. Dans un premier temps, une intervention brillante, bien planifiée, bien exécutée, rapide et peu létale, pour les forces attaquantes s’entend. Puis, manque d’anticipation, imprévoyance stratégique et ignorance doctrinale mélangés, une stabilisation catastrophique ne pouvant déboucher sur une normalisation et, par conséquent, l’enlisement de la force dans une guerre de basse intensité qui, au contraire de la phase de haute intensité, s’avère usante, moralement, humainement, matériellement, économiquement coûteuse pour la puissance occupante. Facteur aggravant, les armées de la coalition sont confrontées là-bas aux trois systèmes déstabilisateurs tous ensemble (dans le cas présent : « ali babas », revendications ethnico-religieuses et présence active de la guérilla islamiste). De plus, pour des raisons stratégiques, un retrait des forces est inenvisageable à court voire moyen terme.
Ou comment le chemin vers l’Enfer militaire est pavé de bonnes intentions…
- Le contexte tactique de la stabilisation vis-à-vis du système éclaté :
Mais ce qui est exposé ci-dessus reste très général : quels sont les points de convergences et de divergences entre ces situations où la coercition n’est plus la seule option menant à la victoire et les perspectives tactiques ouvertes par le général Hubin ?
Tout d’abord, la force est essentiellement immobile ou cantonnée dans des secteurs bien définis : pour maximiser la sécurisation de vastes zones et protéger les populations civiles, une présence constante s’impose. De vastes bases pérennes sont créées ce qui va à l’encontre des recommandations tactiques en coercition. D’un autre côté, non seulement cette présence est essentielle, mais les ennemis ne disposent généralement pas des moyens technologiques permettant de profiter de manière décisive de cette immobilité.
La construction divisionnaire « classique » perd de sa pertinence dans les opérations de stabilisation : certaines armes sont essentielles (infanterie, artillerie, renseignements, génie), d’autres deviennent inutiles (DCA…). La structure divisionnaire doit donc s’adapter et se remodeler de manière à répondre à ses nouvelles missions tout en restant facilement « reformatable » dans le cas où elle se retrouverait ponctuellement confrontée à un ennemi qui emploierait des méthodes « classiques » (Falludja).
Les civils, largement ignorés dans les schémas définis par le général Hubin, deviennent omniprésents et de leur attitude dépend la victoire ou la défaite. La force ne peut être utilisée sans discernement. D’un autre côté, les armes de haute technologie et de haute précision dont l’usage est recommandé, permettent d’éviter, dans une certaine mesure, les dommages collatéraux que l’emploi de systèmes plus rustiques ne manquerait pas d’engendrer.
L’adversaire refuse l’identification par le port de signes distinctifs et apparents, ce qui complique fortement les tâches du renseignement et de la désignation des cibles, primordiales dans l’esprit du combat éclaté.
Enfin, au lieu d’un combat brutal et rapide, sans temps mort et qui évite toute fixation, on est au contraire dans le cas d’une lutte de longue haleine contre un adversaire polymorphe dont l’enjeu, hautement subjectif, demeure le contrôle et l’adhésion des populations. A l’addition mathématique des matériels et personnels détruits en un temps rapide, l’attrition, se déroulant loin des spectateurs civils, on passe donc à un combat d’adhésion où chaque action sera examiné, jugé, sachant bien que c’est de cette perception qu’émanera la victoire ou la défaite.
- Les avantages du système éclaté en mode contre insurrectionnel :
Pour autant, aussi aléatoire et inadapté le système éclaté peut-il apparaître dans ce contexte, et il n’est d’ailleurs nullement question ici de s’en inspirer en totalité, il ouvre certaines pistes qui amènent des réponses intéressantes pour faire face aux menaces diffuses que rencontre la force en stabilisation.
L’utilisation intensive de la haute technologie, par exemple, est un élément qui peut s’avérer redoutable contre un ennemi peu ou mal équipé en ce domaine. Il est de bon ton de vanter les mérites de la rusticité et la supériorité de l’humain sur la machine ; mais, sans renier ce principe essentiel, la technologie reste le plus sur moyen de détecter, d’identifier, de parer et de délivrer des coups à un adversaire moins bien pourvu en minimisant les erreurs et les dommages collatéraux afférents. Ainsi, appareils de vision nocturne et infrarouge, télémétrie laser, drones, armes de précisions gardent ils leurs pertinences dans un contexte ou l’ennemi cherche la furtivité. La capacité pour la force en stabilisation de détecter et d’anéantir instantanément tout adversaire aussitôt identifié, et uniquement lui, peut s’avérer déterminante sur le long terme.
A côté des grandes formations statiques, qui doivent répondre aux besoins vitaux des habitants dont elles ont la charge dans leurs zones d’opérations, on peut imaginer la création d’unités exclusivement combattantes qui agiraient en coercition contre les adversaires de la force en cherchant à contrarier ses efforts, pour peu que ces derniers commettent la folie, ou mieux qu’on les y poussent, de se cantonner dans des zones clairement délimités d’où les civils seraient exclus et où le rendement des armes et du combat tournoyant pourraient alors donner à plein.
L’adaptabilité de la force, le caractère isotrope des menaces, la délégation des pouvoirs de décision jusqu’aux plus petits échelons maillés entre eux par un système d’information performant sont également des données pertinentes et utiles dans un contexte de stabilisation.
L’absence de moyens aériens adverses, la rusticité des armes contre aéronefs aux mains des insurgés, permet l’emploi intensif des acteurs militaires évoluant dans la troisième dimension et ce pour toutes les missions : appui-feu, renseignement, mais aussi raids et ravitaillement de forces réduites imbriqués dans le dispositif ennemi.
L’imbrication des forces, justement, et l’absence de linéarité des dispositifs, résultent, dans l’ouvrage du général Hubin, d’une volonté clairement établie, recherchée et rendue possible par l’amélioration des caractéristiques techniques des engins de combat. Dans un contexte de stabilisation, cette imbrication est un fait non volontaire (subi) et souvent source de désagrément pour la force organisée de manière divisionnaire, donc lourde, centralisée, manquant de souplesse et, parfois, de réactivité. De plus, les éléments imbriqués le sont au sein d’un milieu à conquérir et dont la perception subjective de l’action des forces est essentiel : les populations civiles. L’identification des différents éléments (hostiles, amicaux, neutres) et les réponses différentes à donner à chacun selon son statut sont donc primordiales.
Enfin, les guérillas et autres systèmes adverses agissent souvent eux-mêmes en mode éclaté, plus par obligation et/ou intuition que par doctrine d’ailleurs. Comprendre cette organisation pour s’y adapter est une des clés du succès des opérations stabilisatrices.
- Les obstacles qui empêchent la pleine utilisation du système éclaté.
Pour autant, et quelles que soient les possibilités qu’il offre dans certaines situations ou dans certains aspects du combat dans un contexte de guerre au sein des populations, le système éclaté ne peut venir qu’en appoint du système classique et non se substituer à lui. Trop de facteurs vont en effet à l’encontre de son utilisation cohérente et efficace. Deux éléments, en particulier, viennent perturber la mécanique éclatée et lui ôter la plus grande partie de sa puissance de frappe pour emporter la victoire.
Le premier est lié à l’environnement où les forces de stabilisation sont obligés de se poster et d’agir : le milieu urbain, centre de décision politique, lieu d’habitation majoritaire, fournisseur des services essentiels (eau, électricité, services publics) sans lesquels la normalisation est impossible. Or, la guerre, du moins lorsqu’elle est obligée de se concentrer en zone urbaine, revêt un caractère difficilement compatible avec les notions de combat tournoyant, de soudaineté, de mouvements continus de la force. L’environnement urbain induit forcément une certaine linéarité, la constitution d’un front continu, même limité à un immeuble ou à un pâté de maisons, et le retour aux bonnes vieilles méthodes divisionnaires classiques : fixer, déborder, percer.
Le second élément est la présence constante et primordiale des civils dans le contexte de la stabilisation : à la fois cibles, enjeux et acteurs d’un conflit qui est sorti du cadre classique de la guerre d’attrition.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la bataille de la stabilisation est une guerre d’adhésion où la conquête des cœurs et des esprits compte plus que celle du territoire, de toute façon déjà acquis aux forces occupantes lors de la phase précédente (l’intervention). L’emploi des armes et leurs effets, l’attitude du personnel militaire, la perception de leurs actions, au combat mais aussi au quotidien : tous ses éléments forment l’alchimie, réussie ou non, qui débouchera sur la victoire (l’adhésion des civils à la cause de la force occupante) ou la défaite (le rejet de cette dernière et l’aide massive apportée aux éléments criminels et/ou insurgés).
CONCLUSION :
Le modèle décrit avec talent par le général Hubin dans son ouvrage reste essentiellement un système coercitif à employer dans un contexte de haute intensité : c’est un fait et un parti pris qui veut, justement, montrer l’erreur qu’il y a pour les penseurs militaires à rester confinés dans un contexte de basse intensité, faussement persuadés que les conflits entre grandes puissances sont, sinon impossibles, du moins tellement improbables qu’ils ne méritent guère qu’on s’y attarde. Ce rappel à l’ordre était nécessaire sachant, qu’en prime, il s’accompagne d’une proposition d’emploi des forces brillante et révolutionnaire, riche en perspective tactique nouvelle.
Pour autant, la réalité actuelle cantonne, qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, nos armées dans des opérations qui font plus appel aux actions civilo-militaires, à la psychologie et au contrôle des foules ainsi qu’à la lutte contre insurrectionnel où la force ne peut être utilisée tactiquement dans son rôle classique sous peine d’aller à l’encontre de l’objectif stratégique.
Doit on pourtant rejeter les idées du général Hubin et les laisser sous clé sous prétexte qu’elles ne s’adaptent pas exactement et intégralement à nos obligations militaires présentes ?
Ou bien, aurons nous la sagesse et la perspicacité de prendre, ici et là, des éléments qui peuvent nous permettre de mieux appréhender et agir contre un phénomène polymorphe, décalé, qui fait appel au moins autant à la raison qu’à l’affect et qui ne peut donc être résolu de manière efficace qu’en l’étudiant pour le connaître le plus intimement possible.
Une chose au moins est certaine : quitte à se lancer dans de telles aventures aux résultats ô combien aléatoires, mieux vaut avoir bien préparer son affaire avant le déclenchement des hostilités sous peine de se retrouver englué dans des situations inextricables qui condamnent nos forces à une présence interminable, sclérosante, usante et qui accaparent des effectifs qui pourraient être mieux employés ailleurs.
Si les réflexions du général Hubin et d’autres penseurs peuvent nous aider et nous inspirer, n’hésitons pas, bien modestement, à tenter d’en élargir la portée à des domaines qu’ils n’avaient pas prévus d’aborder au départ.
Note : les lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur la phase de stabilisation, élément largement évoqué dans ce billet, peuvent se reporter à la "Doctrine d'emploi des forces terrestres en stabilisation", document mis en ligne sur le site du ministère de la Défense.