jeudi 27 septembre 2007

ASSAUT N° 23

La presse francophone de défense s’est enrichie, avec la création d’Assaut, d’un magazine qui, en imposant un ton très personnel, vient utilement compléter ses confrères déjà existants.

Pour ne rester que dans le domaine contemporain (il serait trop long de faire l’inventaire de toutes les publications historiques…), et sans compter ceux que j’oublie (qu’ils me pardonnent par avance), à côté de revues très pointues comprenant des analyses signées de grands noms comme DSI, Diplomatie ou Technologies et Armements, on trouve les comptes-rendus institutionnels (Heraclés, Doctrine, Les Cahiers du Retex), les revues spécialisées dans un type particulier de système d’arme (Air et Cosmos) et Raids, un magazine plus généraliste et qui se cherche un peu en ce moment mais demeure fort précieux, en particulier pour ses hors séries, superbes et didactiques.

Yves Debay, le fondateur et l’âme d’Assaut, dont j’avais déjà vanté le livre Wildcat dans ces pages, est justement un « dissident » de Raids. Entouré d’une équipe de spécialistes et de baroudeurs, il a su imprimer à son magazine le style si particulier qui fait sa force et le rend attachant à ses lecteurs. Avec ce vieux rouleur de caisses, on quitte les hauteurs de la philosophie doctrinale et on replonge avec délice ses rangers dans la boue des différents théâtres d’opérations où le rédac chef et ses troupes s’en vont traîner leurs guêtres à coté et avec les troupes.

Assaut est un magazine qui sent la sueur, le gazole, l’odeur de graisse métallique du Famas bien astiqué et la poussière. Ici, on côtoie le simple soldat, on partage ses rations, on cause tactique et moral des troupes avec le sous-off et les officiers subalternes, on fait du rens’ en partageant un thé ou une binouze avec les locaux. Debay aime ces jeunes gars (et filles…) qui servent leur pays de cette affection tendre et bourrue, un peu rugueuse et paternelle du vieux crocodile qui en a vu d’autres. Ses coups de pieds au c.., il les réserve aux politiques qui envoient les enfants de la Patrie au carton sans leur fournir le matériel adéquat, infantilisent l’opinion publique, désinforment où maintiennent les « braves gens » qui sont restés au pays dans l’ignorance des réalités de la guerre. Avec lui, les coups de gueule sont violents et certains « pontes » en prennent pour leur grade.

A noter que notre ami considère avec une suspicion certaine ceux qui se contentent de « faire la guerre sur Internet », comme ils les nomment avec mépris, ce qui explique qu’il ne lira probablement jamais ces lignes…

Mais peu importe, et c’est d’ailleurs cette intransigeance qui fait sa valeur de reporter de guerre à l’ancienne qui vit pleinement la maxime selon laquelle : « si la photo n’est pas bonne c’est que tu n’étais pas assez prés ». Des journalistes comme Debay, il en faudrait bien plus pour rendre compte des efforts de nos armées à l’extérieur et restituer avec tant de verve la chaleur suffocante du VAB écrasé par le soleil afghan, la trouille contenue du chef d’engin qui scrute les abords de la piste à la recherche du possible IED, l’héroïsme tranquille de chacun de ces soldats qui servent beaucoup et bien et demandent fort peu en retour.

Alors, pour la bonne cause du journalisme de guerre, je ne ferai pas dans la fausse pudeur : lisez le, achetez le et abonnez vous si vous aimez ce style brut de décoffrage et informatif à la fois.

Ce mois ci, un numéro spécial 1er RCP, dédié à l’Adjudant Pascal Correia, tombé pour la France en Afghanistan. Honneur à sa mémoire.

mercredi 26 septembre 2007

LES ARMÉES PRIVÉES ET L’AIDE DU PRIVÉ AUX ARMÉES

NE PAS CONFONDRE L’IMPLICATION DES ENTREPRISES PRIVÉES DANS LES OPÉRATIONS MILITAIRES DE STABILISATION AVEC LA PRIVATISATION DE LA GUERRE.


Le dernier Hors Série de la revue « Doctrine », éditée par le ministère de la Défense, est consacré à l’anticipation et à la gestion de la sortie de crise, ce qu’on appelle désormais la « phase de stabilisation », problème ô combien crucial et délicat qui nécessite encore d’être affiné et amélioré sur le plan doctrinal et pratique. Pour permettre l’émergence de pistes nouvelles et solliciter l’avis d’intervenants extérieurs compétents, le CDEF (Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces) a organisé un colloque consacré au sujet dont la synthèse des interventions et débats est présentée dans ce numéro spécial.

Je ne vais pas m’étendre sur les débats, le lecteur intéressé pourra facilement se procurer la revue gracieusement en ligne, qui présentent les qualités (pertinence des intervenants, mise à plat des problèmes, ouverture de pistes nouvelles) et le défaut (une certaine redondance des propos) typiques de ce genre de manifestations. Constatons simplement qu’un consensus se dégage sur trois points :

- Si l’armée française est parfaitement capable de réussir une intervention efficace, où la coercition est utilisée à plein (contre un adversaire moins puissant, cela va sans dire), son adaptation à la phase suivante, la stabilisation donc, est plus délicate.

- Le pouvoir politique doit faire preuve de plus de cohérence et bien comprendre que ce type d’opérations se place dans une perspective de temps long. Sa responsabilité, lorsqu’il choisit d’engager nos armées dans un tel conflit, est donc de prévoir la mise en place d’organismes décisionnels (permanents ou pas, les deux scenarii sont envisagés) solides et aptes à prendre des mesures adaptées, loin des contingences courtes qui dictent toute politique qui reste trop focalisée sur la prochaine échéance électorale et préfère les manifestations « publicitaires » à impact réduit aux initiatives aux effets moins immédiatement visibles mais objectivement plus efficaces.

- Enfin, la stabilisation impliquant une forte part d’actions civilo-militaires, il convient de mieux intégrer les entreprises privées dans le processus menant à la normalisation (reconstruction des infrastructures, régénération du tissu socio-économique local, intégration du pays en crise dans un contexte économique ouvert avec tous les bénéfices que les différents acteurs pourront en tirer). Ce type d’opérations relève, bien sur, strictement de la sphère privée et les militaires, dans ce cas, n’interviennent que pour protéger les entreprises impliquées contre les forces déstabilisatrices. La force n’est plus utilisée en coercition (ou alors seulement brièvement et de manière moins brutale qu’en intervention) mais en dissuasion et en protection des acteurs qui participent au rétablissement du pays et à sa prochaine normalisation.

Tout cela est très intéressant et fort riche d’enseignements sur les dernières opérations de basse intensité menées par la France. Le témoignage du général de corps d’armée Elrick Irastorza, ancien commandant de la force Licorne, vient apporter un éclairage complémentaire aux événements déjà connus et permet d’ajouter quelques points au billet que j’avais publié à ce sujet. Une phrase, cependant, glissée dans la conclusion de l’intervention de Mr Stalla-Bourdillon, m’a fait tiquer et quelques mots plus particulièrement :

« Le monde évolue à grande vitesse mais, curieusement, nous restons enfermés dans des schémas mentaux, devenus obsolètes avec la mondialisation, qui nous pénalisent, nous Français (« retour économique sur investissement militaire » ; protection d’entreprises privées françaises par nos forces armées ; création de sociétés militaires privées…) ». p22.

La protection de nos entreprises par les troupes présentes sur place est une évidence indiscutable qui relève du simple bon sens ; le concept de « retour économique sur investissement militaire » est plus discutable car, planifié en amont par des personnes mal intentionnés, il peut se transformer en pillage pur et simple des ressources du pays qu’on prétend libérer de l’oppression (cf. Halliburton). Toutefois, reconnaissons qu’il s’agit là d’un objectif, pour cynique qu’il puisse apparaître, qui reste acceptable et peut motiver les entreprises à s’installer pour participer au redécollage économique (tout comme la protection dont elles sont assurées de bénéficier, d’ailleurs).

J’avoue, en revanche, ne pas bien comprendre pertinence de l’encouragement à la création et à l’utilisation de SMP (sociétés militaires privées)… Et sans doute touche-t-on précisément avec ce cas à la limite qu’il ne faut pas franchir entre les deux sphères (privés et étatiques) qui sont amenées à intervenir dans un pays en sortie de crise.

On sait que la coalition emmenée par les USA a fait, et fait encore, un usage intensif des SMP pour les taches les plus diverses et avec des résultats pour le moins contrastés. Un billet fort éclairant de Ludovic Monnerat avait déjà pointé les limites de ce type d’entreprise dans un contexte contre insurrectionnel : focalisant contre eux la haine des populations locales, inopérant en terme de stabilisation, uniquement motivés par l’argent, moralement douteux, ces membres accumulent les défauts pour des avantages somme toute modestes et qui sont, eux-mêmes, la preuve de l’impréparation de la force occupante à un contexte de stabilisation efficace. Le récent « accrochage » des gardes du corps de la société Blackwater a provoqué, de la part du gouvernement Irakien, une réaction totalement inattendue mais bien vite réprimée : il a voulu prouver son autorité en congédiant ses anges gardien trop zélés. Les pressions américaines ont mis bon ordre à cette tentative d’indépendance insensée : les forces de sécurité irakienne ne sont pas fiables, les membres du gouvernement sont menacés de mort en permanence et l’armée US ne peut ni ne veut assurer leur protection. Blackwater restera donc sur place (avec les bénéfices financiers afférents) et pourra renouveler ses exploits militaires. A ce propos, il faut souligner les compétences tactiques évidentes de ces troupes d’élite : répliquer à une attaque au mortier (dont l’origine est par essence indirecte) en rafalant dans la foule alentour est une réponse parfaitement adaptée à la menace et qui mériterait d’être plus souvent enseignée à nos futurs officiers. Autant pour le mythe du « gladiateur » moderne, spécialiste et guerrier d’exception qui loue ses services avec la garantie d’une efficacité maximale.

Plus sérieusement, si le militaire, émanation armée d’un ordre étatique clairement défini, et l’entrepreneur privé, incarnation de l’initiative individuelle à but lucratif, sont amenés à se rencontrer et à travailler ensemble, jamais ils ne devraient se mélanger au point de faire des petits sous peine de donner naissance à un mutant incontrôlable et dont ni les moyens ni les buts ne sont ragoûtants.

Que certaines entreprises rigoureusement sélectionnées et contrôlées soient employés dans la phase de stabilisation et qu’elles en tirent des profits substantiels est une bonne chose, à la fois pour les acteurs du privé, pour les populations locales et pour les militaires qui se voient décharger de tâches pour lesquelles ils ne sont ni prévus ni formés.

En revanche, l’usage et même la simple détention de la force doit rester l’apanage de la puissance publique (de l’armée d’intervention, dans un premier temps, avant de passer le relais aux unités locales) sous peine de voir apparaître des dérives préjudiciables à l’ensemble des acteurs mentionnés plus haut ce qui aura pour conséquence de retarder, voire de rendre impossible une future normalisation, ce qui reste quand même le but recherché par tous.

Les SMP peuvent avoir leur utilité dans le cadre de certaines opérations ponctuelles très précises et délicates, lorsqu’une puissance ne veut pas, par exemple, s’impliquer ouvertement dans un conflit pour des raisons politiques ou qu’un gouvernement dispose des richesses mais pas des compétences ni du temps pour mettre en place une armée efficace et qu’il confie à des mercenaires bien entraînés le « sale boulot » (cf. le Sierra Leone en 1994).

Impliquer d’emblée et à long terme de telles entreprises dans un contexte intervention / stabilisation / normalisation, comme l’ont fait les américains en Irak, est une lourde erreur qui ne rapportent en définitive qu’aux propriétaires de ces sociétés et dont la force et les habitants qu’elle est censée aider finissent par se mordre les doigts.

Vouloir « sous-traiter » une guerre est un comportement qui se situe assez bien dans l’air du temps où la puissance publique est invitée à rester cantonnée dans une place de plus en plus congrue et où « faire de l’argent » sur tout et n’importe quoi est considéré comme acceptable.

En définitive, l’initiative privée et la réalisation de profit sont bel et bien de bons indicateurs du retour à la normale pour une société qui sort d’une crise grave. Mais le monopole de la force doit demeurer à la puissance étatique sous peine de dérives sévères qui peuvent, à terme, compromettre la mission de stabilisation dans son entier.

mardi 25 septembre 2007

« ZÉRO MORT » : RETOUR ET PRÉCISION SUR LE CONCEPT


L’auteur de ce blog s’arroge royalement le droit à l’erreur. Mais, si dire des sottises par ignorance ou mauvaise compréhension est excusable, c’est uniquement à la condition que votre serviteur s’astreigne à un devoir plus important encore que le droit précité : le devoir de correction qui implique de reconnaître qu’on s’est trompé de bonne foi, d’expliquer pourquoi et de mettre à la disposition du lecteur les éléments nouveaux qui ont permis la révision de l’erreur commise. On constatera donc que le maître de céans agit sur son territoire virtuel comme un despote éclairé : si je prends seul mes décisions et m’octroie une certaine liberté intellectuelle sur des sujets parfois sensibles, j’assume également mes possibles âneries et, répugnant à laisser des lecteurs se fourvoyer dans les voies malheureuses que je leur ai désignées, je leur fournis volontairement et de bon gré tout à la fois les preuves de mes bêtises et matière à les corriger. Ce n’est pas la démocratie, loin s’en faut et ce n’est d’ailleurs pas le but, mais ce n’est pas non plus de la propagande dictatoriale sourde à toute critique argumentée…

Ce préambule achevé j’en arrive au sujet. J’avais, dans un précédent billet, opposé deux visions antithétiques et que je considérai comme pareillement déviantes de la guerre : la notion de « zéro mort », populaire dans certains cercles politico-médiatiques occidentaux, et le « culte du martyr », exaltation morbide du suicide religieux lorsqu’il s’accompagne du carnage de civils innocents, pratique très en vogue chez les militants islamistes violents.

Or, il se trouve que j’ai trouvé dans l’ouvrage de Michel Yakovleff (Tactique Théorique) une note de bas de page particulièrement éclairante à ce sujet et qui nécessite que je précise mon propos antérieur. Voici textuellement ce que nous dit le colonel au sujet de cette notion de « zéro mort » :

« (…) le débat sur le « zéro mort », fondé d’ailleurs sur un grossier contresens : à l’origine (américaine), le critère de « zéro mort » n’est pas un critère de risque, mais un critère d’efficacité de la chaîne santé. Il signifie qu’un blessé ne meurt pas, c'est-à-dire, que la chaîne santé est en mesure d’arrêter toute évolution fatale à une blessure. Cela n’à rien à voir avec l’absence de combat, de blessures au combat, ni même de morts au combat. ».

Pour ne pas avoir l’air de sortir une note de son contexte, précisons que cet éclairage de Yakovleff est fourni à l’intérieur d’un chapitre consacré à la notion de risque et au danger qu’il y a à nier que, dans toute opération militaire, il existe une part de risque que non seulement il ne faut pas craindre mais, au contraire, qu’il faut appréhender correctement pour s’en faire une alliée et atteindre la victoire.

Cet extrait, limpide lui, m’oblige à préciser mon propos qui, par manque de clarté, a pu être mal interprété ou mal compris.

Le « zéro mort » est donc, à la base, un objectif militaire parfaitement valable et qui contribue à l’efficacité de la troupe au combat : un soldat se bat mieux s’il sait qu’il sera rapidement et efficacement secouru en cas de blessure. De même, à l’arrière, sa famille sera rassurée de savoir que le parent qui part à la guerre recevra tous les soins possibles et que la probabilité de revoir l’être cher en vie n’est pas négligeable. Par voie de conséquence, l’autorité politique, sachant qu’elle peut s’appuyer sur le soutien d’une opinion publique plutôt rassurée sur ce point et sur la confiance des soldats dans leur système de santé, craindra moins d’engager ses armées dans des opérations forcément dangereuses.

La perversion vient de ce que, d’un objectif vers lequel tendre au maximum, certains cercles d’influence ont voulu faire une réalité intangible, concrète et que, par malignité, paresse ou ignorance, ils ont tenté de faire gober cette dangereuse fiction du « zéro mort » à une opinion publique prompte à être rassurée sans chercher à voir plus loin. Dés lors que cette fallacieuse vision de la guerre a été intégrée, toute perte devient inacceptable, tout risque est disproportionné, toute décision volontariste se transforme en dangereux aventurisme.

Plus que la notion de « zéro mort », c’est donc notre rapport collectif, pusillanime et déformé, au risque en tant qu’élément constitutif de toute décision, a fortiori militaire, qu’il aurait fallu pointer du doigt. Cette approche déviante des réalités politiques et militaires, qui rappelle le fameux « principe de précaution » cher à certains, en travestissant un souhait prudent et motivant en une exigence permanente et indépassable, à contribué encore un peu plus à l’infantilisation des opinions publiques et à l’immobilisme des décisionnaires politiques, tétanisés par les réactions de l’arrière abreuvé d’idées fausses par les média. Presque aussi grave, elle a également contribué à donner de la guerre et de ses réalités une vision déformée et mensongère qui, au final, porte préjudice aussi bien aux militaires qu’aux politiques, aux citoyens qui observent et doivent, directement et indirectement, participer à l’effort de guerre.

La faculté à quantifier puis à accepter le risque comme une donnée omniprésente et avec laquelle on peut et on doit vivre est déterminante de notre volonté d’agir, ou pas, de l’ambition de cette action et des moyens que nous consentirons pour la soutenir.

J’espère que cette précision aura été utile au débat.

lundi 24 septembre 2007

LE « SYSTEME HUBIN » EN MODE CONTRE INSURRECTIONNEL

QUELS ENSEIGNEMENTS PEUT ON TIRER DU MODÈLE ÉCLATÉ DANS UN CONTEXTE DE STABILISATION ?


Cette réflexion découle directement du billet précédent qui tentait de résumer les pensées du général Hubin telles qu’exposées dans son ouvrage « Perspectives tactiques ». Pour s’en rappeler les principes essentiels, je ne peux qu’encourager le lecteur à se reporter au précédent texte voire, mieux encore, à lire l’ouvrage précité.

Comme je l’avais signalé, l’une des caractéristiques de ce modèle tactique est qu’il se place dans un contexte d’affrontement de haute intensité où la force est utilisée en coercition uniquement. Or, aujourd’hui, les exemples irakiens et afghans (entres autres) sont là pour nous le rappeler tous les jours, nos armées sont essentiellement engagées dans des combats dits de « stabilisation », jargon euphémistique pour désigner une situation de guerre de basse intensité à composante fortement, mais pas toujours et pas uniquement, contre insurrectionnelle où la force est confrontée à un adversaire non conventionnel dans ses tactiques de combat. A priori, donc, il peut sembler illusoire de tenter d’appliquer un modèle, pour novateur qu’il soit, qui reste dans un schéma classique d’attrition, à un adversaire qui, justement, tire sa force de son refus d’accepter le combat classique.

Pourtant, il est intellectuellement et, de manière plus pragmatique, enrichissant de voir en quels domaines le système éclaté, le combat tourbillonnant, l’utilisation intensive des hautes technologies et les autres pistes qu’expose le général Hubin peuvent être utiles dans ce style d’affrontement bien particulier.

Attention toutefois : il ne s’agit ici que d’un exercice très sommaire et rapide qui ne saurait s’apparenter ou se substituer à une véritable étude du genre. Tout au plus peut on discerner quelques ressemblances et désigner quelques chemins à explorer.

Pour ce faire, nous examinerons tout d’abord le contexte de l’utilisation de la force en mode de stabilisation, phase tactique elle-même mouvante et polymorphe, avant de voir les avantages et les faiblesses du système éclaté plongé dans cette situation particulière.


- Le contexte tactique propre aux phases de stabilisation :

Selon la doctrine officielle, cette période désigne en fait le temps qui survient juste après la phase dite d’intervention où la force est utilisée massivement en coercition avec des buts bien définis : détruire l’appareil militaire adverse, annihiler la volonté de résistance organisé de l’ennemi et, éventuellement, provoquer la chute de l’appareil étatique qui a, par ses actions, provoqué l’engagement de nos forces. Une fois l’objectif réalisé, si l’armée (ou la coalition) gagnante ne se replie pas sur son sol et reste sur place, pour des raisons diverses et variées, s’engage alors une nécessaire étape de stabilisation qui doit conduire à la normalisation du pays vaincu et à son retour, en tant qu’entité non menaçante, dans le concert des nations.

Autant l’intervention obéit à certaines règles tactiques et opératives relativement simples, autant la stabilisation, objectif plus stratégique, requiert une solide préparation ante bellum et, malgré cela, demeure une période confuse qui, mal conduite, peut piéger la force dans un bourbier long et coûteux à tous points de vue au point d’annihiler les effets positifs de la victoire initiale.

Car la mise à bas du système sécuritaire et étatique adverse fait naître des menaces non conventionnelles auxquelles il faudra répondre de manière adaptée tout en ménageant le bien-être des populations locales pour s’assurer de leur soutien, condition sans laquelle toute normalisation est inenvisageable.

Pour la force occupante, gardons ce terme par commodité malgré sa connotation négative, les menaces sont essentiellement de trois ordres : systèmes criminels (l’appareil sécuritaire s’étant effondré, les gangs et autres bandes armés peuvent pulluler et constituer une menace permanente pour des populations qu’il faut protéger), systèmes revendicatifs (nationalisme, rejet de l’occupant, nostalgie de l’ancien régime qui peuvent conduire certains à s’insurger violemment contre la puissance victorieuse), système révolutionnaire (volonté de profiter du chaos pour mettre en place un modèle gouvernemental politiquement inacceptable pour la force occupante car représentant une menace à long terme en cas de victoire). Ces trois systèmes peuvent se combattre, se mélanger, s’alterner, voire, dans le pire des cas, exister tous ensemble et avoir tous pour ennemi commun la puissance occupante.

La guerre d’Irak de 2003 et les événements qui ont suivis sont particulièrement éclairants sur ce point tant ils constituent un cas d’école. Dans un premier temps, une intervention brillante, bien planifiée, bien exécutée, rapide et peu létale, pour les forces attaquantes s’entend. Puis, manque d’anticipation, imprévoyance stratégique et ignorance doctrinale mélangés, une stabilisation catastrophique ne pouvant déboucher sur une normalisation et, par conséquent, l’enlisement de la force dans une guerre de basse intensité qui, au contraire de la phase de haute intensité, s’avère usante, moralement, humainement, matériellement, économiquement coûteuse pour la puissance occupante. Facteur aggravant, les armées de la coalition sont confrontées là-bas aux trois systèmes déstabilisateurs tous ensemble (dans le cas présent : « ali babas », revendications ethnico-religieuses et présence active de la guérilla islamiste). De plus, pour des raisons stratégiques, un retrait des forces est inenvisageable à court voire moyen terme.

Ou comment le chemin vers l’Enfer militaire est pavé de bonnes intentions…


- Le contexte tactique de la stabilisation vis-à-vis du système éclaté :

Mais ce qui est exposé ci-dessus reste très général : quels sont les points de convergences et de divergences entre ces situations où la coercition n’est plus la seule option menant à la victoire et les perspectives tactiques ouvertes par le général Hubin ?

Tout d’abord, la force est essentiellement immobile ou cantonnée dans des secteurs bien définis : pour maximiser la sécurisation de vastes zones et protéger les populations civiles, une présence constante s’impose. De vastes bases pérennes sont créées ce qui va à l’encontre des recommandations tactiques en coercition. D’un autre côté, non seulement cette présence est essentielle, mais les ennemis ne disposent généralement pas des moyens technologiques permettant de profiter de manière décisive de cette immobilité.

La construction divisionnaire « classique » perd de sa pertinence dans les opérations de stabilisation : certaines armes sont essentielles (infanterie, artillerie, renseignements, génie), d’autres deviennent inutiles (DCA…). La structure divisionnaire doit donc s’adapter et se remodeler de manière à répondre à ses nouvelles missions tout en restant facilement « reformatable » dans le cas où elle se retrouverait ponctuellement confrontée à un ennemi qui emploierait des méthodes « classiques » (Falludja).

Les civils, largement ignorés dans les schémas définis par le général Hubin, deviennent omniprésents et de leur attitude dépend la victoire ou la défaite. La force ne peut être utilisée sans discernement. D’un autre côté, les armes de haute technologie et de haute précision dont l’usage est recommandé, permettent d’éviter, dans une certaine mesure, les dommages collatéraux que l’emploi de systèmes plus rustiques ne manquerait pas d’engendrer.

L’adversaire refuse l’identification par le port de signes distinctifs et apparents, ce qui complique fortement les tâches du renseignement et de la désignation des cibles, primordiales dans l’esprit du combat éclaté.

Enfin, au lieu d’un combat brutal et rapide, sans temps mort et qui évite toute fixation, on est au contraire dans le cas d’une lutte de longue haleine contre un adversaire polymorphe dont l’enjeu, hautement subjectif, demeure le contrôle et l’adhésion des populations. A l’addition mathématique des matériels et personnels détruits en un temps rapide, l’attrition, se déroulant loin des spectateurs civils, on passe donc à un combat d’adhésion où chaque action sera examiné, jugé, sachant bien que c’est de cette perception qu’émanera la victoire ou la défaite.


- Les avantages du système éclaté en mode contre insurrectionnel :

Pour autant, aussi aléatoire et inadapté le système éclaté peut-il apparaître dans ce contexte, et il n’est d’ailleurs nullement question ici de s’en inspirer en totalité, il ouvre certaines pistes qui amènent des réponses intéressantes pour faire face aux menaces diffuses que rencontre la force en stabilisation.

L’utilisation intensive de la haute technologie, par exemple, est un élément qui peut s’avérer redoutable contre un ennemi peu ou mal équipé en ce domaine. Il est de bon ton de vanter les mérites de la rusticité et la supériorité de l’humain sur la machine ; mais, sans renier ce principe essentiel, la technologie reste le plus sur moyen de détecter, d’identifier, de parer et de délivrer des coups à un adversaire moins bien pourvu en minimisant les erreurs et les dommages collatéraux afférents. Ainsi, appareils de vision nocturne et infrarouge, télémétrie laser, drones, armes de précisions gardent ils leurs pertinences dans un contexte ou l’ennemi cherche la furtivité. La capacité pour la force en stabilisation de détecter et d’anéantir instantanément tout adversaire aussitôt identifié, et uniquement lui, peut s’avérer déterminante sur le long terme.

A côté des grandes formations statiques, qui doivent répondre aux besoins vitaux des habitants dont elles ont la charge dans leurs zones d’opérations, on peut imaginer la création d’unités exclusivement combattantes qui agiraient en coercition contre les adversaires de la force en cherchant à contrarier ses efforts, pour peu que ces derniers commettent la folie, ou mieux qu’on les y poussent, de se cantonner dans des zones clairement délimités d’où les civils seraient exclus et où le rendement des armes et du combat tournoyant pourraient alors donner à plein.

L’adaptabilité de la force, le caractère isotrope des menaces, la délégation des pouvoirs de décision jusqu’aux plus petits échelons maillés entre eux par un système d’information performant sont également des données pertinentes et utiles dans un contexte de stabilisation.

L’absence de moyens aériens adverses, la rusticité des armes contre aéronefs aux mains des insurgés, permet l’emploi intensif des acteurs militaires évoluant dans la troisième dimension et ce pour toutes les missions : appui-feu, renseignement, mais aussi raids et ravitaillement de forces réduites imbriqués dans le dispositif ennemi.

L’imbrication des forces, justement, et l’absence de linéarité des dispositifs, résultent, dans l’ouvrage du général Hubin, d’une volonté clairement établie, recherchée et rendue possible par l’amélioration des caractéristiques techniques des engins de combat. Dans un contexte de stabilisation, cette imbrication est un fait non volontaire (subi) et souvent source de désagrément pour la force organisée de manière divisionnaire, donc lourde, centralisée, manquant de souplesse et, parfois, de réactivité. De plus, les éléments imbriqués le sont au sein d’un milieu à conquérir et dont la perception subjective de l’action des forces est essentiel : les populations civiles. L’identification des différents éléments (hostiles, amicaux, neutres) et les réponses différentes à donner à chacun selon son statut sont donc primordiales.

Enfin, les guérillas et autres systèmes adverses agissent souvent eux-mêmes en mode éclaté, plus par obligation et/ou intuition que par doctrine d’ailleurs. Comprendre cette organisation pour s’y adapter est une des clés du succès des opérations stabilisatrices.


- Les obstacles qui empêchent la pleine utilisation du système éclaté.

Pour autant, et quelles que soient les possibilités qu’il offre dans certaines situations ou dans certains aspects du combat dans un contexte de guerre au sein des populations, le système éclaté ne peut venir qu’en appoint du système classique et non se substituer à lui. Trop de facteurs vont en effet à l’encontre de son utilisation cohérente et efficace. Deux éléments, en particulier, viennent perturber la mécanique éclatée et lui ôter la plus grande partie de sa puissance de frappe pour emporter la victoire.

Le premier est lié à l’environnement où les forces de stabilisation sont obligés de se poster et d’agir : le milieu urbain, centre de décision politique, lieu d’habitation majoritaire, fournisseur des services essentiels (eau, électricité, services publics) sans lesquels la normalisation est impossible. Or, la guerre, du moins lorsqu’elle est obligée de se concentrer en zone urbaine, revêt un caractère difficilement compatible avec les notions de combat tournoyant, de soudaineté, de mouvements continus de la force. L’environnement urbain induit forcément une certaine linéarité, la constitution d’un front continu, même limité à un immeuble ou à un pâté de maisons, et le retour aux bonnes vieilles méthodes divisionnaires classiques : fixer, déborder, percer.

Le second élément est la présence constante et primordiale des civils dans le contexte de la stabilisation : à la fois cibles, enjeux et acteurs d’un conflit qui est sorti du cadre classique de la guerre d’attrition.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la bataille de la stabilisation est une guerre d’adhésion où la conquête des cœurs et des esprits compte plus que celle du territoire, de toute façon déjà acquis aux forces occupantes lors de la phase précédente (l’intervention). L’emploi des armes et leurs effets, l’attitude du personnel militaire, la perception de leurs actions, au combat mais aussi au quotidien : tous ses éléments forment l’alchimie, réussie ou non, qui débouchera sur la victoire (l’adhésion des civils à la cause de la force occupante) ou la défaite (le rejet de cette dernière et l’aide massive apportée aux éléments criminels et/ou insurgés).


CONCLUSION :

Le modèle décrit avec talent par le général Hubin dans son ouvrage reste essentiellement un système coercitif à employer dans un contexte de haute intensité : c’est un fait et un parti pris qui veut, justement, montrer l’erreur qu’il y a pour les penseurs militaires à rester confinés dans un contexte de basse intensité, faussement persuadés que les conflits entre grandes puissances sont, sinon impossibles, du moins tellement improbables qu’ils ne méritent guère qu’on s’y attarde. Ce rappel à l’ordre était nécessaire sachant, qu’en prime, il s’accompagne d’une proposition d’emploi des forces brillante et révolutionnaire, riche en perspective tactique nouvelle.

Pour autant, la réalité actuelle cantonne, qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, nos armées dans des opérations qui font plus appel aux actions civilo-militaires, à la psychologie et au contrôle des foules ainsi qu’à la lutte contre insurrectionnel où la force ne peut être utilisée tactiquement dans son rôle classique sous peine d’aller à l’encontre de l’objectif stratégique.

Doit on pourtant rejeter les idées du général Hubin et les laisser sous clé sous prétexte qu’elles ne s’adaptent pas exactement et intégralement à nos obligations militaires présentes ?

Ou bien, aurons nous la sagesse et la perspicacité de prendre, ici et là, des éléments qui peuvent nous permettre de mieux appréhender et agir contre un phénomène polymorphe, décalé, qui fait appel au moins autant à la raison qu’à l’affect et qui ne peut donc être résolu de manière efficace qu’en l’étudiant pour le connaître le plus intimement possible.

Une chose au moins est certaine : quitte à se lancer dans de telles aventures aux résultats ô combien aléatoires, mieux vaut avoir bien préparer son affaire avant le déclenchement des hostilités sous peine de se retrouver englué dans des situations inextricables qui condamnent nos forces à une présence interminable, sclérosante, usante et qui accaparent des effectifs qui pourraient être mieux employés ailleurs.

Si les réflexions du général Hubin et d’autres penseurs peuvent nous aider et nous inspirer, n’hésitons pas, bien modestement, à tenter d’en élargir la portée à des domaines qu’ils n’avaient pas prévus d’aborder au départ.


Note : les lecteurs qui souhaitent en savoir plus sur la phase de stabilisation, élément largement évoqué dans ce billet, peuvent se reporter à la "Doctrine d'emploi des forces terrestres en stabilisation", document mis en ligne sur le site du ministère de la Défense.


samedi 22 septembre 2007

PERSPECTIVES TACTIQUES

PAR GUY HUBIN.

Préface de Hervé Coutau-Bégarie.


Tous les livres dont je parle dans ces pages méritent bien sur qu’on y jette un œil, ne serait ce que parce que je ne prendrai pas le risque de raser mes rares mais ô combien exigeants lecteurs, que je remercie au passage pour leur fidélité et leurs remarques toujours pertinentes.

Il en est pourtant à qui je réserve une place à part dans mon panthéon personnel de la littérature militaire, qu’elle soit historique, technique, théorique ou testimoniale. Le livre de Guy Hubin en fait partie.

Révolutionnaire, profond, parfois fiévreux dans ses mises en garde, toujours pertinent, dérangeant tant il bouscule notre vision traditionnelle de la guerre qu’il embrasse d’un regard d’aigle avant d’en balayer la plus grande partie avec cet avertissement simple : la manière de conduire une bataille, la tactique, a profondément changé et nous devons dés à présent prendre ce fait en cause pour ne pas nous retrouver démunis le jour venu et combattre avec « une guerre de retard ».

Cet ouvrage court mais dense constate que, si les études sur la stratégie sont légion, c’est le niveau tactique qui a le plus bénéficié des changements et innovations techniques récentes. Or, penser la stratégie sur les bases d’un déroulement tactique et opératif obsoléte conduit immanquablement à l’échec. Pire, il condamne tous les travaux stratégiques actuels à devenir périmé dés les premiers engagements, situation qui n’est pas sans rappeler certains mauvais souvenirs aux français (cf. la bataille des frontières de 1914).

Tenter de résumer en quelques lignes un tel travail de fond condamne immanquablement l’auteur de l’exercice à travestir, à omettre, à diluer un propos anticonformiste et visionnaire. Je vais pourtant m’y risquer en tentant d’être le plus respectueux possible de la pensée du général Hubin.

Le postulat de départ indique qu’à travers l’histoire, ce sont les progrès techniques de l’armement employé qui ont poussé, souvent dans la douleur, aux mutations tactiques. Le système de formation monolithique des hoplites, par exemple, recherchait le choc et le contact, la fixation puis la destruction du dispositif adverse étant l’aboutissement du contact et donc de l’engagement. Dans ce schéma tactique, la division de la force et la manœuvre devenait impossible une fois que les formations s’étaient rencontrées.

Le développement des armes permettant de tuer à distance et de leur puissance de feu a permis la défense mobile et, par conséquent, la création et l’utilisation efficace du système divisionnaire capable de faire manœuvrer des forces qui pouvaient rompre le contact, se repositionner, manœuvrer sans risquer la destruction, inévitable avec le système monolithique. Ainsi est né le triptyque : fixer, déborder, percer, propre au système divisionnaire encore en vigueur aujourd’hui.

Mais l’auteur identifie, depuis les années 70, que des progrès majeurs ont été réalisé dans quatre domaines principaux, progrès qui vont bientôt atteindre leur apogée et révolutionner la tactique traditionnelle : les performances de la navigation (qui fait que chacun sait exactement où il est et où il va et, plus important encore, que cette information est disponible pour tous les échelons, des chefs aux plus petites unités) ; le tir en mouvement qui, en permettant aux forces de manœuvre de devenir des forces de mêlée, bouscule le vieux principe de linéarité des dispositifs où, sitôt le contact établi, on assistait à une première phase de fixation avant d’entamer les deux suivantes ; la précision des tirs indirects, aussi bien air-sol que sol-sol (avec les obus d’artillerie à guidage laser et à sous munitions à guidage terminal) qui fait qu’un objectif acquis est un objectif détruit (ce qui interdit la concentration des forces sous peine de les voir anéanties sitôt détectées) et, avantage non négligeable, allége considérablement la logistique ; enfin, l’identification (grâce aux progrès de la navigation, entres autres) des éléments du champ de bataille devenant plus facile et plus sur, la rapidité des manœuvres et l’implication de tous dans un combat extrêmement précis et soudain devient possible.

De toutes ces nouvelles performances, certaines encore en développement, d’autres déjà bien installées, l’auteur tire une conclusion forte : la dépolarisation du champ de bataille. Au système divisionnaire doit succéder le système éclaté où les dispositifs et les acteurs s’entremêlent, où les effectifs des armées rapetissent, où les armes sont plus efficaces et où le combat est appelé tournoyant. La conception, la conduite et l’exécution de la manœuvre ne sont plus des notions figées mais les acteurs du combat évoluent, changent de statut au gré de la bataille. Hyper adaptabilité, sophistication des matériels et des munitions, logistique réduite et fonctionnant non plus selon la notion de flux (la fameuse noria) mais selon celle de la pulsation, tous ces éléments condamnent non seulement le système divisionnaire mais rendent aussi aléatoires les vieux schémas tactiques : fixer l’ennemi n’est plus indispensable puisque le tir en mouvement rend possible la continuation de la manœuvre pendant le contact et l’imbrication des forces adverses ; se concentrer devient mortel dans la mesure où la précision des tirs indirects expose toute formation trop importante et immobile à une destruction rapide si elle est identifiée ; le débordement devient inutile puisque la ligne de contact n’existe plus et que les différents acteurs s’entremêlent. C’est ainsi que le combat devient tournoyant, isotrope, rapide et fluctue sans cesse au gré des actions des pions imbriqués dans un dispositif éclaté.

Comme je l’ai dit au début, et comme je le réalise en me relisant, il est quasiment impossible de restituer en quelques lignes toute l’ampleur de ce que cette révolution tactique comporte comme possibilités. De plus, l’ouvrage est riche d’anecdotes, d’exemples, de références et d’autres points primordiaux qu’il m’est impossible de relever tous ici, sauf à citer le livre en entier. Je vous en offre juste un passage qui me semble résumer (en partie) les implications de ces nouvelles « Perspectives tactiques » pour le combat de demain :

« Au schéma jusqu’ici en vigueur : « fixation, concentration, percée et/ou débordement », se substituera celui de « l’imbrication, dilution, destruction » traduisant la succession de combats isolés et tournoyants, aux objectifs difficiles à cerner, jusqu’au moment où, se révélant trop tard à l’adversaire, ils le contraindront à la concentration, ultime étape précédant sa destruction. ».

Il convient toutefois de mettre un petit bémol à cette splendide démonstration. En effet, l’auteur n’envisage ici que la force en mode de coercition et de combat conventionnel de haute intensité : ce type de schéma ne concerne que l’affrontement d’armées possédant peu ou prou les mêmes capacités techniques. Il ne s’agit nullement d’apporter ici des éclaircissements sur les attitudes et les tactiques à adopter dans une phase de stabilisation et de contre guérilla où, par choix et manque de moyens, l’adversaire va refuser à l’armée la mieux dotée d’utiliser son matériel de pointe et tenter de lui imposer ses propres tactiques de combat.

Ce petit livre (130 pages) ouvre presque à chaque ligne de nouveaux horizons pour le tacticien et doit inévitablement interpeller le stratège en lui démontrant les possibles capacités des nouvelles technologies dans les combats de demain. Car, à ceux qui restent persuadés que nos armées étatiques n’auront plus à faire face qu’à des armées irrégulières ou qualitativement très inférieures aux nôtres (cf. le vieux débat sur la trop grande sophistication de certains systèmes d’armes français…) et que, par conséquent, de telles réflexions n’ont pas lieu d’être, l’auteur répond carrément :

« Pour l’heure, le monde occidental possède, en ce domaine, une avance considérable, mais, d’une part, sa fâcheuse habitude de vendre ses meilleurs équipements à ses futurs adversaires, lui vaudra tôt ou tard quelques difficultés, et, d’autre part, l’ennemi ou l’allié d’hier peuvent devenir l’ennemi ou l’allié de demain ».

Sages paroles à méditer sans modération…

J’avais dans un précédent billet émis la crainte de voir s’atrophier les capacités de réflexion de nos penseurs militaires sous l’effet de trop lourdes contraintes budgétaires. Je constate avec plaisir que je m’étais trompé.

Un ouvrage indispensable à lire absolument, déjà un classique.

Espérons prochainement un nouvel opus des fulgurances intellectuelles du général Hubin.


PERSPECTIVES TACTIQUES 2éme édition

Par Guy HUBIN.

Préface d’Hervé Coutau-Bégarie.

Editions Economica. 2003.

vendredi 21 septembre 2007

TU SERAS UN HOMME, MON FILS

UN PEU DE POÉSIE DANS UN MONDE DE BRUTES



Le célèbre poème "If" de Rudyard Kipling, publié en 1910, a connu diverses traductions françaises plus ou moins fidèles à l'original. Paradoxalement, c'est la plus libre de toutes que j'ai toujours préféré, celle composée par André Maurois en 1918. Ce texte magnifique, bouleversant, rempli d'une morale intemporelle et d'une force paisible mais brute, touche au coeur de tout homme et demeure une source inépuisable d'inspiration, de paix, de confiance et de détermination. A lire, à relire, à méditer, à connaître par coeur.
Voici ce petit morceau de tranquille humanité.





TU SERAS UN HOMME, MON FILS

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser, sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu peux être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite,
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront ;

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.


Sublime, non ?

Le lecteur curieux pourra consulter ici le texte original et cinq différentes traductions.

jeudi 20 septembre 2007

L'OTAN, LA FRANCE, L'EUROPE

OPPORTUNITES, ESPOIRS, STATU QUO ET RÉSIGNATIONS…

La discussion lancée par mon dernier billet a suscité des commentaires intéressants de la part de lecteurs affûtés qui ont permis, je m’en réjouis et en félicite ici les contributeurs, de soulever un certain nombre de questions, d’opportunités, de convictions sur lesquels je me sens obligé de revenir. J’aurai pu répondre sur le fil des commentaires mais je préfère laisser la discussion entre les intervenants se poursuivre (s’il y a lieu) et revenir plus en détail sur le fond à propos de la France, de l’Otan et de l’Europe de la défense. Le sujet est si vaste que je ne peux qu’exprimer ma modeste opinion et non un quelconque credo, c'est-à-dire une conviction que j’imagine pérenne mais qui est susceptible d’évoluer à la faveur d’arguments contraires pertinents, d’événements pour moi inattendus ou de nouvelles informations.

Oublions, et c’est bien sur difficile, la médiocrité actuelle qui prévaut chez nos sympathiques gouvernants qui règnent le nez sur les sondages et pour lesquels « long terme » signifie « prochain mandat électoral ». Fboizart a publié à ce sujet un billet dont je ne retrancherai pas un mot (ou presque). Faisons donc comme si nous avions la possibilité de faire connaître à ces glorieux personnages nos attentes en matière de défense et comme si nous pouvions leur parler franchement et concrètement de l’avenir que nous voyons pour notre pays et le continent européen. En somme, comportons nous en citoyens et non simplement en bétail à voter gavé de propagandes télévisuelles plus ou moins orientées…

La France, l’Europe, l’Otan : voilà un charmant « ménage à trois », autrement dit, qu’on me pardonne mon conservatisme moral, une union bancale qui compte un participant de trop, un partenaire qui peut certes pimenter à l’occasion quelques événements sortant de l’ordinaire mais dont la présence sur le long terme n’est ni souhaitable, ni souhaitée. Cherchez l’intrus, pourrait on dire comme dans ces petits jeux pour enfants, et l’intrus, en ce qui me concerne, c’est l’Otan. Attention, pas les USA, mais le traité de l’Atlantique Nord et sa survivance anachronique, bouée de sauvetage à laquelle des européens qui sacrifient consciencieusement leur outil de défense se raccrochent dés qu’il s’agit de « faire la guerre » pour de vrai. Mais aussi, pour nos alliés américains, véritable levier d’influence qui leur permet de garder la main sur ce continent à qui ils n’envisagent pas de laisser prendre trop de libertés, les couvrant d’une amitié qui, parfois intéressée, se fait un brin étouffante.

Trois possibilités s’offrent à nous, français et européens, en ce qui concerne l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Otan :

- Le statu quo :

A tout prendre, c’est la pire des solutions puisqu’elle marquera définitivement notre affaiblissement inexorable au profit d’une Amérique prête, elle, à consentir de lourds efforts en matière militaire. Ne rien changer à la posture actuelle signifie, en clair, nous placer sous l’aile protectrice de l’aigle US, oiseau majestueux mais qui peut se montrer peu amène si on lui refuse ce qu’il estime mériter. Nous maintenons nos armées au strict minimum, ce qui ravira les chantres des « économies » qui raisonnent plus en terme de bilans comptables que d’objectifs stratégiques à atteindre. Politiquement, nous perdons la main en même temps que nos armées indépendantes car un pays qui n’est pas militairement puissant ne peut prétendre être audible auprès de concurrents qui eux le sont. Lorsqu’on dialogue avec une nation hostile, on est toujours mieux entendu avec un mot gentil et un revolver qu’avec le mot gentil tout seul, pour reprendre en l’adaptant un peu la formule célèbre d’Al Capone. En l’espèce, si nous ne faisons rien et si nous nous cantonnons à la toute petite place qui est la nôtre et qui ne peut, vu les décisions actuelles, que décroître, nous perdons tout. Le statu quo signifie aussi bloquer net l’intégration européenne au niveau où elle est aujourd’hui, du moins politiquement et militairement parlant. Faire de l’Europe un grand marché commun et seulement cela peut être un objectif. J’espère simplement, et peut être naïvement, que nous avons plus d’ambitions.

- L’intégration pleine et entière :

C’est l’option qui semble avoir la faveur de l’actuel gouvernement français. C’est son droit le plus strict mais il eut été heureux qu’il en fasse l’annonce avant son élection plutôt qu’une fois installé, et pour cinq ans, sous les ors de la République. Dans cette posture, non seulement nous restons dans l’Otan, mais nous choisissons d’y prendre une place plus importante qu’aujourd’hui tout en gardant bien présent à l’esprit que, de toutes les manières, nous n’en serons jamais l’acteur le plus puissant ni le plus écouté. C’est un choix qui se respecte, à condition de mettre l’orgueil national sous le boisseau, d’accepter, de plein gré cette fois, de déléguer une grande part de notre vision stratégique et de nos capacités d’intervention à un puissant voisin et, autre corollaire, de couper définitivement les ponts avec les grands puissances continentales émergentes : la Russie, la Chine et l’Inde qui ne nous considérerons plus comme des partenaires et alliés potentiels mais comme les membres d’une alliance concurrente avec laquelle il reste quelques vieux contentieux historiques qui, pour des nations qui ont la mémoire longue, ne s’oublieront pas de sitôt. C’est un choix cohérent mais dont il faudra payer le prix le moment venu et qui mérite, au minimum, qu’on en informe (je n’ose dire « qu’on le propose ») les citoyens le cas échéant. A l’échelle européenne, ce type de positionnement stratégique me semble au moins aussi important pour l’avenir que le Traité Constitutionnel dont on nous a tant rebattu les oreilles en son temps et qui fit ici l’objet d’un referendum dont on connaît le résultat…

- L’autodissolution progressive et le remplacement de l’Otan par une autre alliance.

Inutile de préciser que cette option a ma faveur. Il ne s’agit pas de faire un bras d’honneur aux américains, comme certains pourfendeurs de l’antiaméricanisme peu enclins à la modération verbale et qui, derrière chaque phrase un peu critique, croient déceler les relents de je ne sais quelles pulsions politiques malsaines, voudraient nous le faire croire. Simplement, nous remercions bien sincèrement l’Otan pour tous les services rendus, nous annonçons notre intention de nous en retirer en masse pour créer une autre intégration militaire, avec ou sans les USA, qui sera plus à même de défendre les intérêts de l’Europe continentale. Ce qui ne signifie pas de ne pas suivre nos alliés et amis américains s’ils sont menacés ou si la cause qu’ils proposent est juste. Nous nous plaçons cependant clairement dans une posture stratégique européenne qui se lance, volontairement et résolument, dans la longue marche vers l’intégration militaire et politique. Mais intégration ne veut pas dire dilution des nations : plutôt l’addition de forces puissantes et complémentaires dans le but de servir de grands intérêts régionaux communs. Comme tout ceci ne peut se faire en un jour et que de nombreuses réticences devront être surmontées, je propose de commencer dés à présent si les peuples, cela va de soi, consultés et informés de manière transparente, en prennent la décision librement.

En bref, et pour résumer ce que j’avais déjà exposé dans ses pages il y a quelques temps :

- Nous allons vers un monde multipolaire structuré autour de grands ensembles continentaux militairement puissants, politiquement cohérents et ambitieux dans leurs stratégies à long terme : la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, la Russie. Une Europe désunie, politiquement et diplomatiquement faible voire dépendante ne saura tenir son rang dans ce monde là.

- L’intégration continentale européenne, politique et militaire, est donc une nécessité pour à la fois renforcer notre unité et dissuader d’éventuels comportements prédateurs à l’encontre de nos intérêts.

- Cette intégration ne se fera certainement pas en un jour et certaines nations, dont la France, doivent commencer à montrer l’exemple en ne laissant pas faiblir leurs outils de défense purement nationaux sous prétexte d’économies budgétaires ou de la présence du parapluie de l’alliance Atlantique qui dépend, somme toute, de la bonne volonté d’un pays qui peut fort bien vouloir changer de politique et nous laisser dans la mouise si tel est son intérêt conjoncturel.

- Enfin, l’Otan était à l’origine une alliance militaire défensive destinée à contrer une menace qui a disparu. Sa pérennité en l’état me semble donc pour le moins reposer sur de mauvaises bases. Au minimum, une redéfinition de ses missions et, surtout, de ses buts est nécessaire pour clarifier sa position et justifier son maintien, aux yeux de nos populations comme des états anciennement ennemis.

Voilà à peu prés la conviction qui est la mienne en l’état actuel des choses. Cette position n’est pas gravée dans le marbre et reste ouverte à tous les aménagements et/ou modifications à condition qu’ils soient clairement exposés et non décidés en catimini ou dictés par un manque d’ambition stratégique. L’infantilisation des peuples, c’est aussi cela : ne pas les croire suffisamment intelligents ou intéressés pour s’occuper de questions qui gouverneront pourtant leurs destinées pour de très longues périodes.


Notes : la carte reproduite ci-dessus l'est sous le régime du GNU Free Documentation License. Elle est une œuvre de Kpalion.


mardi 18 septembre 2007

FEU SUR L'IRAN ET RETOUR VERS L'OTAN !

VERS UNE NOUVELLE POSTURE DIPLOMATIQUE FRANÇAISE ?

Il faut reconnaître une qualité à Mr Sarkozy : en matière de politique étrangère, il est d’une remarquable constance. Seul contre tous, et avec un certain courage, il a fustigé dés 2003 la position française sur l’Irak. Il n’a, depuis, cessé de marquer sa différence avec ce qu’il considère comme une politique archaïque, arrogante, anti-israélienne, anti-américaine, tiers-mondiste, politique relayée par un personnel diplomatique auquel il réserve son mépris le plus épais. Désormais parvenu au pouvoir suprême, il peut mettre en place la posture internationale qu’il a toujours appelée de ses vœux avec l’énergie qu’on lui connaît.

Ce nouveau positionnement, qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, marque une rupture nette avec la vision traditionnelle française, héritée de De Gaulle et marquée par l’indépendance vis-à-vis des grandes puissances, le refus de l’intégration dans l’Alliance Atlantique et l’ancrage du pays dans un destin européen, le continent étant vu comme un ensemble géographique et humain cohérent, par delà les aléas politiques. De tout cela, bientôt, il ne restera plus grand chose.

Les rodomontades verbales de l’excellent Dr Kouchner, tout comme les réactions indignées des principaux visés par ces saillies, ne doivent être prises que pour ce qu’elles sont : une manière de mettre la pression sur un pays et ses dirigeants pour leur montrer qu’on les tient à l’œil. La forme est sans doute contestable, notamment les explications assez emberlificotées d’aujourd’hui qui virent notre ministre des Affaires Etrangéres, gourmandé par les Russes pour son bellicisme, se lancer dans des exégèses sémantiques peu convaincantes. Soit on veut faire les gros yeux, et on s’y tient, soit on reste prudent et on évite d’appeler à la guerre. Tout le monde ne peut avoir l’aisance tranquille d’un Teddy Roosevelt qui définissait à peu prés ainsi la diplomatie : parler doucement tout en caressant un gros bâton. Mr Kouchner parle trop fort et brandit un bâton qui lui saute bien vite des mains…

Là n’est pas l’important. En revanche, le soutien affiché par le Président de la République lui-même à la position d’extrême fermeté des USA vis-à-vis de l’Iran, position défendable par ailleurs, plus les « réconciliations » estivales avec une administration qui sombre à tous points de vue et dont le bilan restera, au dire des experts américains eux-mêmes, mitigés, plus la volonté exprimée par le ministre de la Défense de rentrer dans l’Otan « sans barguigner », plus une certaine distance prise avec les partenaires européens, tout cela commence à faire beaucoup… Peut-être même beaucoup trop.

Les grands discours sur l’Europe sont bien sympathiques mais je ne vois pas très bien comment on accélérera la création d’une vraie dimension militaire à l’Union tout en s’alignant diplomatiquement sur les USA (qui, comme chacun sait, soupirent d’aise à l’idée d’une alliance militaire dont ils ne seraient pas les initiateurs et les principaux décideurs), en prônant le renforcement de l’Otan et la pleine intégration de la France dans cet organisme utile mais daté et dont l’existence même interdit de facto toute liaison durable avec les Russes. De même, prêcher l’Europe de la Défense tout en pratiquant des coupes franches dans le budget militaire français parait un peu limite, sauf à considérer que la seule chose que la France puisse mettre dans la balance soit… son arsenal nucléaire. Et de le brandir sous le nez de nos partenaires qui regardent ce type de matériel avec suspicion, en s’étonnant ensuite qu’ils fassent les effarouchées me semble une façon bien pratique pour se trouver des excuses sur le ton du : « on a proposé la bombe aux allemands, ils ont dit non, c’est donc qu’ils ne sont pas motivés par l’UED, nous devons donc nous lier plus étroitement avec les Américains ». CQFD.

Au début de ce billet, j’ai loué, sur un ton doux-amer, la constance de Mr Sarkozy dans ses choix atlantistes et sa volonté de rompre avec la diplomatie traditionnelle française. Je m’interroge, en revanche, sur la cohérence de certaines prises de position : refuser le nucléaire, même civil, à l’Iran, pourquoi pas ? Voilà un pays dirigé par un homme et un régime qui se répandent partout pour exiger la destruction d’un allié. Le dirigeant Libyen, en revanche, par la grâce d’une libération d’otages et la signature d’un contrat d’armement, voit soudain son statut passer de celui de tyran indécrottable à celui, plus flatteur, de progressiste, un peu rude certes, mais qui conduit son peuple à la démocratie, ou tout comme. De même, il est bel et bon de rester intransigeant face aux terroristes sauf, apparemment, lorsqu’ils commettent leurs exactions dans la jungle colombienne… Enfin, pourquoi ne pas renforcer notre présence en Afghanistan ? Quitte à nous faire des ennemis des islamistes (qui n’ont pas vraiment besoin de raisons et d’encouragements, il faut le reconnaître), autant y aller franchement plutôt que menacer l’Iran des pires représailles en plongeant nos alliés européens dans l’embarras.

Il ressort de tout cela un curieux mélange de rigidité et d’improvisation, de foucades et de volte-faces, le tout sur fond de rigueur budgétaire qui interdit toute marge de manœuvre à notre outil militaire. La politique « émotionnelle », chère à Mr Sarkozy, peut donner de bons résultats lorsqu’il s’agit de s’indigner à l’occasion du moindre fait divers. En matière de politique internationale et de vision stratégique à long terme, cette même posture laisse une vague sensation de malaise et condamne, me semble-t-il, la création d’une Europe puissance continentale intégrée militairement et autonome à devoir attendre encore longtemps dans les cartons.

Dommage…

dimanche 16 septembre 2007

LA GUERRE DES MALOUINES

2 AVRIL – 14 JUIN 1982

Par Philippe Paitel.

La reprise des îles Falklands (du coup, leur nom officiel…) par les troupes britanniques en 1982, conflit lointain et fort peu médiatisé, demeure, pour les français, un événement assez confus d’où il ne ressort généralement que les tirs des missiles Exocet contre la marine de Sa Majesté et, notamment, la destruction du HMS Sheffield par l’un de ces engins. Le reste des opérations est peu connu. Pourtant, loin de se limiter à une bataille aéronavale, ce conflit, pour bref qu’il fut, mérite qu’on s’y attarde à plus d’un titre.

C’est tout le mérite de cet ouvrage que de revenir en détail sur les événements, depuis l’invasion par les forces armées argentines, jusqu’à la signature du cessez le feu au terme de rudes combats sur mer, dans les airs et au sol.

Les Malvinas, leur appellation pour les argentins (à noter que le nom de Malouines vient du fait que l’île fut brièvement occupée par des marins malouins emmenés par Bougainville), sont réclamées par ces derniers depuis l’annexion « à la canonnière » effectuée par les anglais en 1833. De 1819 à cette date, les îles étaient effectivement territoires argentins et, depuis, les autorités civiles et militaires de ce pays n’ont cessé de réclamer leur retour dans le giron national. En 1982, une junte à bout de souffle décide d’annexer les Malouines par la force. Le calcul des généraux alors au commande est simple : flatter l’orgueil national, redonner un peu de lustre à leur régime et mettre les anglais devant le fait accompli. Après tout, pensent-ils, les britanniques ne vont pas faire 13 000 kilomètres pour libérer quelques centaines de Kelpers (les habitants des Malouines, furieusement attachés à la tutelle anglaise) et leurs innombrables moutons ! Stratégiquement, ces îles sont insignifiantes et, si on soupçonne la présence de gisements pétroliers offshore, les conditions climatiques dans l’atlantique sud sont si rudes que le coût de leur exploitation serait prohibitif.

Sauf qu’il y a, à la tête du Royaume-Uni, une Margaret Thatcher qui n’a pas l’intention de s’en laisser compter (elle gagnera à l’occasion de cette guerre son surnom de Dame de Fer) et expédie illico une puissante Task Force pour déloger les 9000 soldats argentins qui se sont retranchés sur place. Elle aussi a bien besoin d’une victoire pour rendre un peu de moral à une Angleterre plongée dans les affres de réformes économiques douloureuses. Dés lors, des deux côtés, en plus des opérations militaires, un nationalisme belliqueux et intransigeant va s’emparer des populations et interdire toute solution négociée.

Je ne vais pas revenir sur le détail des combats, mais on peut tirer quelques enseignements précieux des différentes batailles qui ont émaillé ce conflit. La performance, tout d’abord, la volonté et l’énergie qu’il a fallu aux britanniques pour déployer en si peu de temps et si loin de leurs côtes une telle armada aéronavale et les transporteurs de troupes (en fait des ferrys et paquebots civils réquisitionnés pour l’occasion) nécessaires au succès de l’opération. Le courage des pilotes argentins qui, malgré de lourdes pertes et un entraînement médiocre au combat antinavire, ont su tenir leur rang et impressionner leurs homologues britanniques. L’emploi intensif et efficace des missiles dans toutes les phases du combat : air-air, bien sur, air-surface (les fameux Exocet dont seulement deux, apparemment, ont touché leurs cibles), mais aussi sol-sol avec l’utilisation efficace des Milan contre les positions fortifiées argentines. L’âpreté des combats terrestres et la nette supériorité des troupes professionnelles de Sa Majesté face à des appelés sans expérience. En suivant les récits de ces assauts à la grenade et à la baïonnette, à un contre deux ou trois, souvent de nuit et sans préparation d’artillerie, on ne peut qu’admirer une fois de plus le fighting spirit des Ecossais, Gallois, Gurkhas et parachutistes britanniques. Les pertes, aussi bien en hommes qu’en matériels, que les deux camps étaient prêts à consentir pour un objectif stratégique somme toute mineur. La validité, enfin, du concept de l’avion à décollage et atterrissage court/vertical illustré par le Harrier.

Unique conséquence bénéfique de cette guerre perdue, l’Argentine retrouve le chemin de la démocratie en octobre 1983 avec l’élection du président Alfonsin.

Le livre fourmille de détails et d’anecdotes et on sent que Philippe Paitel a fait un vrai travail de recherche pour être le plus complet possible. Et c’est peut-être justement là que le bât blesse et que l’ouvrage perd de sa clarté, notamment lorsqu’on en arrive au récit des combats terrestres. L’auteur semble avoir recopié ses notes sans grand effort de réécriture et une certaine confusion entre les différentes phases de l’assaut final sur Port Stanley oblige le lecteur à de fréquents retours en arrière pour suivre un fil qui s’embrouille et s’emmêle par moment… On le sent plus à l’aise dans la première partie du livre et les combats navals.

Néanmoins, une très exhaustive et intéressante étude sur une guerre trop méconnue, notamment dans la littérature militaire francophone. On se surprend d’ailleurs plus d’une fois, pendant la lecture, à se demander ce que la France aurait fait ou, pire, ferait si elle se retrouvait plongée devant pareille dilemme : accepter la lutte et sauver son honneur au prix de pertes certaines et d’un effort budgétaire important ou… ou rien, mieux vaut ne pas penser à la seconde option.

Notes : la photo reproduite en tête de ce billet l’est sous le régime du partage Creative Commons. Elle est une création de Heretiq. Le texte gravé sous la carte des îles signifie :

Au peuple d’Ushuaia qui a arrosé de son sang les racines de notre souveraineté sur les Malouines… Nous reviendrons !!!


LA GUERRE DES MALOUINES.

2 AVRIL – 14 JUIN 1982.

Par Philippe Paitel.

MARINES éditions. 2005.

samedi 15 septembre 2007

"ZÉRO MORT" VS "LE CULTE DU MARTYR"

LORSQUE DEUX VISIONS ANTITHÉTIQUES ET DÉVIANTES DE LA GUERRE S’AFFRONTENT.

Des images aguichantes semblables à des jeux vidéos, une propagande grossière et maladroite dictée par un pouvoir politique qui prend de plus en plus ses distances avec la chose militaire, le recul d’une pleine conscience civique qui fait que le citoyen est invité à vaquer à ses occupations marchandes et consuméristes sans se préoccuper plus avant de considérations trop collectives comme le devoir de servir son pays avant celui d’être servi par lui, le recul, enfin, de la perspective menaçante d’une puissance ennemie clairement identifiée à nos frontières ; tous ses éléments ont instillé peu à peu dans nos sociétés une conception trompeuse mais confortable de l’affrontement armé : la guerre « zéro mort » (dans notre camp s’entend).

Qu’on me comprenne bien : il est bel et bon que nos armées et leurs tuteurs civils se soucient enfin de la vie des combattants, de leur bien-être et de la possibilité réelle qui leur est donnée de pouvoir monter en ligne sans craindre d’être envoyés à l’abattoir. Le temps des grandes saignées est révolu dans l’esprit des occidentaux et c’est heureux. Penser, néanmoins, que la guerre est devenue soudain propre et quasiment inoffensive pour nos soldats est une illusion dangereuse qui porte en elle les plus cruelles déceptions pour une opinion publique gavée d’images et prompte à changer d’avis en fonction des informations, souvent partielles et/ou partiales, qu’elle reçoit.

Pour le soldat, quelles que soient les couleurs du drapeau qui orne son épaule, la mort, donnée ou reçue, fait partie du job. Il le sait et fait avec. Souvent, elle n’est qu’une image furtive, comme une ombre qui plane à l’extrémité du champ de vision mais qu’on ne discerne pas nettement. Parfois, elle est une compagne de chaque seconde, une présence muette mais insistante qu’il faut apprivoiser sous peine de se trouver paralysé par cette puissance qui rôde et frappe, toute proche. Rarissimes sont les soldats qui aiment réellement tuer et, passé l’euphorie ou l’aveuglement furieux du combat, peu sont ceux qui se vanteront le cœur léger d’avoir occis leurs semblables. Entre camarades, ils évoqueront parfois ces instants, exaltants et terrifiants à la fois, où la mort leur a présenté son hideux visage. Mais aucun sentiment de gloire n‘accompagnera généralement ces récits. Tout au plus exprimeront-ils la satisfaction d’avoir « fait le boulot » et d’avoir sauvé la vie des copains.

Nos glorieuses sociétés occidentales, confites dans un matérialisme à courte vue et où le vocabulaire militaire n’est prisé que lorsqu’il est employé par des cadres discutant de leurs futurs objectifs de vente, ont oublié que le « feu tue ». Elles se sont aussi permises d’oublier que, si les guerres sont à éviter, certaines sont inévitables[1]. Or, justement, nous y sommes désormais et les pertes sont hélas au rendez-vous…

Parallèlement, dans d’autres régions du monde où