mercredi 29 août 2007

FINISSONS EN AVEC LA GUERRE FROIDE !

FAIRE DU RETOUR DE LA RUSSIE UNE CHANCE ET NON UNE MENACE…

La Russie de Vladimir Poutine n’a décidément plus rien à voir avec celle de Boris Eltsine ! Et c’est tant mieux, ajouterai-je, volontairement provocateur. Car le nouvel élan du géant continental, l’affirmation de sa puissance militaire retrouvée, son poids stratégique qui s’exprime enfin hors du cadre totalitaire et hégémonique du communisme, les richesses engrangées par la vente de ses ressources naturelles (mais qui mériteraient d’être mieux réparties, tout le monde en est bien d’accord), la rupture claire avec certains éléments détestables du passé (les oligarques de sinistre mémoire) ne sont finalement peut-être pas de si mauvaises nouvelles que ça pour le monde occidental en général et l’Union Européenne en particulier.

En décidant d’adopter une posture volontiers « mordante », envoyant ses bombardiers stratégiques TU-95 et TU-160 titiller les défenses de l’OTAN et la ligne GIUK, comme au bon vieux temps de la guerre froide, en redonnant à son armée une fierté que l’Afghanistan et, surtout, la première guerre de Tchétchénie avaient mises à mal, en dotant enfin sa force de matériels de qualité qu’elle réservait autrefois à l’export (les BMP-3 vont arriver dans les unités mécanisés[1]), la Russie doit-elle nous inquiéter ou, au contraire, nous rassurer en nous prouvant qu’il y a, à l’est de l’Union Européenne, une nation fière et debout, prête à jouer son rôle sur le plan régional et non plus un « géant aux pieds d’argile », économiquement dévasté, en proie à la déliquescence sociale et aux foucades d’un clan dirigé par un alcoolique instable ?

Pour répondre à cette question, on ne peut pas, me semble-t-il, faire l’économie d’un examen, toujours difficile, de l’âme russe post soviétique avant de se concentrer sur les raisons qui nous permettent d’espérer, à condition de jouer les bonnes cartes, que l’ambition retrouvée de la Russie actuelle puisse, à terme, nous servir et non nous replonger dans une méfiance mutuelle de sinistre mémoire.

- Tenter de comprendre les Russes après la chute de l’Empire.

Le peuple russe et son appareil étatique, volontiers secret et paranoïaque, sont souvent difficiles à comprendre pour nous autres européens de l’ouest. Après les visions apocalyptiques des T-72 déboulant dans la trouée de Fulda pour s’offrir une virée sur Paris, l’image de ses sinistres missiles nucléaires braqués sur nos cités, et le bref espoir d’une démocratie libérale à l’occidentale s’installant magiquement sur les décombres de l’Empire vite évanoui, s’est imposé à nous le tableau d’un pays ruiné, économiquement et socialement anéanti, politiquement instable, où les armes de toutes natures s’égaraient aux quatre vents pour finir généralement retournées contre nos troupes.

Ce qui, à l’Ouest, nous a semblé inquiétant fut, pour les Russes, une tragédie nationale, une remise en cause douloureuse de leur statut de Grand de ce monde accompagnée de la crainte permanente, voire de la colère, de susciter le mépris des autres nations. Qu’on me comprenne bien : à part une poignée de nostalgiques incurables, le peuple russe, et en particulier ses forces vives, ne regrette pas le communisme, son système ubuesque et sclérosé qui glaçait le pays dans une statique incompatible avec les progrès du monde. Mais sa disparition n’aurait pas dû, selon eux, s’accompagner d’une telle déchéance internationale qui fit que leur pays, incontournable les jours d’avant, devint soudain quantité négligeable, voire un boulet dont on doit financer le désarmement et les réformes économiques pour éviter qu’il ne sombre dans l’anarchie.

Les jeunes russes, les trentenaires d’aujourd’hui, ont été élevés dans la fierté, la certitude de vivre au sein d’une nation glorieuse, phare du monde anti-impérialiste, immense, puissante, redoutée, productive, dont les quelques succès étaient montés en épingles et les échecs soigneusement tus. Pas l’empire agressif que nous redoutions, mais un pays qui devait légitimement se défendre et qui venait en aide aux « peuples frères ». Bref, une nation admirable et admirée. Et voilà qu’en une poignée d’années, nous les ravalons au rang de peuple négligeable et négligé, tout juste bon à entériner nos conceptions politico-économiques et notre activisme international avec, en cas de mauvaise humeur, le chantage de l’aide économique à la clé. On peut comprendre, alors, qu’ils aient mal vécus les deux guerres du Golfe et plus encore notre intervention au Kosovo contre le « petit frère Slave ». L’extension et même la survivance de l’OTAN leur apparaissent, à juste titre, scandaleux et agressif : le Pacte de Varsovie n’a-t-il pas disparu, la Russie est elle encore une menace ? Pourquoi cette alliance militaire fondée contre eux alors qu’ils étaient puissants et craints continue-t-elle à s’étendre jusqu’à leurs frontières désormais qu’ils ont abandonné leur volonté hégémonique ?

Un peuple qui a peur et qui doute, surtout s’il occupe une position stratégique enviable et dispose d’armes en grandes quantités, est toujours plus tenté par des aventures de mauvais aloi qu’un peuple respecté, entendu, dont les désirs (souvent légitimes d’ailleurs) sont pris en compte ou même simplement écoutés. C’est cette attention, je crois, que nous réclame aujourd’hui le peuple russe et ses dirigeants. N’oubliez pas que nous sommes là, que nous sommes grand, que nous sommes puissants et, finalement, que nous sommes comme vous, des alliés potentiels et non plus des ennemis à combattre, semblent nous dire les Russes par le truchement de ces gesticulations militaires et diplomatiques, certes maladroites.

Le vrai défi, pour l’Europe et l’Occident, est de savoir si nous allons (enfin) faire de ce pays continent un ami sincère tout en étant singulier, un partenaire non plus seulement commercial mais stratégique, et concrétiser ce vieux rêve : une Europe unie, de l’Atlantique à l’Oural, véritable entité cohérente et acteur majeur d’un monde multipolaire.

- Faire de la Russie post soviétique un allié fiable et non plus un voisin encombrant.

Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins en ce qui concerne les relations UE-Russie et, plus largement, entre le monde occidental, relativement uni malgré les tensions ponctuelles nées de l’aventure irakienne, et ce vaste espace humain qu’est la Fédération de Russie qui, par son étendue et ses frontières communes avec de nombreux acteurs émergents et/ou instables, constitue un partenaire et un allié potentiel de choix. Aurons nous des deux côtés la clairvoyance de choisir les bonnes opportunités ou, prisonniers de préjugés hérités de la Guerre Froide, laisserons nous passer cette chance que l’Histoire nous offre ?

Nos relations avec les russes étaient autrefois marquées du sceau du bon sens et d’une compréhension cohérente de ce qui a longtemps été notre adversaire privilégié : face à un empire soviétique aux visées ouvertement conquérantes, agressifs et qui employait des méthodes et recourait à des alliés scandaleux (soutien au terrorisme, entretien de conflits périphériques…), une posture de défiance, de défense agressive, était de mise et elle nous fut, au final, bénéfique. C’est après la chute du communisme que nous avons commencé à dévier de la « voie juste » pour nous enferrer, parfois sans même y penser, dans l’erreur, les illusions, l’incompréhension et, aujourd’hui, un retour à une méfiance lourde d’incertitudes. Car enfin : les russes se prétendent ils aujourd’hui les seuls détenteurs d’un modèle social et politique présenté comme supérieur aux autres au point qu’il faille l’imposer par les armes ? Non. Nous menacent-ils de guerre, d’invasion, d’affaiblissement, de subversion ? Non. Nous décrivent-ils comme des impies, des « Satan », des ennemis à abattre ? Non. Organisent-ils, sur nos territoires, des campagnes terroristes, arment ils nos ennemis de l’intérieur ? Non, aujourd’hui ils ne font plus rien de tout cela. Certains de nos « alliés » moyen-orientaux, en revanche, ne s’en privent pas et ne récoltent pas toujours en retour la méfiance que nous réservons aux slaves.

Ils sont soucieux, en revanche, de leur avenir, de leurs frontières, des menaces qu’ils pressentent dans l’élargissement de l’Otan, de notre ignorance de leur culture, du mépris que nous manifestons parfois à leur égard. Prisonniers, eux aussi, de ces vieux réflexes de l’affrontement Est-ouest, ils adoptent donc des comportements maladroits mais sans doute savent-ils également que leurs véritables ennemis ne sont pas les occidentaux. Si seulement ces deux géants pouvaient faire un pas l’un vers l’autre et admettre que, malgré leurs différences intrinsèques, ce qui les rapprochent vaut infiniment plus que ce qui les divisent !

- Des difficultés à surmonter…

Bien sur, comme toute grande révolution diplomatique, celle-ci, si elle se fait, n’aura pas lieu du jour au lendemain et il nous faudra, de chaque côté, surmonter des réticences, réelles ou fantasmées.

Sur le plan intérieur, la Russie devra, sans l’imiter (à l’impossible nul n’est tenu…), se rapprocher du modèle démocratique occidental et faire quelques efforts du côté de la liberté de la presse, du démantèlement des grands groupes oligarchico-mafieux (des progrès ont été réalisés mais il y a encore du boulot à faire) et comprendre que le bon vieux temps des coups tordus du KGB est terminé.

Vis-à-vis de ses voisins proches, elle doit également comprendre et admettre une bonne fois pour toutes qu’ils sont sortis de son giron et n’ont aucune envie d’y retourner. De même, pour une bonne harmonie et une meilleure compréhension entre les peuples, il faut leur faire comprendre que la politique systématique du « gros bâton » est contre productive et ne donne pas une image aimable de soi. Cela prendra sans doute du temps de faire changer les mentalités mais les progrès seront d’autant plus rapides si, de notre côté, nous y mettons un peu du nôtre et que nous donnons quelques signes de bonne volonté.

L’OTAN, par exemple, doit disparaître à plus ou moins long terme et, dans le second cas, cette extinction d’une alliance à l’époque fort utile mais aujourd’hui nuisible au rapprochement russo-européen doit être annoncée comme un objectif tangible, un but à atteindre. De même, convaincre nos amis d’outre atlantique qu’installer des missiles et des bases aux portes de la Russie n’est ni utile, ni souhaitable serait une bonne idée. Sans doute les américains resteront-ils sourds à nos remarques, mais le peuple russe, au moins, y verra une manifestation de respect à son endroit. Par contre, cette disparition programmée de l’OTAN doit s’accompagner de la création d’une véritable Union Européenne de la Défense (voir mon article à ce sujet) forte : les russes respectent les peuples puissants et le spectacle de nations uniquement préoccupées par la quête de biens matériels et qui négligent leurs devoirs militaires ne suscitera guère chez leurs dirigeants l’envie de s’allier avec nous.

Vaste programme, en effet, mais tellement plus positif, à terme, que la suspicion actuelle !

- En conclusion :

Le peuple russe ne connaît la démocratie (enfin, une forme de démocratie) que depuis à peine plus de 15 ans. Il a connu, en revanche, en à peine un siècle, 2 guerres mondiales sur son sol, une guerre civile meurtrière, l’invasion de son territoire par l’armée d’un régime qui n’avait rien de moins pour but que de rayer le pays et sa population de la carte du monde. Il a vécu en quasi autarcie pendant 70 ans et la Guerre Froide a renforcé encore sa paranoïa et sa méfiance de l’étranger en le poussant à une course aux armements qui a mis à bas tout son système politique, économique et social. Perdre de vue ces quelques données, ne pas respecter l’histoire de la Russie, c’est se condamner à ne pas la comprendre et à s’en faire, pour toujours, un voisin méfiant et susceptible.

Ce peuple, qui a subi et fait subir tant d’avanies, est aujourd’hui en train de se relever des décombres de l’Empire que nous avons contribué à abattre sous une forme encore incomplète mais enfin exempte des miasmes totalitaires. A nous de faire en sorte qu’il ne bascule pas du mauvais côté sous prétexte d’incompréhension, de non dit et d’absence de dialogue.

Nous avons plus d’ennemis communs que de différents stratégiques et ces derniers doivent pouvoir se régler par le dialogue et une alliance solide, fondée sur le respect et des intérêts mutuels bien compris. Nous avons tout à gagner et peu à perdre à nous faire un allié du géant qui, à nos portes, revient peu à peu à la vie.


[1] Source : Assaut n° 22 – p 10.

dimanche 26 août 2007

"24 HEURES" ET LE RETOUR DE LA TORTURE COMME METHODE DE LUTTE CONTRE INSURRECTIONNELLE

UNE PRATIQUE TACTIQUEMENT FRAGILE, MORALEMENT DÉVASTATRICE ET STRATÉGIQUEMENT CONTRE PRODUCTIVE.

Des informations récentes s’alarmaient du fait que certains soldats américains stationnés en Irak, s’inspirant un peu trop de l’excellente série télé « 24 » et du comportement pour le moins rugueux de son héros, avaient tendance à confondre fiction et réalité et à penser que ce qui marche dans le série, marche aussi au combat. Rappelons, pour ceux qui ne connaîtraient pas Jack Bauer, qu’il incarne à la télévision un super agent spécial américain qui déjoue en 24 heures chrono les complots terroristes les plus alambiqués et que, pour faire avancer son enquête (car il ne dispose que d’une journée…), il n’hésite pas, le cas échéant, à faire sauter une rotule, à briser quelques doigts ou à brancher ses suspects sur le courant alternatif. Plus sophistiqué encore, la cellule pour laquelle il travaille dispose d’agents spécialement formés et entraînés à infliger des brimades subtiles mais douloureuses à ceux qu’elle soupçonne de détenir des informations intéressantes. Inutile de préciser que les suspects qui ont de lourds secrets finissent toujours par les livrer, ce qui semble démontrer l’efficacité de ces méthodes d’interrogatoire. A noter aussi qu’il arrive relativement fréquemment à ces braves gens (environ une ou deux fois par saison) de torturer des innocents qui endurent ainsi mille morts pour rien mais en ressortent malgré tout convaincus que c’était pour la bonne cause. Pur produit télévisuel post-11 septembre, paranoïaque et ultra violent, où les ennemis de l’Amérique se cachent derrière chaque coin de porte et où, toujours, « la fin justifie les moyens », « 24 » est un excellent miroir des obsessions américaines actuelles en matière de Homeland Security en plus d’un divertissement remarquable. A noter que, si son pendant britannique, « MI-5 », tout aussi paranoïaque et de qualité, montre volontiers des assassinats et autres intrigues tordues moralement discutables pour « raison d’état », il ne glorifie pas la torture ni même n’en recommande l’usage. Subtile et peut-être européenne différence. L’honnêteté nationale, à défaut de la fierté, m’oblige à signaler qu’en matière de création audiovisuelle sur ce thème, nous ne disposons en France que de l’indigent « Sécurité Intérieure », pâle copie des deux autres. Mais ceci est un autre débat…

Depuis la nuit des temps, les vainqueurs ont infligés aux vaincus des sévices physiques et/ou moraux. De même, les criminels condamnés par l’autorité publique se voyaient soumis à des châtiments impliquant une dose plus ou moins (souvent plus que moins d’ailleurs) élevée de souffrance. Les buts premiers de ces atrocités étaient l’édification, l’exemple, la dissuasion et/ou la vengeance. Un autre usage courant de la torture était de faire avouer au « suspect » les délits dont il était soupçonné. L’Inquisition a été particulièrement inventive dans ce domaine avec des résultats pour le moins contrastés en matière de manifestation de la vérité (sauf à croire en l’existence de phénomènes démoniaques se manifestant à grande échelle...). L’ère contemporaine, si elle autorise (comment pourrait on l’interdire d’ailleurs ?) l’usage de la violence publique sous la forme de guerres ou de sanctions pénales, proscrit désormais ces méthodes qualifiées à juste titre de « châtiments cruels et inhabituels ». Mais la torture continue a être considéré par certains, et pas seulement de jeunes soldats influençables, comme une technique d’interrogatoire efficace qu’on pratique, mais sans l’avouer, lorsque les circonstances l’exigent et pour mieux protéger le bien public, cela va de soi. Durant la guerre d’Algérie, exemple classique, elle fut utilisée massivement pour obtenir des informations parfois tactiquement utiles sans, toutefois, permettre la victoire stratégique.

Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la volonté étasunienne émise par l’administration Bush de légiférer sur cette forme d’interrogatoire et de traitement des prisonniers afin de donner une existence légale et pérenne à une pratique que le bon sens et la morale condamnent.

Peut-être est il bon de revenir sur les raisons qui font que la torture, en tant qu’outil permettant aux armées étatiques d’obtenir la victoire, est non seulement aléatoire, dénature gravement l’éthique et les fondements moraux de la force qui s’y livre et, finalement, devient contreproductive sur le plan stratégique.

- L’utilisation tactique de la torture : un gain à très court terme pour un coût disproportionné.

La parution des mémoires du général Aussaresses, en plus de valoir à son auteur une condamnation, a fait ressurgir dans certains cercles le vieux débat sur l’utilité de la torture dans un contexte contre-insurrectionnelle. Certains officiers supérieurs de l’époque ont, non sans un certain courage, admis qu’elle avait pu être tactiquement utile en permettant d’obtenir des informations vitales dans un très court laps de temps, informations que des techniques d’interrogatoires plus « classiques » n’auraient pu faire émerger dans les délais impartis pour empêcher l’ennemi d’agir. Les mêmes ont également reconnus le caractère écoeurant de ces méthodes et nul ne s’est vanté le cœur léger de les avoir utilisées, l’unanimité se faisant pour estimer que ce qui s’est produit dans ce domaine pendant la guerre d’Algérie, conflit mené de manière terrible des deux côtés (car la torture n’était pas, loin de là, l’apanage des Français), était une exception qui n’avait pas vocation à se reproduire ou à servir d’exemple pour des actions futures.

Il faut noter que torturer des prisonniers de guerre ou des combattants irréguliers (selon le point de vue à partir duquel on se place), au 20éme siècle, n’a pas été l’apanage des seules guerres contre-insurrectionnelles. Sur le Front de l’Est, pendant la Seconde Guerre Mondiale, le combattant capturé et soupçonné de détenir des informations intéressantes ne devait pas s’attendre à un traitement de faveur s’il refusait d’indiquer sans tarder à ses interrogateurs ce qu’ils lui demandaient. De même, les Japonais, mais cela était en grande partie due à leur culture militaire différente de celle des occidentaux, traitaient avec une extrême cruauté les troupes qui se rendaient non pas, d’ailleurs, dans le but particulier d’obtenir des informations, mais plutôt pour leur signifier qu’en se rendant, ils avaient en quelque sorte perdu leur honneur de soldats et leur qualité d’êtres humains.

Sur le plan tactique, la torture, l’interrogatoire brutal, les pressions physiques modérés (pour employer un euphémisme à la mode), peuvent donner des résultats immédiats : peu d’hommes sont prêts à souffrir intensément pour une cause, et encore moins si la souffrance promet de se répéter immédiatement et d’augmenter en intensité. Mourir, peut-être, souffrir longuement c’est une autre affaire qui rebute même les plus fanatiques.

Pour autant, les informations ainsi obtenues par l’usage de la violence physique, si elles peuvent être immédiatement utiles, posent un problème à terme : elles ne sont valables qu’une seule et unique fois. Dans tous les cas, soit le prisonnier ne sait rien de plus que ce qu’il a dit, et le maltraiter encore ne sert à rien de plus qu’à assouvir la cruauté malsaine de son interrogateur ; soit il détient effectivement des informations sensibles mais non immédiatement vérifiables et, informé du funeste sort qui l’attend, il racontera n’importe quoi et de préférence ce que son tourmenteur souhaite entendre. Le gain est donc nul à terme et la trahison des principes moraux et éthiques qui guident la force qui s’abaisse à la torture viendra miner gravement la justesse de la cause qu’elle prétend défendre.

- L’utilisation prolongée et continue de la torture : une déviance qui condamne et détruit les fondements de la force qui s’y abaisse.

La guerre est une activité éminemment stressante qui met les organismes et les psychés à rude épreuve. Le combat conventionnel est déjà une expérience dont peu d’hommes sortent indemnes, quoi qu’ils en disent à leurs proches, mais lutter contre un ennemi qui utilise des civils comme une arme ou un bouclier, se change lui-même en civil à sa guise et bafoue systématiquement toutes les lois et les enseignements moraux qui guident le soldat d’une armée étatique peut bouleverser au point de pousser aux pires excès.

Pour tenir le choc de la réalité de la guerre, l’individu a besoin, en plus de son entrainement qui lui permet de réagir de manière appropriée lorsqu’il s’agit d’user de la force brute, d’un socle moral et éthique extrêmement solide qui va supporter tout le poids du stress post traumatique consécutif à l’engagement, permettre de l’évacuer, de le relativiser, de donner une justification intellectuellement et moralement cohérente aux horreurs dont il fut le témoin voire l’acteur. Pour le simple soldat, cette armure morale est indispensable ; pour les chefs, elle est essentielle. Qu’elle s’effrite, se fissure ou disparaisse et c’est toute la légitimité de la force qui s’évapore, toutes les valeurs qui justifient son emploi qui perdent leur sens et, comme ses valeurs sont en général peu ou prou des émanations de celles qui régissent la vie civile, les conséquences sont catastrophiques non seulement pour l’individu, pour l’institution militaire, mais aussi pour le corps social dans son entier puisque, de retour du front, le soldat va ramener avec lui son dégoût, ses doutes et les horreurs qui le hantent.

Un combattant régulier qui reçoit l’ordre ou la tolérance de commettre des actes contraires aux principes de son engagement sombrera dans la dépression et l’insoumission, s’il est moralement solide, ou deviendra un soudard irrécupérable, s’il ne l’est pas. Un chef qui donnera l’ordre, la permission ou taira les méfaits des troupes dont il a la charge perdra, si ce n’est son autorité sur ses subordonnées, du moins sa légitimité morale. Pour les deux échelons, à court ou moyen terme, les conséquences sont dramatiques, tant en opération que dans la vie civile.

De plus, si un interrogatoire « musclé » peut se comprendre et, dans certaines limites, être excusé lorsqu’il se déroule dans le feu de l’action, l’utilisation extensive et indéfinie dans le temps de telles méthodes de coercition font perdre le peu de justifications qu’on pouvait déjà leur trouver. A la quête d’informations vitales se substituent la vengeance, la cruauté, le sadisme, la violence gratuite qui avilit le guerrier et lui ôte la légitimité que l’Etat de droit lui a donné de porter et d’utiliser les armes pour le servir.

Car, et c’est heureux, le temps n’est plus aujourd’hui où la force peut s’exercer de manière arbitraire ou amorale : les actions des armées occidentales tirent leur légitimité d’un objectif stratégique généreux et bien compris à la fois par ceux qui s’en font les promoteurs et par ceux qui en sont les récipiendaires. Si cet objectif (rendre la liberté, apporter la paix et la sécurité, consolider la démocratie…) utilise des moyens contraires aux principes qui ont provoqué son emploi, la force perd toute légitimité et, de fait, suscite toutes les répliques et focalise contre elle le rejet des populations que l’armée intervenante s’efforçait de satisfaire en premier.

- Au final, une technique stratégiquement contre productive.

A l’examen, la torture apparaît finalement et définitivement contre productive sur le plan stratégique : non contente de miner les fondements moraux des soldats et de l’Etat qui la pratique, elle soulève contre elle la réprobation, à la fois des spectateurs extérieurs, mais aussi et surtout des populations vis-à-vis de qui elle s’exerce. Dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle, où il faut convaincre pour vaincre, elle abolit donc d’entrée de jeu toute possibilité de remporter une victoire stratégique sur l’ennemi irrégulier qui, d’ailleurs, n’attend pas autre chose de la part d’un adversaire désemparé par ses manœuvres qu’il comprend peu tant elles sont éloignées des pratiques traditionnelles du paradigme de la guerre industrielle. L’usage de la torture et de son cortége d’atrocités envers les civils, tout comme les réactions disproportionnées d’une force quantitativement et qualitativement plus puissante, sont des objectifs secondaires de choix pour un mouvement minoritaire armé en état d’insurrection qui pourra utiliser ces exemples à des fins de propagandes internes ou externes avec des résultats à coup sur positifs.

Mais il existe, pour l’armée qui s’y livre ouvertement et en proclame la nécessité, un autre risque opérationnel direct et qui touche, cette fois, à la sécurité de ses propres soldats en cas de capture par l’ennemi. Sur quelles bases peut elle, dans ce cas, s’indigner du traitement odieux que subiront ses hommes si, par avance, elle en a défini l’usage comme légalement acceptable ? Une armée qui permet à ses troupes de torturer doit malheureusement s’attendre à ce que ses adversaires en fassent de même et elle s’ôte du même coup la capacité de susciter dans l’opinion le soutien pour sa cause et la réprobation à l’encontre de son opposant illégal puisque, détentrice de l’autorité morale à l’inverse du mouvement minoritaire armé, elle a choisi de passer outre ses propres principes. La pratique légalisée de la torture par une puissance occidentale permet en fait à son adversaire d’excuser par avance des atrocités qu’il aurait sans doute commises de toute façon, mais qui auraient suscité chez les observateurs, externes et internes, dégoût et répulsion pour un courant d’idées qui s’abaisse à de tels actes de barbarie.

CONCLUSION :

Ne soyons pas naïfs : il existera toujours, en particulier au sein des armées étatiques affrontant un ennemi qui utilise les techniques subversives de la guérilla, des comportements individuels scandaleux dont il faut simplement souhaiter qu’ils soient à la fois condamnés par la hiérarchie et qu’ils ne bénéficient que d’une publicité minimale. Les hommes en guerre ne réagissent pas tous, et c’est plus qu’humain, de manière chevaleresque. Le vrai risque, aujourd’hui, est de voir une puissance de premier plan comme les États-Unis, qui se vivent et se veulent le phare mondial de la démocratie et de la liberté, tenter de légaliser la pratique de la torture à l’encontre de ses ennemis.

Une telle attitude peut se comprendre, à l’extrême rigueur, sur le plan affectif et personnel, lorsqu’on agit sous le coup d’une émotion violente. Mais, si les hommes sont pétris de passions qui les poussent parfois du meilleur vers le pire, l’Etat qui les emploie, les arme et les commande, lui, se doit de rester en tous points raisonnable et admirable pour convaincre ses détracteurs et vaincre ses ennemis.

Quand à Jack Bauer, rendez vous à la prochaine saison de ce qui n’est, après tout, qu’une excellente et divertissante œuvre de fiction.

vendredi 24 août 2007

MILITARY BLOG : UN NOUVEAU SITE A DECOUVRIR !

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau blog francophone consacré à la chose militaire qui mérite le détour. Military Blog vient donc enrichir la (petite mais de qualité) galaxie des sites francophones qui abordent les questions de Défense.

Qui plus est, de son propre aveu, l’auteur est un amateur éclairé, ce qui prouve bien que les questions militaires ne sont pas qu’une affaire de spécialistes (nécessaires et précieux au demeurant…), mais que de simples citoyens, animés par leur passion et l’envie de la transmettre, peuvent écrire et publier des textes de qualité qui viennent utilement compléter des travaux plus « pointus ». La Défense est l’affaire de tous, c’est du moins mon espoir et mon objectif. Plus il y aura de gens qui travailleront, réfléchiront, publieront, échangeront et, parfois, se contrediront dans le respect et l’écoute attentive des avis divergents, plus nous aurons de chances d’intéresser et d’attirer à nous les citoyens, de lancer de nouvelles pistes de réflexion voire d’éveiller des vocations.

Bonne chance et longue vie à Military Blog et à son auteur !

mercredi 22 août 2007

LA PROFESSIONNALISATION DES ARMEES EN FRANCE

COMMENT LA CRÉATION D’UN OUTIL MILITAIRE EFFICACE PRODUIT DES CONSÉQUENCES NÉFASTES SUR LA SOCIETE CIVILE.

Largement critiquée en son temps par de nombreux politiques, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, objet de nombreux débats sortants du champ strictement militaire, la fin de la conscription et le passage à une armée intégralement professionnelle a été pour la France une évolution qui s’est avérée, avec le temps, largement positive, du moins sur le plan militaire.

Certes, les objectifs de départ en termes de quantité d’effectifs immédiatement projetables n’ont pas été atteints et la multiplication des interventions extérieures a entraîné une mise sous tension très forte pour les unités et les matériels déployés. De même, la détestable habitude qui consiste, pour les politiques, à piocher dans le budget de la Défense pour combler les trous creusés par des décisions parfois hasardeuses a contraint les gestionnaires du Ministère de la Défense à des exercices de jonglages budgétaires dignes des plus habiles contorsionnistes. Il n’empêche : les principaux programmes ont été maintenus, de nouveaux matériels s’apprêtent à entrer en service et la qualité des troupes n’a jamais été aussi bonne par rapport aux résultats demandés. La crainte d’un recrutement qualitativement médiocre s’est avérée heureusement sans fondements et les divers théâtres où nos armées ont trouvé à s’exprimer ont permis à nos militaires du rang et à nos cadres issus de la professionnalisation de prouver qu’ils étaient largement à la hauteur de leurs homologues occidentaux voire, dans certains domaines, supérieurs à certaines armées dont la culture « professionnelle » était plus ancienne et ancrée dans les mentalités nationales.

De plus, à l’heure où les exigences militaires et le contexte stratégique général poussent de plus en plus les troupes occidentales à intervenir loin de leurs frontières, que ce soit dans le cadre d’opérations de maintien de la paix où pour combattre l’adversaire islamiste, la professionnalisation permet de fournir des unités immédiatement aptes au combat et suffisamment bien entraînées pour faire preuve de retenue dans le cadre de missions de stabilisation. La doctrine, elle aussi, a su s’adapter à ce nouveau changement.

Le seul point noir demeure, comme toujours, la faiblesse des moyens budgétaires alloués par des politiciens trop souvent ignorants de la chose militaire ou, de toute manière, plus préoccupés par des problèmes immédiats.

Et si, justement, certains de ces problèmes immédiats trouvaient leur source dans l’abandon d’une conscription renforcée, remaniée pour accueillir et former efficacement les jeunes citoyens et les préparer à leur bonne intégration dans la société civile ?

Ce n’est un secret pour personne que certains de nos compatriotes sont dans une situation de pertes totales de tous repères sociaux et moraux qu’ils comblent, la nature ayant horreur du vide, en adoptant des codes difficilement compatibles avec une intégration efficace à la communauté nationale. Les solutions actuellement testées pour pallier à ce danger, si elles sont parfois généreuses, risquent fort, et chacun le sent bien, de s’avérer gravement insuffisantes à long terme. Le retour à la conscription, sous une forme intelligente et cohérente, pourrait remettre une bonne partie de cette jeunesse en manque de repères dans le droit chemin ou, au moins, lui permettre d’entrevoir qu’il existe autre chose au-delà des murs gris de leurs cités. De même, la discipline militaire, l’éthique du soldat, l’amour du drapeau, le dévouement, la responsabilité qu’impose le maniement des armes, le respect d’une hiérarchie bien comprise, la camaraderie autre que dans un cadre de soumission à un clan, la dignité et le plaisir qu’on ressent à servir plutôt qu’à être servi sont autant de valeurs qui mériteraient d’être revisitées avec intérêt. La conscription permettrait d’inculquer tout cela à notre jeunesse.

Mais il n’y pas que les moins âgés ou les plus défavorisés d’entre nous qui risquent de pâtir de la professionnalisation intégrale de nos armées. Dans une dizaine d’années, la nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques prétendant aux responsabilités sera, dans son immense majorité, totalement ignorante de la chose militaire à l’exception de ceux qui, par goût et par choix, auront choisis de s’y intéresser. Autrement dit, ce qui est une composante essentielle de la vie nationale sera devenue, en quelque sorte, une matière optionnelle pour les apprentis politiciens. Cette « génération blanche » saura-t-elle prendre les bonnes décisions en cas de crise grave ? On peut en douter.

Il y a, enfin, le risque de voir l’institution militaire se refermer sur elle-même alors que c’est son ouverture, justement, aux apports humains et intellectuels de la société civile qui ont, de tout temps, fait sa force et sa légitimité. Ce danger est le moins prégnant mais il reste, à terme, une menace potentielle pour la cohésion nationale en particulier, une fois de plus, en cas de crise grave.

Certes, la conscription, surtout dans sa forme ancienne, n’est pas une solution universelle à tous les problèmes. Mais son absence, c’est certain, amène une période d’incertitude et porte en elle de bien sombres perspectives pour la société toute entière. Saurons nous les exorciser sans douleur ? A moins de consentir un réel effort budgétaire, intellectuel, politique, de communication et d’éducation, il y a fort à parier que non… Il ne nous restera plus alors qu’à souhaiter que des troubles intérieurs majeurs ne viennent perturber de manière décisive le tissu social. Si cela devait être le cas, des temps difficiles pourraient s’annoncer pour nous tous.

lundi 20 août 2007

DEMOCRATIE 101 : UNE TENTATIVE DE STABILISATION EN IRAK

LES ACTIONS DE PACIFICATION DU GENERAL PETRAEUS DANS LA RÉGION DE MOSSOUL APRES LES OPÉRATIONS MILITAIRES.

Le déclenchement des opérations de la coalition formée par les Etats-Unis contre l’Irak a donné lieu à moult discussions animés de ce côté-ci de l’Atlantique comme ailleurs. Des échanges aigres doux ont eu lieu, des noms d’oiseaux ont été prononcé, des arguments débattu dans un calme relatif et quelques amitiés n’y ont pas survécu. Certains, dont votre humble serviteur, s’effrayaient de la légèreté américaine dans cette affaire et craignaient que cette invasion ne serve à terme la cause de nos ennemis plutôt que la nôtre ; d’autres, tout aussi convaincus, pensaient sincèrement que c’était la meilleure décision possible et qu’il ressortirait forcément du bon de toute cette histoire. Nous étions tous, en revanche, d’accord sur un point avant la guerre : l’Irak se porterait mieux sans Saddam à sa tête. Dés la fin du conflit, une autre certitude nous a envahi pareillement : les américains, s’ils avaient mené une opération militaire exemplaire (contre un ennemi, il faut le dire honnêtement, qui ne s’est pour ainsi dire pas défendu. Sans vouloir minimiser les qualités de l’armée US, l’invasion de l’Irak ce n’était pas la Tchétchénie tout de même…), n’avaient absolument pas préparé l’après guerre. Les pillages et exactions en tous genres, la mise à sac des musées nationaux, la dissolution brutale, uniquement motivée par des considérations idéologiques, de tout l’appareil politique, sécuritaire et administratif de l’Irak ont écoeuré et/ou consterné les observateurs.
De même, le hiatus s’est rapidement installé entre un peuple libéré mais affaibli par un embargo impitoyable qui se retrouvait soudain sans eau ni électricité, sans policiers, sans personne vers qui se tourner et des américains convaincus d’avoir « fait le boulot » et pressés de repartir. Les uns réclamaient de ce libérateur si puissant le minimum vital, les autres avaient oublié que la liberté ça ne se mange pas. Pour les Irakiens, en particulier dans les zones autrefois privilégiées par le régime mais pas uniquement, l’incompréhension se changea en hostilité, l’attentisme prudent en énervement et la colère en insurrection.
Alors que la guerre en elle-même s’était bien passée pour les américains, l’après guerre prit rapidement une tournure inquiétante et certaines unités réagirent avec une brutalité qui ne fit que renforcer l’insurrection naissante. Sur les trois divisions US présentes sur le terrain au cours de cette période charnière, l’une d’entre elles, la 101st Air Assault Division, sous le commandement du général David Petraeus, se distingua par une approche originale, systémique de la pacification post opération militaire ; une approche que certains détracteurs ont pu qualifier d’Européenne, à l’opposé de celle, plus rude, qui privilégie le body count et cantonne les forces armées à des actions strictement répressives, au risque de les couper de la population et de jeter celle-ci dans les bras de la guérilla naissante.

1. Contexte de l’intervention de la 101éme division aéroportée

La zone d’opération de la 101éme se situe au nord, avec Mossoul comme principal centre urbain. Cette ville, la troisième d’Irak avec 1,7 million d’habitants, est un concentré de tous les problèmes du pays après l’intervention de la coalition : gisements de pétrole tout proche, mosaïque ethnique (avec une majorité d’arabes sunnites dont l’influence est contestée par les kurdes), volatilisation des pouvoirs publics et carence en approvisionnement des fournitures essentielles. C’est à Mossoul, le 19 avril 2003, que la division engage huit bataillons pour rétablir l’ordre et mettre un terme au chaos résultant de la disparition des forces de sécurité. A noter que, si cette intervention est quantitativement massive, elle se fait, dans la mesure du possible, sans arrogance : la leçon de l’image désastreuse de la statue de Saddam recouvert de la bannière étoilée à Bagdad a porté et les fanions sont retirés des antennes des véhicules. Mais l’ordre ainsi rétabli ne peut qu’être précaire sans une vision à long terme et globale de la pacification, opération délicate et qui exige un emploi des forces dans un cadre non uniquement « militaire ». C’est cet exploit que vont réussir, provisoirement, le général Petraeus et ses hommes.
La mission n’était d’ailleurs pas évidente en raison aussi bien du contexte local, on l’a vu difficile, des actions menées par les forces américaines qui ont immédiatement précédées la mise en place de « Démocratie 101 » (le 15 avril, 4 jours donc avant l’arrivée de Petraeus et de ses hommes, les Marines tirent sur le foule et tuent douze civils) que des militaires de la 101éme eux-mêmes, parachutistes, rudes gaillards entraînés au combat « viril » et réticents à mettre en œuvre des actions civilo-militaires d’emblée considérées comme indignes d’eux.

2. Une approche globale de la mission de pacification.

Mais le charisme personnel et le sens de la diplomatie du général vont faire des petits miracles et il va imposer une doctrine inédite pour les militaires US : envisager l’usage de la force, non plus seulement pour l’intervention, mais dans l’optique d’une pacification à long terme, suivant en cela les objectifs stratégiques fixés par les responsables politiques qui pourtant (par aveuglement idéologique ou indifférence) n’avaient pas prévus d’entraîner et d’utiliser la troupe dans ce sens, apparemment persuadés que la démocratie est innée et présente en tout peuple, quel que soit son environnement religieux, sa culture et son histoire récente.
En lançant Démocratie 101, Petraeus a également comprit qu’il fallait agir sur tous les axes stabilisateurs à la fois pour obtenir des résultats. C’est ainsi qu’il va amener ses troupes à sortir du carcan miltarocentré où elles étaient enfermées pour les inciter à s’ouvrir à tous les aspects de la vie des populations dont ils avaient la charge. Ces différents axes d’action sont :

- Maintenir l’ordre : l’approche sécuritaire.

Nullement considérée comme secondaire, cette évidence (maintenir l’ordre et pourchasser les fauteurs de troubles potentiels est un préalable indispensable à la bonne marche des activités civiles) est au cœur du système de Démocratie 101.
Les Screaming Eagles vont se concentrer sur deux types bien distincts d’adversaires : les agitateurs, brigands et criminels civils, qui constitueront en quelque sorte le pain quotidien des opérations de maintien de l’ordre ; la traque et l’élimination de cibles de haute valeur capables, par leur puissance financière et leur aura, d’attirer vers eux des contestataires en voie de formation et de structuration. Ainsi, en plus des missions de polices, la 101éme monte l’opération qui se soldera par la mort de Oudaï et Qousaï Hussein, les deux fils les plus emblématiques du tyran déchu. Il faut bien noter qu’à cette époque, la guérilla Irakienne n’existe pas encore réellement en tant qu’adversaire organisé et capable de mener des actions d’envergures. Ce n’est qu’au cours de l’année suivante que cette mutation s’opérera (voir à ce sujet le cahier du RETEX : "Etudes sur les évolutions des guérillas en Irak") et que naîtra un, ou plutôt des mouvements d’inspirations diverses, mais suffisamment entraînés, armés et structurés pour être à même de s’opposer de manière systématique et efficace aux actions politico-militaires de la coalition et de ses alliés Irakiens.

- Reconstruire le tissu socio-économique : l’approche sociale.

Les opérations militaires et la disparition brutale des services publics dans un pays aussi centralisé et étatisé que l’Irak ont privé d’infrastructures essentielles, d’emplois et de ressources la majorité des habitants de la zone (du pays tout entier en fait). Petraeus sait que l’insurrection se nourrit de la misère, du chômage et de la pauvreté. Constatant le caractère minimaliste, voire furtif, des moyens d’actions civilo-militaires (ACM) mis à sa disposition pour rétablir un semblant de vie normale pour la population de Mossoul, il va prendre sur lui de déléguer une partie de ses forces pour remplir ces tâches. Ainsi, chaque unité de la 101éme division est affectée à une unité ACM et à un ministère Irakien tout récemment mis sur pied : le bataillon de transmission aide à rétablir les infrastructures de télécommunication local, le bataillon du génie s’occupe de travaux publics, le bataillon de police militaire travaille avec les toutes nouvelles forces de sécurité irakienne, etc… Bientôt, les 18 000 hommes de la division travaillent sur prés de 4000 projets destinés à aider les Irakiens à retrouver un semblant de vie normale, de la remise en état des écoles et des universités à la peinture de lignes blanches sur les routes en passant par la réparation des stations d’essence et la création d’équipes de football.

- Rechercher une stabilité politique fondée sur la démocratie locale : l’approche politique.

Mais pour que l’amélioration des conditions de vie soit ressentie positivement et pour mettre en œuvre concrètement les promesses démocratiques qui ont précédé l’invasion, il faut aider à créer un pouvoir local justement issu des populations locales, seul capable d’acquérir une vraie légitimité et, donc, une vraie capacité décisionnaire.
Petraeus prend donc l’initiative d’organiser les premières élections libres du « nouvel Irak ». A force de diplomatie, il parvient à réunir une convention de 217 délégués représentant les différentes factions ; cette convention choisit à son tour un conseil municipal de 23 membres pour administrer la ville et désigner un maire. Début mai, ce processus aboutit à la nomination d’un maire arabe épaulé par un adjoint Kurde et deux assistants, l’un turcoman et l’autre assyrien. Des conseils sont ensuite établis dans les quatre provinces occupées et des gouverneurs sont élus.
Cette approche « ethnique » de la politique peut étonner vue d’Occident, elle n’en reste pas moins une solution intermédiaire efficace et qui a contribué, dans sa zone d’action, à pacifier les esprits et à faire que les irakiens prennent leur destin en main au lieu de tout attendre du « libérateur ».

- Organiser un passage de relais harmonieux avec des forces de sécurité nationales recomposées : la délégation du pouvoir de coercition.

De même, les irakiens doivent également, à terme, prendre en charge leur sécurité, ne serait ce que parce que les 18 000 hommes de la division, déjà fort occupés on l’a vu, ne peuvent accomplir seuls la tâche de maintenir l’ordre et que cet ordre sera d’autant mieux accepté s’il est défendu par des policiers parlant la langue locale et connaissant le contexte. Il est donc décidé, sous l’égide du bataillon d’artillerie sol-air (bien inutile pour assurer sa mission première étant donné les circonstances…), un plan de formation de 20.000 policiers et soldats de la « garde nationale » (Iraqi civil Defense Corps). D’abord cantonnés à des missions de surveillance de la frontière, ces hommes se mêlent aux américains pour former des patrouilles mixtes dés le mois de mai 2003.

3. Schéma des actions de pacification : optimiser la force en l’utilisant à bon escient.

Les actions du général Petraeus s’inscrivent en fait dans une approche systémique de la situation et des actions de pacification (ou de stabilisation pour reprendre la terminologie française) dans un cadre vertueux qu’on peut illustrer par un petit schéma.


La flèche horizontale représente l’intensité des actions de l’unité « occupante » sur l’ennemi, la flèche horizontale, celles sur la population.










- Une action humanitaire intense (aide aux populations) qui n’est couplée à aucune lutte contre l’ennemi (ZONE I) cantonne la force dans l’impuissance, le besoin premier de la population dans le contexte désagrégé de l’après-guerre étant la sécurité. Les capacités dissuasives de la force armée disparaissent et celle-ci se comporte en fait comme n’importe quel ONG, laissant le champ libre aux actions subversives de la guérilla.

- A l’inverse, privilégier l’action contre l’ennemi (ZONE III) à toute autre forme de stratégie de conquête des cœurs et des esprits conduit au ressentiment et à l’esprit de vengeance, coupe la force de la population et la prive ainsi du soutien indispensable et des renseignement pouvant conduire à la menée d’opérations efficaces de frappes de cibles ennemis de haute valeur. La force est alors dans une phase d’isolement.

- Si cet isolement se poursuit et s’accentue, il conduit à des frappes aveugles qui rendent la force occupante insupportable à la population ; ses actions positives sur le terrain deviennent inacceptables et conduit la totalité des habitants à considérer l’armée déployée sur le théâtre comme un ennemi à combattre (ZONE IV). C’est la phase de rejet où la guérilla peut trouver à s’exprimer pleinement.

- La seule voie applicable (ZONE II), puisqu’elle est à même d’aboutir à une stabilisation durable, est donc celle qui associe simultanément action positive sur l’ennemi et sur la population.

Menant une démarche constructive de sortie de crise, le général Petraeus a résolument engagé ses troupes dans le phase II, avec des résultats positifs mais non définitifs et qui n’ont pu se concrétiser sans l’expression de nombreuses réticences.

4. Limites de l’opération « Démocratie 101 ».

Car, si le triptyque intervention – stabilisation – normalisation est aujourd’hui le schéma « classique » des troupes françaises déployées en opérations extérieurs et la sainte trinité des planificateurs, il n’en était pas de même, loin de là, pour les forces américaines en 2003. Si la phase d’intervention a été correctement réalisé sur le plan opérationnel, elle s’est accompagnée de dégâts collatéraux, bavures et autres reconnaissances par le feu brutales et souvent inutiles qui, en faisant des victimes civiles innocentes, ont bien mal préparé une stabilisation que, par ailleurs, les stratèges américains n’avaient pas daigné prendre en compte.

C’est justement parce qu’il a su faire preuve d’initiative et d’une vraie ouverture d’esprit dans ce domaine que la démarche de Petraeus doit être louée et examinée avec intérêt. Démocratie 101 a rencontré des résistances à la fois côté américain et côté irakien : les militaires, des cadres aux soldats, ont rechignés à s’engager dans des ACM. De leur côté, les irakiens ont eu tendance à mal vivre l’activisme des « libérateurs ». Il faut bien comprendre que les deux cultures sont extrêmement différentes, et pas seulement sur le plan religieux.

Après l’opération, certains généraux ont reproché à Petraeus sa « mollesse », accusant implicitement son initiative d’avoir renforcé la guérilla en privilégiant les ACM au dépend des opérations de coercition proprement dites. Vieux débats qui n’a pas fini d’agiter les cercles stratégiques étasuniens…

Toujours est il que Mossoul, pendant la période d’occupation par la 101éme, était considéré comme un havre de paix comparée à Bagdad et Falloujah au même titre, d’ailleurs, que Bassorah, où les unités britanniques, rompus à la lutte contre-insurrectionnelle par leur expérience en Irlande du Nord, ont mené des initiatives très proches de celles de démocratie 101.

Et aujourd’hui ? David Petraeus est depuis le 10 février 2007 le commandant en chef des troupes en Irak et a lancé des opérations visant à contrer la guérilla directement inspirée de ses travaux. Pour autant, la situation est mauvaise car, aussi bonnes que furent ses décisions juste après les combats, il aurait fallu qu’elles s’appliquent de manière globale et durable à l’ensemble du pays pour, peut-être, porter leurs fruits.

5. Pour conclure.

Laissons la parole au Général Gallieni :

« Un pays n’est pas conquis et pacifié quand une opération militaire y a décimé les habitants et courbé toutes les têtes sous la terreur : le premier effroi calmé, il germera dans la masse des ferments de révolte que les rancunes accumulées par l’action brutale de la force feront croître encore. »

« Le meilleur moyen pour arriver à la pacification est d’employer l’action combinée de la force et de la politique. Il faut nous rappeler que nous ne devons détruire qu’à la dernière extrémité et, dans ce cas encore, ne détruire que pour mieux bâtir… C’est de l’action de la politique et de la force que doit résulter la pacification du pays et l’organisation à lui donner plus tard. L’action politique est de beaucoup la plus importante. Elle tire sa plus grande force de l’organisation du pays et de ses habitants ».

Ces lignes lumineuses d’intelligence et de clarté ont été écrites en… 1898.

Source de l’article et du schéma : Olivier LEMOINE in RAIDS n°242 – juillet 2006

vendredi 17 août 2007

NASAN - LA VICTOIRE OUBLIEE

BASE AEROTERRESTRE AU TONKIN.

Par Jacques FAVREAU et Nicolas DUFOUR.

Préface d’Hélie DENOIX de SAINT MARC.

Lorsqu’on évoque la guerre d’Indochine, c’est trop souvent pour parler des défaites subies par le Corps expéditionnaire Français (Cao Bang, la RC4 et, bien sur, Dien-Biên-Phu), louer l’ingéniosité et la combativité des bodoïs du Vietminh et de leur commandant, l’effectivement très habile Vo Nguyen Giap. Peut-être parce qu’on veut refouler ces heures sombres, on a tendance à oublier la bataille du Day, la reprise en main opérée par De Lattre De Tassigny (surnommé le Roi Jean, personnage haut en couleur, superbe et tragique) et la résistance victorieuse de la base aéroterrestre de Nasan. Certes, la bataille n’a duré que quelques jours, la poursuite des unités Viets retraitant après de lourdes pertes n’a pas eu lieu et la place a été finalement évacuée dans sa totalité seulement quelques mois après sa création, mais les conséquences de cette victoire ont été lourdes sur l’avenir du conflit, tant sur le plan stratégique que tactique.

Le livre de Jacques Favreau et de Nicolas Dufour revient en détail sur cette victoire oubliée dans un style clair, précis sans être trop technique pour rebuter les non-spécialistes. Les préparatifs sont décrits dans le détail et le récit des combats, directement issu des témoignages de ceux qui y ont participés, rend compte de la fièvre et de la sauvagerie de cette bataille courte mais intense.

Bref résumé des événements : en 1952, l’offensive d’hiver Vietminh en pays Thaï bouscule les forces françaises et leurs alliés qui refluent en bon ordre jusqu’à ce que le général Salan, commandant en chef intérimaire du Corps Expéditionnaire depuis le départ de De Lattre en 1951, ordonne la création d’un Centre de Résistance (CR) à Nasan destiné originellement au recueil et au rassemblement des unités en retraite autour d’une piste d’aviation « dakotable », sous les ordres des colonels Gilles et Vaudrey. Bien vite, le CR va se transformer en véritable base aéroterrestre bornée par des Points d’Appui (PA) fortifiés et dotés d’une artillerie organique efficace. De plus, Hanoi n’est qu’à trois quart d’heure de vol ce qui permet un soutien aérien appréciable, tant pour l’appui feu que pour la logistique. Pour le Vietminh, mis en confiance par ses succès, la cible est inattendue mais alléchante et Giap décide d’anéantir le camp pour remporter une victoire retentissante qui fera tomber tout le Laos dans son escarcelle. Les français le savent et se retranchent, multipliant les travaux défensifs harassants et se préparant à mener une guerre de siége qu’ils n’avaient pas prévus mais qui va se révéler bénéfique.

Lorsque Giap décide de donner l’assaut, il a gravement sous estimé son adversaire, le moral des troupes retranchées, la solidité des fortifications et la puissance de feu qui va lui être opposé. Dés le début, les choses se passent mal : l’artillerie dont il dispose à l’époque (mortiers de 120 et canons sans recul de 75) est trop faible pour entamer les abris et les vagues d’assaut qu’il lance les unes après les autres sur les PA se brisent contre les barbelés et les champs de mines, sont fauchés par les armes automatiques judicieusement disposées et par les mortiers qui tailladent leurs rangs. La nuit, les Dakota lancent continuellement des « lucioles » qui illuminent le champ de bataille et lui interdisent l’effet de surprise. Ses zones de concentration sont pilonnées par l’aviation. Pour les Viets, Nasan est une boucherie : les blessés et les unités qui refluent sont écrasés par les mortiers, les morts se comptent par centaines. Les divisions 308, 312 et 315 subissent des pertes telles qu’au bout de trois jours de furieux combats, Giap ordonne l’arrêt de l’offensive et replie ses unités tant bien que mal. La bataille défensive est une victoire retentissante pour le camp français : le vietminh laisse 3000 hommes (des sources fiables évoquent le chiffre de 7000 pertes…) sur le terrain contre quelques dizaines de morts et de blessés côté français.

Mais cette victoire va avoir des conséquences fâcheuses sur la suite des événements car, comme l’écrivent les auteurs, « d’une victoire tactique, on a voulu faire un concept stratégique ». Pour des militaires constamment à la recherche de solutions pour contrer ce redoutable et insaisissable adversaire qu’est le Vietminh, les bases aéroterrestres implantées en pays ennemi, môles de résistance à la fois suffisamment puissants pour se défendre et pour rayonner dans une large zone autour de leurs fortifications, apparaît comme « la » solution : une « machine à casser du Viet » avec des pertes acceptables. Sauf qu’on ne peut répéter partout ce qui a marché une fois quelque part et que vouloir faire d’un succès ponctuel, dont un ennemi aussi habile et tenace que Giap allait bien sur tirer les enseignements, une doctrine stratégique globale était une erreur. Comble de la tragédie historique, la victoire de Nasan porte en fait en elle la défaite de Dien-Biên-Phu. Il est cruel et facile de pointer, après coup, les responsabilités de tel ou tel avec le recul dont on dispose aujourd’hui. Signalons simplement le danger de s’enfermer dans ce que le général Bart a appelé « le confort intellectuel » qui limite la réflexion et sous estime les capacités d’adaptation de son ennemi et citons ses mots : « A un adversaire enclin par tempérament aux actions soigneusement planifiées (tendance accentuée par la formation révolutionnaire et la rigidité intellectuelle de l’idéologie communiste), qui se laisse déconcerter par l’imprévu (abandonnant même des entreprises dont les conditions au moment de l’exécution différent de celles prévues) nous offrons le combat qui lui convient le mieux : la guerre de siége, avec un objectif nettement délimité aux ressources limitées, dans un cadre espace/temps idéal : Dien-Biên-Phu, la victoire sur un plateau. » Sans doute y a-t-il dans cet exemple de victoire qui, par paresse intellectuelle et méconnaissance de la nature intrinsèque de l’ennemi, a enfanté une défaite amère, des leçons à tirer pour les actions d’aujourd’hui…

Un document à lire, donc, pour les enseignements qu’il nous apporte et les dangers contre lesquels il nous met en garde. Un témoignage, aussi, du courage, de l’énergie hallucinante déployé par les soldats du Corps Expéditionnaire, ignorés par le pouvoir politique de la métropole, dénoncés ignominieusement en France même par certaines formations politiques et syndicales extrêmement puissantes et qui, malgré tout, pour l’honneur, la camaraderie, le respect des armes et de la parole donnée, luttaient avec une énergie surhumaine contre un adversaire qui mérite que soit également souligné sa bravoure. Ces « fanatiques lucides », comme l’écrivait Salan, qui donnaient tout à leur cause et savaient pourtant respecter la valeur de leurs adversaires. En lisant le récit de ces combats dans la lointaine Indochine, je repense toujours à ce qu’un officier Vietminh avait rageusement écrit dans son journal intime : « Pourquoi les Français se battent-ils si bien pour une si mauvaise cause ? » (in « Stratégies de la guérilla » Gérard Chaliand, p-139).

NASAN – LA VICTOIRE OUBLIEE (1952 – 1953)

BASE AEROTERRESTRE AU TONKIN

Jacques Favreau – Nicolas Dufour.

Préface d’Hélie Denoix de Saint Marc.

Editions Economica – Collection Campagnes et Stratégies – 1999.

jeudi 16 août 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 5

HISTOIRE ET MUTATION DE LA GUERILLA CONTEMPORAINE.

Utilisée depuis le début de cette série d’articles (voir chapitres 1, 2, 3 et 4), l’expression « guérilla », du moins dans mon esprit, revêt une signification claire et globale mais ce sens que je lui donne n’est pas partagé par tous, loin s’en faut, et peut, pour le lecteur qui découvrirait mon propos, entraîner légitimement interrogations, crispations, malentendus voire rejets. D’où l’intérêt de définir clairement ce que j’entends lorsque j’utilise ce terme afin d’éviter toutes confusions. Et il est vrai que le concept de guérilla est aussi déroutant et source d’incompréhension que les actions qu’elle met en œuvre !

Unanimement synonyme de guerre non conventionnelle, illégale, minoritaire et « asymétrique »[1], elle suscite toujours le mépris et/ou l’incompréhension chez les militaires et les politiques chargés de la combattre qui n’y voient généralement qu’une déviation malsaine de l’usage de la force armée, une « perversion » qu’ils ont du mal à cerner et, de ce fait, à vaincre en totalité. Pour préciser mon propos, sans doute vaut il mieux revenir aux sources modernes du mot avant d’examiner l’évolution qu’a connu le concept, une mutation qui va transformer la guérilla de simple tactique opérationnelle dictée par les circonstances en une machine de guerre globale et cohérente, parfaitement intégrée à l’idéologie à laquelle elle s’adosse pour acquérir une robustesse, une combativité certaine et qui représente aujourd’hui plus que jamais un réel défi pour les armées étatiques qui s’y opposent.

1. Naissance de la guérilla contemporaine.

Signifiant littéralement « petite guerre », l’expression est apparue et a été popularisée par la résistance espagnole à l’occupation des troupes napoléoniennes. Bien qu’elle ait en fait toujours existé à travers l’histoire, ce sont les actions bien particulières des combattants ibériques qui lui ont données la forme moderne qu’on connaît aujourd’hui. Notons cependant que, comme la guerre elle-même, la guérilla a depuis largement évolué au gré des progrès techniques, des idéaux pour lesquels elle combat, de ses ennemis et des particularismes (environnementaux, sociaux et/ou ethniques) où elle a trouvé à s’exprimer.

Dans sa forme initiale, la guérilla espagnole, elle comprenait pourtant déjà certaines des principales caractéristiques qui allaient faire son originalité : composées de bandes irrégulières de civils en armes qui changent de condition sociale (civils/combattants) au gré des circonstances ; employant des tactiques furtives d’embuscades et refusant systématiquement un affrontement de grande ampleur qui lui serait par définition défavorable ; combattants motivés par une idéologie forte et constamment rappelées par des guides spirituels (en l’occurrence, un patriotisme fortement imprégné de catholicisme s’opposant à une occupation étrangère perçue comme impie, les prêtres faisant office d’ « officiers politiques ») ; soutien actif et déterminant des populations locales, tant pour fournir les combattants que pour les cacher et les ravitailler. Il faut noter également que ce soulèvement armé dispose d’un appui extérieur fort (anglais en l’occurrence) qui va jusqu’à fournir des troupes régulières (Wellington y fera ses armes contre les armées napoléoniennes) pour l’épauler de manière décisive et lui donner son efficacité définitive : une plaie béante, gourmande en effectifs et en matériels, au sein même de l’Empire qui, de l’aveu de Napoléon lui-même, restera comme l’un des facteurs déterminants de sa défaite finale.

On le voit bien, dés sa gestation et son éclosion la guérilla revêtait ce caractère furtif, insaisissable, angoissant, non conventionnel qu’elle conserve encore aujourd’hui. De même, les répliques à ses opérations étaient déjà marquées par des atrocités qui, sans entamer l’envie de se battre des guérilléros (au contraire), contribuaient à miner le moral et la discipline de l’armée qui s’y livrait. C’est d’ailleurs une règle malheureusement bien connue et encore valable aujourd’hui : une armée étatique qui, dans son ensemble, est poussée à utiliser des méthodes qui défient la morale et les coutumes de la guerre, en vient fatalement à être saisie par le doute (pour ses éléments les plus moralement solides) ou, pire, sombre dans le brigandage, les exactions et la cruauté gratuite (pour ceux qui le sont moins). C’est aussi pour cette raison qu’il s’agit de l’un des objectifs non avoué mais constamment poursuivi par la guérilla : pousser l’adversaire à commettre des actes qui, à la longue, lui font perdre son âme et le plonge dans une crise morale qui, l’information aidant, peut se diffuser dans la société civile et entraîner le pays tout entier dans une crise existentielle (la contestation intérieure de la guerre du Vietnam en est sans doute l’exemple le plus emblématique) qui nuira bien évidemment à l’effort de guerre.

Mais le soulèvement espagnol était largement improvisé et ne reposait sur aucun corpus doctrinal et idéologique fort autre qu’un nationalisme viscéral habilement renforcé par le catholicisme. Les actions tactiques de la guérilla étaient dictées par les nécessités et les contraintes de sa structure embryonnaire.

2. La guérilla dans la première moitié du 20éme siècle.

Pendant la Première Guerre Mondiale, conflit inter étatique de très haute intensité tout à fait classique au demeurant, un théâtre d’opération a vu une guérilla venir en appoint des forces de l’Entente sous la direction et l’impulsion d’un officier britannique visionnaire et charismatique dont l’ouvrage autobiographique tiré de ses faits d’armes (« Les sept piliers de la sagesse ») inspirera bon nombre de théoriciens et de chefs militaires de différentes guérillas futures dont l’un des plus emblématiques, Vo Nguyen Giap, confessera au général Salan en 1946 : « Les sept piliers de la Sagesse de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. ». Lawrence d’Arabie a, en fait, utilisé des techniques de guérilla classiques (raids, harcèlements, sabotages, déceptions, instrumentalisation et exacerbation de la revendication nationaliste arabe contre l’hégémonie ottomane) dans un contexte stratégique qui ignorait ce type d’approche du combat et, de ce fait, ses actions, qui peuvent sembler minoritaires à l’échelle gigantesque des combats de la Première Guerre, ont parfaitement portés leurs fruits sur ce théâtre, immobilisant de nombreuses troupes turques et contribuant à ruiner, dans l’esprit des populations arabes, la pertinence de la main mise ottomane sur la région. Mais, Lawrence, pour précurseur qu’il peut nous paraître aujourd’hui, était au fond un franc tireur, un officier qui n’était suivi par sa hiérarchie que dans la mesure où ses tactiques non conventionnelles aidaient à l’obtention de l’objectif final. Du reste, une fois l’armistice signé, l’accord Sykes-Picot a démenti les promesses de Lawrence d’émancipation des peuples arabes par eux-mêmes.

A noter que, comme pendant la guerre d’Espagne, la guérilla conduite par Lawrence n’était pas « globale », dans le sens où elle ne venait qu’en appoint à d’autres stratégies et tactiques conventionnelles. Elle n’était donc encore qu’un outil qu’une coalition d’armées étatiques pouvait choisir d’utiliser si les circonstances s’y prêtaient et que ses actions ne venaient pas contrecarrer leurs intérêts. Ce n’est que plus tard que la guérilla commença à exister en tant qu’entité unique, autonome, capable de mener une lutte jusqu’à pouvoir vaincre une armée étatique et soumettre le gouvernement dont elle émane. Cette émancipation est due en grande partie à l’apparition et à l’expansion du communisme, de son catéchisme politique et des techniques de combat qu’il préconise.

3. La guérilla pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Le second conflit mondial est à la fois l’archétype de la guerre industrielle inter étatique totale (tous les moyens des pays impliquées sont engagés sans retenue dans la lutte) et l’affrontement d’idéologies (la démocratie, le communisme, le fascisme) qui s’affirment toutes trois comme universelles avec, pour deux d’entre elles, le recours affiché et reconnu à des techniques agressives de traitement des populations, clairement définies comme but et/ou moyen de mener la lutte. A priori, dans cette conflagration entre Etats forts, voire autoritaires, nulle place pour la guérilla et pourtant : comment peut-on définir, dans le but de l’étude qui nous occupe, les différents mouvements de résistance à l’envahisseur qui, s’ils n’ont pu faire plier leur opposant, l’ont, par leurs actions secondaires sur des fronts intérieurs, obligés à dégager des axes d’efforts principaux des troupes qui auraient été bien précieuses pour la lutte conventionnelle contre l’adversaire régulier ?

Au vu de leurs actions tactiques (sabotages, embuscades, assassinats, propagande politique), de leur recrutement, de leurs organisations clandestines et de l’appui qu’ils tiraient des populations locales, ces mouvements de résistance ont bel et bien toutes les caractéristiques à première vue des guérillas. Pourtant, il nous semble aujourd’hui totalement incongru d’assimiler la Résistance française, l’Armia Krajowa polonaise ou les partisans soviétiques au Hezbollah, au Vietminh, au FARC ou au FLN algérien (sauf, cela va sans dire, pour les propagandistes de ces mouvements qui trouvent dans ces références historiques flatteuses des justifications bien commodes à leurs actes). Qu’est ce qui différencie les Résistances à l’occupant nazie des groupes insurrectionnels cités plus haut ?

- Ces membres luttaient pour le rétablissement d’un gouvernement légal déjà existant et contraint à l’exil par l’occupant.

- Ils agissaient en appoint d’autres structures militaires internationalement reconnus et actives sur leurs propres théâtres d’opérations.

- Leurs objectifs n’étaient pas de remplacer les forces militaires régulières qu’ils épaulaient mais bien de se fondre avec elles et de disparaître une fois la jonction effectuée.

- Leur ennemi avait clairement émis à l’encontre de leurs pays une menace de destruction définitive avouée et assumée. Ils se situaient donc dans le cadre d’une autodéfense et d’une résistance à l’oppression telle qu’elle est aujourd’hui reconnue par les traités internationaux.

- Ils ne combattaient pas contre le gouvernement légal en exil mais pour son rétablissement et son éventuelle amélioration.

- Bref, la subversion qu’ils pouvaient utiliser ne s’adressait qu’à l’occupant étranger, ne visait pas la population locale dans son ensemble et n’avait pas vocation à susciter des troubles intérieurs autres que ceux visant au départ de celui-ci.

On distingue bien, à travers cette courte énumération, toutes les différences qui peuvent exister entre ces mouvements de résistance et les groupes insurrectionnels armés de la seconde moitié du 20éme siècle.

Mais on touche, avec cette question, à un point essentiel pour la compréhension de la guérilla et, plus particulièrement, de son évolution : de simple technique de lutte du faible au fort dictée par des impératifs ponctuels à un véritable système global, subversif, conquérant, théorisé et épaulé par une idéologie (politique ou religieuse) hégémonique et totalitaire que la guérilla va revêtir par la suite et qu’on connaît aujourd’hui.

Après la Seconde Guerre Mondiale, la guérilla connaît donc une mutation qui trouvera pleinement à s’exprimer dans les guerres de décolonisation (ou de libération, selon le point de vue à partir duquel on se place) qui vont suivre immédiatement. Notons que la résistance communiste Yougoslave (dirigée par Tito) peut être considérée comme le précurseur de cette nouvelle façon de concevoir les actions armées minoritaires, non plus comme appoint d’autres forces, mais comme un système cohérent qui combat et définit les objectifs globaux pour lesquels elle se bat, quitte à affronter les autres formes de résistances internes non conformes à ses buts révolutionnaires.

4. La guérilla pendant les guerres de décolonisation : l’apogée de l’optique communiste.

De par ses objectifs politiques, son utilisation des populations contre un pouvoir présenté comme oppresseur, sa vision internationaliste, ses promesses de libération et d’émancipation des peuples, le contexte de Guerre Froide et le Grand Jeu qui s’ensuivit, l’idéologie communiste était toute désignée pour fournir aux mouvements de lutte armée un corpus doctrinal et politique qui allait appuyer leurs actions militaires.

Il serait trop long, fastidieux et redondant (des travaux plus complets que tout ce que je pourrai écrire ont déjà été effectués sur le sujet) de faire le détail de chacune des guerres qui ont opposé les puissances coloniales à leurs anciens administrés. Disons simplement, pour résumer, que, sous l’impulsion de chefs politiques et militaires ingénieux, impitoyables et habiles à exploiter au mieux les faiblesses de leurs adversaires, les guérillas ont poursuivi leur évolution pour devenir un véritable système militaro-politique à part entière, totalement inédit et contre lequel les armées étatiques n’ont pas réussi à trouver de recettes durables leur permettant la victoire, que ce soit sur le terrain ou, plus important encore, dans les esprits.

Outre l’aspiration à l’indépendance, le communisme a été le principal fournisseur du socle idéologique sur lequel ces guérillas ont fondés leurs actions ce qui, il faut bien le dire, était pour elles bien commode dans le contexte de la guerre froide, puisqu’un appui extérieur, tant militaire que politique, leur était automatiquement assuré pa