FAIRE DU RETOUR DE LA RUSSIE UNE CHANCE ET NON UNE MENACE…
La Russie de Vladimir Poutine n’a décidément plus rien à voir avec celle de Boris Eltsine ! Et c’est tant mieux, ajouterai-je, volontairement provocateur. Car le nouvel élan du géant continental, l’affirmation de sa puissance militaire retrouvée, son poids stratégique qui s’exprime
enfin hors du cadre totalitaire et hégémonique du communisme, les richesses engrangées par la vente de ses ressources naturelles (mais qui mériteraient d’être mieux réparties, tout le monde en est bien d’accord), la rupture claire avec certains éléments détestables du passé (les oligarques de sinistre mémoire) ne sont finalement peut-être pas de si mauvaises nouvelles que ça pour le monde occidental en général et l’Union Européenne en particulier.
En décidant d’adopter une posture volontiers « mordante », envoyant ses bombardiers stratégiques TU-95 et TU-160 titiller les défenses de l’OTAN et la ligne GIUK, comme au bon vieux temps de la guerre froide, en redonnant à son armée une fierté que l’Afghanistan et, surtout, la première guerre de Tchétchénie avaient mises à mal, en dotant enfin sa force de matériels de qualité qu’elle réservait autrefois à l’export (les BMP-3 vont arriver dans les unités mécanisés[1]), la Russie doit-elle nous inquiéter ou, au contraire, nous rassurer en nous prouvant qu’il y a, à l’est de l’Union Européenne, une nation fière et debout, prête à jouer son rôle sur le plan régional et non plus un « géant aux pieds d’argile », économiquement dévasté, en proie à la déliquescence sociale et aux foucades d’un clan dirigé par un alcoolique instable ?
Pour répondre à cette question, on ne peut pas, me semble-t-il, faire l’économie d’un examen, toujours difficile, de l’âme russe post soviétique avant de se concentrer sur les raisons qui nous permettent d’espérer, à condition de jouer les bonnes cartes, que l’ambition retrouvée de la Russie actuelle puisse, à terme, nous servir et non nous replonger dans une méfiance mutuelle de sinistre mémoire.
- Tenter de comprendre les Russes après la chute de l’Empire.
Le peuple russe et son appareil étatique, volontiers secret et paranoïaque, sont souvent difficiles à comprendre pour nous autres européens de l’ouest. Après les visions apocalyptiques des T-72 déboulant dans la trouée de Fulda pour s’offrir une virée sur Paris, l’image de ses sinistres missiles nucléaires braqués sur nos cités, et le bref espoir d’une démocratie libérale à l’occidentale s’installant magiquement sur les décombres de l’Empire vite évanoui, s’est imposé à nous le tableau d’un pays ruiné, économiquement et socialement anéanti, politiquement instable, où les armes de toutes natures s’égaraient aux quatre vents pour finir généralement retournées contre nos troupes.
Ce qui, à l’Ouest, nous a semblé inquiétant fut, pour les Russes, une tragédie nationale, une remise en cause douloureuse de leur statut de Grand de ce monde accompagnée de la crainte permanente, voire de la colère, de susciter le mépris des autres nations. Qu’on me comprenne bien : à part une poignée de nostalgiques incurables, le peuple russe, et en particulier ses forces vives, ne regrette pas le communisme, son système ubuesque et sclérosé qui glaçait le pays dans une statique incompatible avec les progrès du monde. Mais sa disparition n’aurait pas dû, selon eux, s’accompagner d’une telle déchéance internationale qui fit que leur pays, incontournable les jours d’avant, devint soudain quantité négligeable, voire un boulet dont on doit financer le désarmement et les réformes économiques pour éviter qu’il ne sombre dans l’anarchie.
Les jeunes russes, les trentenaires d’aujourd’hui, ont été élevés dans la fierté, la certitude de vivre au sein d’une nation glorieuse, phare du monde anti-impérialiste, immense, puissante, redoutée, productive, dont les quelques succès étaient montés en épingles et les échecs soigneusement tus. Pas l’empire agressif que nous redoutions, mais un pays qui devait légitimement se défendre et qui venait en aide aux « peuples frères ». Bref, une nation admirable et admirée. Et voilà qu’en une poignée d’années, nous les ravalons au rang de peuple négligeable et négligé, tout juste bon à entériner nos conceptions politico-économiques et notre activisme international avec, en cas de mauvaise humeur, le chantage de l’aide économique à la clé. On peut comprendre, alors, qu’ils aient mal vécus les deux guerres du Golfe et plus encore notre intervention au Kosovo contre le « petit frère Slave ». L’extension et même la survivance de l’OTAN leur apparaissent, à juste titre, scandaleux et agressif : le Pacte de Varsovie n’a-t-il pas disparu, la Russie est elle encore une menace ? Pourquoi cette alliance militaire fondée contre eux alors qu’ils étaient puissants et craints continue-t-elle à s’étendre jusqu’à leurs frontières désormais qu’ils ont abandonné leur volonté hégémonique ?
Un peuple qui a peur et qui doute, surtout s’il occupe une position stratégique enviable et dispose d’armes en grandes quantités, est toujours plus tenté par des aventures de mauvais aloi qu’un peuple respecté, entendu, dont les désirs (souvent légitimes d’ailleurs) sont pris en compte ou même simplement écoutés. C’est cette attention, je crois, que nous réclame aujourd’hui le peuple russe et ses dirigeants. N’oubliez pas que nous sommes là, que nous sommes grand, que nous sommes puissants et, finalement, que nous sommes comme vous, des alliés potentiels et non plus des ennemis à combattre, semblent nous dire les Russes par le truchement de ces gesticulations militaires et diplomatiques, certes maladroites.
Le vrai défi, pour l’Europe et l’Occident, est de savoir si nous allons (enfin) faire de ce pays continent un ami sincère tout en étant singulier, un partenaire non plus seulement commercial mais stratégique, et concrétiser ce vieux rêve : une Europe unie, de l’Atlantique à l’Oural, véritable entité cohérente et acteur majeur d’un monde multipolaire.
- Faire de la Russie post soviétique un allié fiable et non plus un voisin encombrant.
Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins en ce qui concerne les relations UE-Russie et, plus largement, entre le monde occidental, relativement uni malgré les tensions ponctuelles nées de l’aventure irakienne, et ce vaste espace humain qu’est la Fédération de Russie qui, par son étendue et ses frontières communes avec de nombreux acteurs émergents et/ou instables, constitue un partenaire et un allié potentiel de choix. Aurons nous des deux côtés la clairvoyance de choisir les bonnes opportunités ou, prisonniers de préjugés hérités de la Guerre Froide, laisserons nous passer cette chance que l’Histoire nous offre ?
Nos relations avec les russes étaient autrefois marquées du sceau du bon sens et d’une compréhension cohérente de ce qui a longtemps été notre adversaire privilégié : face à un empire soviétique aux visées ouvertement conquérantes, agressifs et qui employait des méthodes et recourait à des alliés scandaleux (soutien au terrorisme, entretien de conflits périphériques…), une posture de défiance, de défense agressive, était de mise et elle nous fut, au final, bénéfique. C’est après la chute du communisme que nous avons commencé à dévier de la « voie juste » pour nous enferrer, parfois sans même y penser, dans l’erreur, les illusions, l’incompréhension et, aujourd’hui, un retour à une méfiance lourde d’incertitudes. Car enfin : les russes se prétendent ils aujourd’hui les seuls détenteurs d’un modèle social et politique présenté comme supérieur aux autres au point qu’il faille l’imposer par les armes ? Non. Nous menacent-ils de guerre, d’invasion, d’affaiblissement, de subversion ? Non. Nous décrivent-ils comme des impies, des « Satan », des ennemis à abattre ? Non. Organisent-ils, sur nos territoires, des campagnes terroristes, arment ils nos ennemis de l’intérieur ? Non, aujourd’hui ils ne font plus rien de tout cela. Certains de nos « alliés » moyen-orientaux, en revanche, ne s’en privent pas et ne récoltent pas toujours en retour la méfiance que nous réservons aux slaves.
Ils sont soucieux, en revanche, de leur avenir, de leurs frontières, des menaces qu’ils pressentent dans l’élargissement de l’Otan, de notre ignorance de leur culture, du mépris que nous manifestons parfois à leur égard. Prisonniers, eux aussi, de ces vieux réflexes de l’affrontement Est-ouest, ils adoptent donc des comportements maladroits mais sans doute savent-ils également que leurs véritables ennemis ne sont pas les occidentaux. Si seulement ces deux géants pouvaient faire un pas l’un vers l’autre et admettre que, malgré leurs différences intrinsèques, ce qui les rapprochent vaut infiniment plus que ce qui les divisent !
- Des difficultés à surmonter…
Bien sur, comme toute grande révolution diplomatique, celle-ci, si elle se fait, n’aura pas lieu du jour au lendemain et il nous faudra, de chaque côté, surmonter des réticences, réelles ou fantasmées.
Sur le plan intérieur, la Russie devra, sans l’imiter (à l’impossible nul n’est tenu…), se rapprocher du modèle démocratique occidental et faire quelques efforts du côté de la liberté de la presse, du démantèlement des grands groupes oligarchico-mafieux (des progrès ont été réalisés mais il y a encore du boulot à faire) et comprendre que le bon vieux temps des coups tordus du KGB est terminé.
Vis-à-vis de ses voisins proches, elle doit également comprendre et admettre une bonne fois pour toutes qu’ils sont sortis de son giron et n’ont aucune envie d’y retourner. De même, pour une bonne harmonie et une meilleure compréhension entre les peuples, il faut leur faire comprendre que la politique systématique du « gros bâton » est contre productive et ne donne pas une image aimable de soi. Cela prendra sans doute du temps de faire changer les mentalités mais les progrès seront d’autant plus rapides si, de notre côté, nous y mettons un peu du nôtre et que nous donnons quelques signes de bonne volonté.
L’OTAN, par exemple, doit disparaître à plus ou moins long terme et, dans le second cas, cette extinction d’une alliance à l’époque fort utile mais aujourd’hui nuisible au rapprochement russo-européen doit être annoncée comme un objectif tangible, un but à atteindre. De même, convaincre nos amis d’outre atlantique qu’installer des missiles et des bases aux portes de la Russie n’est ni utile, ni souhaitable serait une bonne idée. Sans doute les américains resteront-ils sourds à nos remarques, mais le peuple russe, au moins, y verra une manifestation de respect à son endroit. Par contre, cette disparition programmée de l’OTAN doit s’accompagner de la création d’une véritable Union Européenne de la Défense (voir mon article à ce sujet) forte : les russes respectent les peuples puissants et le spectacle de nations uniquement préoccupées par la quête de biens matériels et qui négligent leurs devoirs militaires ne suscitera guère chez leurs dirigeants l’envie de s’allier avec nous.
Vaste programme, en effet, mais tellement plus positif, à terme, que la suspicion actuelle !
- En conclusion :
Le peuple russe ne connaît la démocratie (enfin, une forme de démocratie) que depuis à peine plus de 15 ans. Il a connu, en revanche, en à peine un siècle, 2 guerres mondiales sur son sol, une guerre civile meurtrière, l’invasion de son territoire par l’armée d’un régime qui n’avait rien de moins pour but que de rayer le pays et sa population de la carte du monde. Il a vécu en quasi autarcie pendant 70 ans et la Guerre Froide a renforcé encore sa paranoïa et sa méfiance de l’étranger en le poussant à une course aux armements qui a mis à bas tout son système politique, économique et social. Perdre de vue ces quelques données, ne pas respecter l’histoire de la Russie, c’est se condamner à ne pas la comprendre et à s’en faire, pour toujours, un voisin méfiant et susceptible.
Ce peuple, qui a subi et fait subir tant d’avanies, est aujourd’hui en train de se relever des décombres de l’Empire que nous avons contribué à abattre sous une forme encore incomplète mais enfin exempte des miasmes totalitaires. A nous de faire en sorte qu’il ne bascule pas du mauvais côté sous prétexte d’incompréhension, de non dit et d’absence de dialogue.
Nous avons plus d’ennemis communs que de différents stratégiques et ces derniers doivent pouvoir se régler par le dialogue et une alliance solide, fondée sur le respect et des intérêts mutuels bien compris. Nous avons tout à gagner et peu à perdre à nous faire un allié du géant qui, à nos portes, revient peu à peu à la vie.
[1] Source : Assaut n° 22 – p 10.






