samedi 28 juillet 2007

POUR REHABILITER L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE MILITAIRE

J’ai commencé à aimer réellement mon pays en étudiant son histoire, et plus particulièrement son histoire militaire. Non de cet amour lointain et un peu forcé qu’on porte à une figure tutélaire, sans vraiment y prendre garde et qui s’apparente fort à une indifférence polie. Non plus de cet amour passionné, exclusif, qui concentre sur lui la totalité de l’attention au point de faire oublier et les défauts de l’être aimé et le monde qui nous entoure. Plutôt un amour fort et sincère, solide puisqu’il plonge ses racines dans une histoire bien comprise, ouvert puisqu’il sait que le bonheur de ce pays qu’on aime dépend aussi de sa bonne entente avec des voisins qui sont, finalement, quoique différents, aussi avides que nous de bien-être, de reconnaissance et de prospérité mutuelle. Cet amour n’a pas toujours été de soi. Adolescent, je considérai tout porteur de drapeaux, même (et peut-être surtout) le mien, comme un fasciste à peine déguisé. Il faut dire que l’enseignement de mes maîtres était passé par là.

Je ne sais ce qu’il en est dans les autres pays mais, en France, il ne fait pas bon s’intéresser à l’histoire militaire surtout lorsque, justement, on a envie de faire des études d’histoire. C’est donc seul, par mes lectures essentiellement, que j’ai découvert à quel point l’histoire « officielle », celle enseignée dans le secondaire et le supérieur était, au mieux partiale, au pire orientée. Si je n’avais pas fait cet effort d’aller vers des auteurs ou des témoins « non officiels » je serai encore aujourd’hui pétri de ces certitudes dogmatiques que dispensent la majorité des enseignants de l’Education Nationale (je dis bien la majorité, pas la totalité). En gros, si vous avez bien suivi les cours, voici ce que vous saurez de l’histoire militaire française, européenne et mondiale :

- Toutes les guerres pré napoléoniennes n’étaient déclenchées que pour satisfaire les ego tourmentés de princes et de barons locaux, au mépris de leurs serfs qu’ils exploitaient et envoyaient à la boucherie sans états d’âme. Les Croisades, sous couvert de religion, n’étaient que les prétextes que des seigneurs de guerre européens avaient trouvées pour piller et détruire une paisible et opulente civilisation islamique.

- Napoléon Bonaparte était un dictateur sanguinaire qui a su utiliser habilement les généreux idéaux révolutionnaires pour satisfaire ses envies compulsives de puissance et de meurtres de masse. Ses multiples victoires ? Des coups de chance, ou tout comme. D’ailleurs, il a bien fini par perdre à Waterloo n’est ce pas ? C’est donc bien la preuve qu’il n’était pas un si grand stratège que cela après tout.

- La Première Guerre Mondiale n’était qu’une boucherie inutile et vaine déclenchée et prolongée par des gouvernants idiots, eux-mêmes manipulés en sous-main par des intérêts industriels occultes mais tout-puissants, et livrées par des officiers sanguinaires menant des troupes de paysans incultes qui n’en pouvaient mais. Lorsque en 1917, éclairée par une juste campagne d’information communiste, ces braves troufions ont choisis de se révolter en masse pour mettre fin à une lutte qui n’avait d’autre but que de remplir les poches des marchands de canon, une répression atroce, inhumaine, en a condamné des milliers à morts.

- La Seconde Guerre Mondiale a, en fait, été gagné par les troupes soviétiques guidées par un dirigeant certes un peu rude mais qui eu le courage de s’opposer fermement et sans concession au nazisme, lui. Car, c’est un fait bien connu, les américains ne sont intervenus dans cette guerre que pour préserver leurs intérêts financiers, de tous temps le principal moteur de leurs actions. Les pays européens occupés ont très largement collaborés, par lâcheté ou par idéologie, et les pires de tous furent les français. Les pogroms antijuifs y étaient quotidiens et tous les citoyens y participaient avec enthousiasme. Les Résistants, tous communistes, se comptaient par dizaines en tout. Certes, De Gaulle a bien lancé son célèbre appel mais, en tant que militaire, il ne pouvait qu’être travaillé lui aussi par des pulsions naturelles, inhérentes à la condition même d’officiers, de dictature.

- Les guerres de décolonisation n’ont été que la conclusion tragique, sanglante et inévitable de cette aventure inhumaine et contre nature qu’était le colonialisme. En Algérie, tous les soldats, à l’exception de quelques courageux déserteurs, étaient des tortionnaires, des assassins, des violeurs et des pillards. Qui plus est, à la fin des combats, une fois que le FLN eut remporté des victoires éclatantes sur le terrain, ces lâches ont abandonnés leurs courageuses troupes supplétives à la juste vindicte des combattants de la liberté. Bref, une horreur sans nom et une tâche indélébile dont nous devrons, nous et nos enfants, porter le fardeau pendant encore des millénaires.

Bon, d’accord, j’avoue que là j’exagère un peu. Tous les enseignants, Dieu merci, ne sont pas aussi bornés ou dogmatiques. Pourtant, j’assure le lecteur que tout ce qui a été écrit plus haut, il m’est arrivé de l’entendre sortant de la bouche d’éminents universitaires pérorant devant des amphis attentifs et studieux. Du reste pas souvent, il faut bien l’avouer, car vouloir étudier l’histoire militaire sous l’angle stratégique et tactique (les généraux, les troupes, les batailles et comment tout cela s’emmêle pour finalement former un ensemble cohérent fait d’actions, de réactions, de drames et de victoires) vous valait la désapprobation méprisante de vos maîtres et les regards horrifiés de vos condisciples. Non, tout ce qui comptait alors (mais peut-être les choses ont-elles changés depuis) c’était l’aspect économique et social, des éléments certes importants mais qui ne permettent à eux seuls de comprendre les grands conflits mondiaux dans leur intégralité.

Pourquoi, à l’heure où tout le monde pleurniche (avec raison) sur la perte des valeurs et le matérialisme sans âme d’une majorité de nos concitoyens et plus particulièrement de notre jeunesse, ne pas réhabiliter l’enseignement de l’histoire militaire dans nos écoles ou, au minimum, dans nos universités, et pas seulement en troisième cycle mais dés la première année ?

La stratégie, après tout, est une philosophie de la vie, une manière d’agir et de penser avec cohérence et efficacité, d’appréhender sur le long terme pour mieux les traiter, à la fois les problèmes globaux, mais aussi les petits conflits de tous les jours qui surviennent inévitablement dans l’existence professionnelle ou personnelle de tout citoyen. La tactique, somme toute, ce n’est pas seulement le meilleur moyen de faire évoluer une section de grenadiers voltigeurs dans un environnement de combat, c’est aussi un ensemble de moyens et de techniques qu’on peut mettre en œuvre pour parvenir à son objectif, quel qu’il soit.

De plus, l’étude approfondie des conflits, en particulier lorsqu’on prend le temps de s’intéresser aux témoignages de ceux qui y ont participés physiquement et en ont rapportés leurs impressions, constitue pour le chercheur une profonde leçon d’humanité, de fraternité voire même, j’ose le mot, de morale publique et individuelle. N’est ce pas de toutes ces valeurs dont nous avons besoin en ce moment pour sortir nos sociétés de l’ornière ?

Mais je sais que je rêve tout haut et que l’étude de Marx et de Ford, d’Engels et de Friedman, pour intéressants que soient leurs enseignements, aura toujours la primeur et que l’histoire militaire restera encore pour longtemps l’apanage d’une poignée d’originaux qui persistent, avec courage et souvent dans une certaine solitude, à essayer de comprendre les méandres de l’âme humaine à travers cette activité à la fois terrible, dérangeante, bouleversante mais si révélatrice car omniprésente dans l’histoire de l’Homme : la guerre.

mercredi 25 juillet 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 3

STRATEGIES ET TACTIQUES DE LA GUERILLA (1)

Je poursuis cette série d’articles sur le phénomène de la guérilla, passé, présent et futur. Pour les lecteurs qui n’auraient pas suivis le fil des précédents textes, ou pour ceux qui l’auraient fait mais se seraient mépris sur les intentions sous-jacentes à ces écrits, je précise ma démarche : comprendre comment naît, agit, recrute et combat une guérilla afin de réfléchir à la mise en place de stratégies et de tactiques militaro-politiques alternatives pour mieux permettre de contrer ce phénomène qui constitue, aujourd’hui, l’une des menaces les plus angoissantes pour la paix mondiale sachant, en outre, que les « techniques » traditionnelles des forces armées occidentales ont, contre ces mouvements, obtenus jusqu’à présent des résultats pour le moins mitigés.

Ce n’est pas du défaitisme ou de l’apitoiement sur soi que de reconnaître ses carences. Pour s’améliorer, en particulier lorsque les enjeux sont aussi importants, il faut aussi avoir le courage, lorsque les solutions que nous avons tentées ne portent pas leurs fruits, de se remettre en question et d’en essayer de nouvelles. Un chef avisé, s’il sait voir les erreurs de ses ennemis pour les exploiter et pour vaincre, a aussi la sagesse de regarder avec courage et objectivité les points de friction qui, dans son propre camp, l’empêche de parvenir de la manière la plus rapide et la plus efficace possible à la victoire. Les mouvements armés minoritaires ont un pouvoir de nuisance considérable sur la bonne marche du monde vers une certaine harmonie entre les peuples. Si nous apprenons à les vaincre, nous n’aurons pas éloigné de notre avenir tout péril mais nous aurons au moins appris à en combattre efficacement l’un des plus insidieux et des plus ravageurs.

Dans la première partie de cette série d’articles, j’avais tenté de définir la genèse et la structure d’une guérilla avant, dans le deuxième chapitre, d’évoquer le phénomène plus spécifique de la guérilla transnationale et de son plus dangereux et sinistre exemple, Al Quaeda. Voyons maintenant quelles sont les stratégies (les objectifs) et, plus révélateurs encore, les tactiques (les moyens mis en œuvre pour atteindre ces objectifs) qu’utilise une guérilla et qui, c’est bien ce qui pose problème, tous deux différent assez largement des stratégies et des tactiques d’une armée étatique telle que les connaissons dans nos pays. Comme le sujet est très vaste et que le lecteur risque de se lasser à la lecture d’un trop long texte, je diviserai ce chapitre en deux.


STRATEGIES DE LA GUERILLA.

Les objectifs stratégiques d’une guérilla en action sont finalement assez simples, il s’agit pour ses membres :

- D’obtenir et de maintenir l’emprise la plus forte possible sur la population du territoire qu’elle souhaite contrôler.

- De défaire les forces armées qui lui sont opposés et qui sont issues du pouvoir qu’elle souhaite remplacer.

- De dissuader des forces extérieures d’intervenir dans le conflit au côté des forces opposantes. Si c’est impossible, il s’agit alors d’infliger à ces forces extérieures des pertes suffisamment lourdes et/ou constantes tout en agissant sur leurs opinions publiques pour convaincre leurs autorités que, la guerre étant ingagnable, il vaut mieux se retirer à moindre frais.

Si la guérilla parvient à relever ces trois défis et à obtenir des résultats positifs dans les trois cas, elle sera victorieuse. Si elle échoue dans l’un d’eux, elle ne sera pas vaincue mais devra poursuivre une lutte harassante pour elle et ses ennemis. Si elle échoue dans les trois, elle disparaîtra.

- L’emprise sur la population :

C’est, de loin, l’élément le plus fondamental qui conditionne la naissance, la croissance, la survie et, éventuellement, la victoire d’une guérilla. N’étant pas consubstantielle à un Etat, comme l’est une armée nationale, et ne disposant donc pas des ressources importantes d’une entité gouvernementale constituée, la guérilla ne peut trouver que dans la population au milieu de laquelle elle évolue les moyens de construire son outil militaire, de l’améliorer, de le faire croître et de lui permettre d’agir. La population est, pour une guérilla, à la fois une fin, un moyen, un outil multifonctions, une source d’approvisionnements de toutes sortes et un refuge. Une guérilla qui ne bénéficie pas de ce soutien ne peut exister. Si elle le perd, elle disparaît. Plus que dans son armée, c’est dans les groupes humains qu’elle contrôle et influence que la guérilla peut espérer obtenir la victoire ou, à tout le moins, sa survie, même embryonnaire. C’est donc sur cette population qu’elle va concentrer ses efforts. Une armée non étatique peut être défaite par un opposant tactiquement habile et matériellement supérieur mais cette victoire ne sera qu’éphémère si, au sein de la population qui a donné naissance à la guérilla, le sentiment, la volonté de lutter persiste.

Pour prendre un exemple concret et douloureux, la France, en Algérie, n’a jamais été militairement défaite, bien au contraire. Pourtant, contre toute logique militaire classique, le FLN, militairement dévasté par les actions des forces françaises, est sorti victorieux de la lutte parce qu’il avait pu obtenir et conserver le soutien des populations locales. De plus, la France étant, comme tout Etat constitué, une puissance trinitaire (Etat = armée + gouvernement + population), lorsque deux des pointes du triangle se sont résolues à la défaite, celle-ci ne pouvait qu’être constatée. En Algérie, on peut dire schématiquement que l’armée a vaincu (tout en observant quand même que le prix de cette victoire sur le soutien des populations locales est un point qui a servi son ennemi) mais que la population métropolitaine, lassée, travaillée par une propagande politique habile, écoeurée par le conflit, a baissé les bras et que le gouvernement de l’époque, pour des raisons identiques et pour d’autres trop complexes pour être exposés ici, a fait de même. Dés lors que la trinité militaire de l’Etat n’était plus harmonieuse, la guerre ne pouvait qu’être perdue malgré les victoires militaires obtenues sur le terrain.

- Combattre et défaire les forces armées ennemies.

A moins que l’Etat visé par la guérilla ne soit totalement déliquescent, l’existence d’un mouvement armé illégal sur son sol et qui se donne pour but avoué de l’abattre pour le remplacer entraînera forcément de sa part une réplique militaire. Dés son apparition en tant que guérilla constituée prête à mener des actions violentes, le mouvement insurrectionnel sera donc la cible d’actions contraires de plus ou moins grande intensité. Ce qu’elle entreprendra pour se défendre est à la fois un objectif, mais aussi un moyen. C’est un objectif car, militairement détruite, une guérilla ne conserve plus que son outil politique et retourne donc à son statut de rassemblement d’opposants illégaux sans un bouclier pour le défendre, ce qui le rend extrêmement vulnérable aux actions politiques habiles d’un gouvernement auréolé de ses victoires militaires.

Mais c’est aussi un moyen car c’est dans la lutte armée, le courage qu’elle exige de ses membres, la clandestinité qu’elle impose, le feu des batailles qui crée solidarité et, en cas de victoires, prestige pour ses combattants que la guérilla tisse sa propre trame à la place du canevas traditionnel qu’elle prétend remplacer. De plus, les guérillas puisent généralement leurs éléments dans un vivier de citoyens paupérisés par le chômage, exclus, abandonnés par le pouvoir central, déresponsabilisés et en proie aux affres psychologiques et moraux de la perte de la dignité qu’offre un emploi, un revenu, un but dans l’existence autre que celui de simplement survivre un jour de plus. A tous ceux là, la guérilla offre, en plus d’un programme politique présenté comme attrayant, une occupation dans leurs forces armées où ces hommes qui se sentent rejetés retrouvent soudain une discipline, une camaraderie, un statut social, un but existentiel, une solde, aussi, qui leur permet de faire vivre leur famille qui se retrouve, du même coup, embarquée de facto dans l’aventure militaire et le projet révolutionnaire de la guérilla. Il ne faut surtout pas négliger cet aspect psychologique de l’appartenance à un mouvement en lutte contre un pouvoir perçu comme oppressif, corrompu et/ou illégitime qui confère à ses membres une « aura » et un statut social au sein d’une population pauvre et livrée à elle-même. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la guérilla se nourrit de la misère sociale, éducative et de l’abandon du pouvoir central. Une société prospère au sein de laquelle tout citoyen, pour peu qu’il le souhaite et fournisse un travail en rapport, a la possibilité de s’élever dans l’échelle sociale ne verra pas naître en son sein une guérilla puissante, militairement conséquente et contrôlant de vastes zones de territoires. Si, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les américains ont lancés le plan Marshall pour reconstruire et permettre le redémarrage économique de l’Europe occidentale, ce n’est pas uniquement par pure bonté d’âme (même si cet aspect a existé) : ils savaient que la misère était le terreau le plus favorable sur lequel pouvait prospérer leur plus féroce ennemi de l’époque, le communisme. La perte de l’Europe orientale pouvait être vu comme un gage provisoire qu’on donnait à la puissance soviétique, mais le basculement de la totalité du continent grâce aux actions combinées d’une URSS auréolée de gloire et de partis communistes nationaux aux ordres et pouvant recruter des nervis au sein d’une population miséreuse était clairement inacceptable. C’est cette clairvoyance qui a probablement sauvé nos modèles démocratiques au lendemain du second conflit mondial.

- Dissuader les forces extérieures d’intervenir.

Ou les inciter à s’en aller le plus rapidement possible le cas échéant.

De nombreuses guérillas, pour peu que leurs actions militaires et politiques ne menacent pas les intérêts stratégiques de grandes puissances et/ou que leurs exactions ne se déroulent pas sous l’œil inquisiteur des caméras occidentales, peuvent se permettre d’agir en toute impunité vis-à-vis du monde extérieur. Le fait que leur combat soit justifié ou non aux yeux de la morale importe finalement assez peu. Ainsi, les FARC, en Colombie, mobilisent très peu contre eux, même s’ils représentent une gangrène qui tire depuis des décennies leur nation vers le bas. Les pays voisins ne les combattent véritablement que lorsqu’ils se mêlent du trafic de drogue ou étendent leurs actions guerrières au delà de leurs frontières et encore, assez mollement. De même, la pratique inhumaine des prises d’otages, qui demeure une de leurs spécialités, ne nous émeut elle, nous qui sommes si puissants mais si loin, que lorsque c’est une personnalité médiatique et bénéficiant d’une nationalité qui nous est proche qui en est la victime. Lorsque Ingrid Betancourt sera libéré (et nous souhaitons tous pour elle et da famille que ce jour sera le plus proche possible) nul doute que l’intérêt, déjà faible, de la France pour les problèmes colombiens disparaîtra aussitôt.

Pour risquer les foudres d’une grande puissance, une guérilla doit attirer sur elle l’attention en commettant des actes ou en poursuivant des buts qui obligent lesdites puissances à intervenir, par exemple :

- En déstabilisant un pays ami et/ou lié par des accords de défense (cas des pays africains anciennement colonisés pour la France).

- En s’attaquant plus spécifiquement aux ressortissants de ces pays.

- En proposant aux peuples une idéologie clairement incompatible avec la vision traditionnelle des grandes puissances et qui, de plus, laisse entrevoir une perspective de propagation, de contamination, aux pays limitrophes.

- En s’attaquant à une nation stratégiquement importante, par sa position géographique ou ses richesses énergétiques.

Dans tous ces cas, il y a fort à parier qu’en plus des forces gouvernementales, son ennemi « naturel », la guérilla aura à contrer les actions plus ou moins violentes d’une ou plusieurs puissances mondiales ou régionales.

Il faut aussi comprendre qu’à l’heure d’Internet, des médias tout-puissant et d’une certaine « bien-pensance » qui oblige les gouvernements à tenir compte des états d’âmes de leurs administrés, surtout lorsqu’ils sont instrumentalisés par des organes d’informations efficaces, il peut arriver qu’une guérilla inoffensive pour toute autre personne que son peuple et agissant dans un pays stratégiquement mineur, soit pourtant la cible d’une intervention militaire extérieure. Le cas de la Somalie vient bien sur à l’esprit. Mais, dans cet exemple d’intervention dictée par la couverture médiatique, la motivation et la solidité des troupes engagées dépendent fortement de l’opinion intérieure du ou des pays contributeurs. Q’un coup dur vienne à survenir et le soutien à la contre guérilla s’évaporera aussi rapidement qu’il est apparu (là encore, voir le cas somalien).

Une guérilla idéologiquement peu solide, médiocrement armé et qui ne bénéficie que d’un soutien minimal (et souvent basé uniquement sur la terreur) de sa population a tout intérêt à fuir comme la peste une intervention extérieure : si elle peut se débrouiller et survivre contre un gouvernement impotent, elle ne résistera pas longtemps à une machine de guerre étatique qui se déchaîne soudain contre elle. En revanche, une guérilla qui s’inscrit dans un projet transnational peut avoir intérêt à s’opposer à une coalition de grandes puissances, surtout si elle parvient à résister à ces premiers coups et à lui infliger des pertes significatives, la notion de pertes significatives étant très variable selon les pays engagés et les lieux où ils combattent : une vingtaine de morts pour la Somalie sont apparus, aux yeux du public et de l’administration US, comme clairement inacceptables et disproportionnés, justifiant ainsi le retrait sans gloire du contingent. Plusieurs milliers pour l’Irak restent, apparemment, dans les limites du tolérable. La guérilla qui lutte avec courage et une certaine efficacité contre des forces perçues comme toutes puissantes gagnera, auprès de sa population comme d’une partie de l’opinion mondiale, un prestige et une publicité certaine qui peuvent lui apporter des soutiens de toutes natures. Inversement, une grande puissance qui ne parviendra pas à vaincre un mouvement perçu, à tort ou à raison, comme beaucoup plus faible, y laissera une bonne part de son prestige et de son pouvoir de dissuasion, excitant par là même les appétits d’ennemis potentiels jusque là tenu en respect par la crainte d’une armée jouissant d’une aura d’invincibilité.

Néanmoins, et malgré les bénéfices éventuelles qu’elle peut en tirer par moment, l’un des objectifs d’une guérilla reste la tenue ou la mise à l’écart des intervenants extérieurs, ne serait ce que parce qu’ils sont capable, et c’est particulièrement vrai des grandes puissances, de faire en sorte que la lutte se poursuive quasi indéfiniment lors même que le gouvernement ciblé a disparu ou presque. Sans l’intervention US, la Corée aurait été intégralement communiste dés 1950. De même, les forces armées américaines ont permis au sud Vietnam de poursuivre la lutte et de rester indépendant beaucoup plus longtemps que ses possibilités militaires ne l’auraient permis si son gouvernement avait agit seul (sachant tout de même que les armées du Nord Vietnam bénéficiaient, elles, d’un très important soutien logistique des pays communistes, Chine et URSS, ceci venant contrebalancer cela).

CONCLUSION.

Contrôle de la population locale, défaite des troupes « loyalistes » et mise à l’écart de ses soutiens militaires extérieurs éventuels sont donc les trois clés principales qui commandent la victoire d’une guérilla. Si cette trinité est respectée, la guérilla pourra s’imposer dans le pays visé avec toutes les conséquences nationales, régionales voire mondiales qui en découlent. Donc, par inversion, empêcher une guérilla de vaincre sur l’un de ces trois fronts c’est l’obliger à poursuivre une lutte épuisante pour laquelle elle n’est peut-être pas suffisamment solide idéologiquement (puisque, on l’a vu, l’idéologie dans son cas commande tout le reste, y compris et surtout le militaire). Mais le but d’une action contre insurrectionnelle décisive ne doit pas seulement être la possibilité de poursuivre la guerre, ce doit être la victoire, idéalement le plus rapidement et avec le moins de pertes et de destructions possibles pour les populations. Ainsi, on peut affirmer que le but de toute stratégie contre insurrectionnelle est de défaire la guérilla sur tous les axes de sa trinité d’action, non pas un par un mais tous en même temps, afin de provoquer sa disparition définitive et, avec elle, les menaces que sa victoire pouvait faire peser sur les grands équilibres géostratégiques.

lundi 23 juillet 2007

CARNETS DE GUERRE DE VASSILI GROSSMAN

DE MOSCOU A BERLIN 1941 – 1945

TEXTES CHOISIS ET PRESENTES PAR ANTHONY BEEVOR ET LUBNA VINOGRADOVA

J’aime et j’admire les correspondants de guerre (les vrais !) presque autant que j’aime et que j’admire nos soldats, ce qui n’est pas peu dire. Humblement, les uns et les autres mettent leurs vies en jeu pour nous défendre ou pour nous informer sur ce que les autres font pour nous défendre. Souvent ils sont frères, copains, compagnons de bivouac et de baroud et se reconnaissent comme tels. Le soldat défend son pays et les idéaux que ce pays propose au monde tandis que le reporter de guerre est là pour témoigner auprès des civils du courage et de l’abnégation de leurs filles et fils qui, sous l’uniforme, font plus pour la cause de la liberté qu’un million de milliardaires dans leurs costumes coûteux. Les Hemingway, les Capra, les Yves Debay, les Anne Nivat, les Bourrat, les Fandio et tous ceux que j’oublie méritent leur juste place au panthéon des combattants de la liberté. Certes, ils ne font pas tous leur métier pour des raisons purement altruistes et leurs orientations politiques sont très différentes parfois. Mais qu’ils soient anars, gauchos, fana-mili, aventuriers, téméraires, enthousiastes, utopistes ou réacs, ils ont eu le suprême courage physique et psychologique de suivre ceux qui partaient au carton pour raconter leurs exploits et, au final, ils éprouvent pour ces garçons et ses filles le même respect qu’on ressent pour quiconque a été à ses côtés pour voir le feu et en revenir.

J’avais, dans un précédent article, écrit une critique enthousiaste du bouquin d’Yves Debay (Wildcat) et j’estime juste, aujourd’hui, de rendre un hommage particulier à un homme qui a exercé la profession de reporter de guerre dans des circonstances particulièrement difficiles tout en mettant au service de cette lourde tâche tout son génie littéraire et sa profonde humanité.

Vassili Grossman était, avant la Grande Guerre Patriotique qui a ravagé son pays, un homme falot, de son propre aveu. Par choix, dés le début de l’invasion nazi, il va mettre ses talents d’écrivain au service de son armée en devenant correspondant à la Krasnaïa Zvezda, l’Etoile Rouge, le quotidien des forces armées soviétiques. Et en sortir transformé, pour le meilleur et pour le pire. Ce cheminement personnel et intellectuel est fascinant à suivre et l’étonne lui-même : en quelques mois, il va devenir un vrai Frontovik, un homme du front, reconnu et respecté comme tel.

La force de ce livre, c’est qu’il est essentiellement constitué d’extraits des carnets de guerre, des notes prises par Grossman le soir et dont il tirera la substance de ses articles. C’est donc du « brut de décoffrage », sans la censure soviétique pointilleuse qui gomme les aspects déplaisants pour le régime. Une censure qui fait d’ailleurs enrager l’auteur mais qui ne l’empêche pas de continuer inlassablement à noircir du papier avec de petites anecdotes parfois cocasses, souvent tragiques avec toujours, en filigrane, cette admiration pour les soldats qui combattent au mépris de la mort. Entre ces extraits, le grand historien Anthony Beevor, déjà auteur d’ouvrages de référence sur la Seconde Guerre Mondiale, vient apporter au lecteur de judicieux éclairages. Les morceaux de bravoure ne manquent pas dans ce récit, depuis la débâcle de l’été 41 jusqu’à l’entrée en Allemagne en passant par les victoires de Stalingrad et de Koursk, Grossman est quasiment toujours, à sa demande, en première ligne, avec les troupes.

En tant que Juif ukrainien (bien qu’il n’en tire ni fierté ni honte), l’auteur s’est naturellement attaché à décrire la disparition des membres de la communauté juive après le passage et le reflux des armées allemandes. La recherche poignante de sa mère, laissée à Kiev, le sentiment de culpabilité qui l’étreindra jusqu’à la fin de ses jours pour l’avoir abandonnée et lorsqu’il constatera que la totalité de la population juive de la capitale ukrainienne a été exterminé sont des moments d’humanité intense et tragique. Bien entendu, le pouvoir Soviétique a toujours refusé de mettre l’accent sur cet aspect particulier de la guerre à l’Est, préférant considérer le peuple Soviétique comme la victime indivisible des exactions nazies. Grossman parviendra pourtant à faire publier son article sur Treblinka dans le quotidien, malgré les nombreuses réticences des censeurs. Cette description en particulier, sublime et paroxystique, dont la lecture est éprouvante tant elle nous fait entrevoir une image du Diable lui-même est, à mon sens, l’un des textes les plus forts de la littérature contemporaine. On en ressort frémissant et tétanisé et on songe à la phrase de Nietzsche : lorsque tu regardes au fond de l’abysse, l’abysse aussi regarde au fond de toi.


« CARNETS DE GUERRE de Moscou à Berlin 1941 -1945 » par Vassili Grossman. Textes choisis et présentés par Anthony Beevor et Lubna Vinogradova. Calmann-Lévy 2007.



dimanche 22 juillet 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 2

LA GUÉRILLA TRANSNATIONALE ET LE CAS AL QUAEDA


En relisant le premier chapitre de ma série « Combattre une guérilla », je réalise un peu ennuyé que j’ai omis d’aborder un point primordial pour comprendre les actions, les soutiens et le discours propagandiste d’une guérilla, et en particulier pour appréhender la plus active et la plus menaçante de toute en ce moment, celle contre laquelle doivent se concentrer tous nos efforts : la guérilla islamiste incarné (mais pas seulement) par Al Quaeda. Je veux bien sur parler de l’aspect transnational de la guérilla, un phénomène commun à tous les mouvements armés minoritaires en lutte contre un pouvoir central mais aujourd’hui porté à son paroxysme par le mouvement précité. Ignorer cette dimension multi nationale, mondialisée ou, comme je le préfère, transnationale est une erreur que je vais donc m’efforcer de corriger ici.

Toute guérilla, y compris celle qui lutte pour l’obtention d’un objectif purement national, a intérêt à élargir son discours et son action pour lui donner une résonance qui dépassera ses frontières et cela pour plusieurs raisons :

- L’idée qu’elle véhicule, même chez ceux qui ne sont pas confrontés aux mêmes problématiques dans leurs propres pays, est, puisqu’elle se présente forcément comme généreuse ou libératrice, de nature à susciter des sympathies chez certaines franges, parfois influentes, des pays observateurs. Par exemple, une guerre de décolonisation opposant un mouvement populaire à une grande puissance mettra cette dernière en porte à faux vis-à-vis de ses partenaires où attirera sympathie voire soutien de la part de nations qui ont elles-mêmes connus des difficultés similaires par le passé. Pendant qu’elle menait les guerres d’Algérie et, dans une moindre mesure, d’Indochine, la France fut confrontée à une hostilité certaine de la part de ses alliés comme de ses ennemis de l’époque.

- Pour rester dans la problématique d’une guerre d’indépendance, si cette sympathie ou cette empathie touche des citoyens appartenant au pays qui se défend contre la guérilla, l’effort de guerre se trouve sapé et la pression sur l’appareil politique et militaire devient un réel problème à gérer en plus de tous les autres (là encore, voir l’exemple français).

- La sympathie peut se transformer en soutien matériel, financier, humain qui viennent appuyer, parfois de manière décisive, les opérations sur le terrain.

- Un ou plusieurs pays frontaliers du théâtre des opérations peuvent, pour des raisons de convergences idéologiques ou par pur calcul politique, soutenir ouvertement la guérilla qui agit non loin de son sol. Elle peut dés lors lui fournir bases de repli, camps d’entraînement et armement à vil prix. La Chine communiste a joué ce rôle majeur dans la victoire des insurrections en Corée et au Vietnam. De même, aujourd’hui, le rôle du Pakistan en Afghanistan et de l’Iran en Irak semble assez décisif, même si ces pays n’expriment pas leur soutien de manière aussi nette, sans doute, et avec raison, par peur des représailles.

- En plus de l’aide « entrante » (argent, armes, recrues) les sympathisants extérieurs peuvent apporter une aide « à domicile », c'est-à-dire au sein même des pays qu’ils habitent, a fortiori lorsque les gouvernements de ces derniers ne soutiennent pas la guérilla. Ce soutien peut prendre une forme légale (manifestations, pétitions, voire, si la sympathie touche une majorité de la population, un vote qui fera chuter le gouvernement) ou illégale (qui va de la diffusion de propagandes terroristes aux actions terroristes elles mêmes).

- L’un des buts suprême d’une guérilla étant de discréditer, aux yeux de ses administrés comme à ceux de la communauté internationale, le gouvernement qu’elle combat jusqu’à provoquer son effondrement, sa propagande (réelle ou mensongère) a tout intérêt à bénéficier de la diffusion la plus large possible. Nous l’avons déjà vu, la guerre psychologique tient une place importante dans la stratégie de tout mouvement armé minoritaire. Ainsi, des « ambassadeurs » ou des porte parole peuvent être disséminés dans les pays influents pour diffuser les « bons » messages et brouiller le discours gouvernemental sans courir le risque, qui plus est, de subir les foudres autre que verbales (puisqu’ils se trouvent en territoires étrangers) des forces opposantes.

LE CAS PARTICULIER DE LA GUERILLA TRANSNATIONALE ISLAMISTE : AL QUAEDA.

La revendication islamiste radicale sunnite (très schématiquement, la volonté d’un retour aux sources d’un Islam « dur » sans concessions avec le mode de vie occidental) ne date pas d’hier. Les Frères Musulmans, en Egypte, se sont longtemps opposés au nassérisme et constitue encore aujourd’hui une force contestataire de poids dans le pays et la région, même s’ils semblent désormais privilégier la voie des urnes plutôt que celle des armes. Le royaume d’Arabie Saoudite est ouvertement Wahhabite, une branche radicale de l’Islam, et n’hésite pas à soutenir les groupes de cette obédience, qu’ils soient violents ou non. Mais, si ses mouvements fondamentalistes maintenaient une certaine agitation dans leurs pays ou ceux environnants, leur cible principale n’était pas l’Occident, du moins jusqu’à l’invasion du Koweït en 1990. C’est cet événement et plus particulièrement sa réplique (le déploiement, et le maintien, de très importantes troupes occidentales en Arabie Saoudite) qui a constitué, pour beaucoup de groupes ou de membres influents de ce courant, le prétexte au déclenchement d’une nouvelle guerre de résistance contre les « croisés », les occidentaux impies venus souiller les Lieux Saints avec la complicité de leur allié sioniste. Ainsi, d’anciens alliés objectifs des Etats-Unis dans la lutte contre le communisme (n’oublions pas qu’Oussama Ben Laden a combattu les Soviétiques en Afghanistan) se sont transformés en ennemis implacables, cantonnant d’abord leurs actions aux pays du Moyen Orient avant d’étendre peu à peu le théâtre de leurs opérations jusqu’au cœur des pays occidentaux eux-mêmes avec, comme point d’orgue, les attentats du 11 septembre 2001.

Cette brève présentation est extrêmement schématique et ne reflète pas toute la complexité de la genèse de ce qui est devenu Al Quaeda mais permet d’entrer dans le cœur du sujet que je souhaite aborder ici : la spécificité transnationale de ce mouvement de guérilla qui étend ses actions armés (qu’elles prennent la forme d’actions militaires conventionnelles, de campagnes terroristes ou d’un mélange des deux) sur pratiquement la totalité des continents. A ce titre, Al Quaeda est probablement le seul mouvement de guérilla « universaliste » de l’histoire de cette forme de lutte, et cela pour diverses raisons.

- Son idéologie (uniquement religieuse, mais la religion dans son cas englobe tous les aspects de la vie sociale, civile et politique) est extrêmement prosélyte et ouverte à tous. Tout individu, où qu’il se trouve et quelle que soit son origine sociale, ethnique, religieuse ou sa nationalité peut, s’il le souhaite, embrasser activement la cause que défend la guérilla.

- Ses modes d’action couvrent toute la gamme des options d’une guérilla, de la lutte armée conventionnelle à la simple propagande informelle en passant par le soutien (politique ou matériel) aux combattants sans oublier les actions terroristes publicitaires et cela partout où cela est possible.

- Puisque, dans l’esprit de ses zélateurs, il s’agit essentiellement d’une lutte de libération et de défense contre une agression des « croisés », ces derniers doivent pouvoir ressentir jusque dans leurs cités les contre attaques de ceux qu’ils oppriment.

- Suite à ses actions d’éclat, ce mouvement bénéficie d’une image positive au sein de nombreuses franges opprimées des populations auprès desquelles ils se présentent comme des libérateurs et les combattants de gouvernements corrompus et cela partout dans le monde.

- Son idéologie reposant sur une foi religieuse, par définition impossible à remettre en cause grâce à des arguments rationnels, le converti à la cause l’est définitivement et sera insensible à toutes tentatives de retournement extérieures. Si remise en cause il peut y avoir, elle ne peut venir que du converti lui-même et son encadrement est là pour veiller à ce que cela n’arrive pas.

- Le mouvement n’est pas unitaire et son organisation n’est pas verticale, loin de là : il s’agit plutôt d’un noyau dur de figures emblématiques autour duquel gravite toute une nébuleuse de groupes plus ou moins puissants qui se réclament de son idéologie.

- Le mouvement n’intervient pas sur un seul théâtre. De ce fait, non confiné à une zone géographique susceptible de fournir une cible unique aux forces coalisées contre lui, il peut se permettre de perdre quelques batailles locales tout en restant actif sur le plan international.

- Le vivier de ses combattants et sympathisants étant quantitativement très vaste et s’étendant à l’échelle planétaire, il peut y puiser sans cesse de nouvelles forces à jeter dans la bataille contre ses opposants.

- Il bénéficie de la complicité plus ou moins tacite de certains Etats ou, pire, de certains appareils ou cercles influents à l’intérieur de ces Etats officiellement en guerre contre lui.

- Ses deux théâtres d’opérations principaux sont géographiquement discontinus et de cette faiblesse apparente il tire une force puisque la défaite ou les difficultés de l’un ne signifiera pas la cessation des hostilités pour l’autre. De plus, sur chaque théâtre les forces qui s’opposent aux coalisés ne sont pas formés des mêmes acteurs ethniques, ne sont pas organisés et n’agissent pas de la même manière, ce qui complique d’autant la tache de ceux qui les combattent, les forçant à s’adapter à chacune avec un outil militaire similaire, lui, dans sa structure et son armement.

CONCLUSION :

Tout mouvement armé minoritaire en lutte contre une force plus puissante gagnera beaucoup à ce que les échos de sa lutte rencontrent la plus vaste audience possible, que ce soit pour susciter des sympathies, recruter des soutiens, obtenir des financements et/ou polluer le discours unilatéral du pouvoir qu’il combat. En ce sens, toute guérilla efficace est, à un niveau plus ou moins grand, transnationale. Le phénomène nouveau qu’on observe avec l’organisation Al Quaeda, c’est la dimension quasi universelle qu’elle se propose de donner à la lutte qu’elle mène et, par extension, les difficultés énormes et infiniment complexes auxquelles ses opposants (et ses victimes) sont confrontés. Pour vaincre cette menace, il faudra que nos forces, politiques comme militaires, fassent un réel effort à la fois d’imagination, d’adaptation et de remise en cause de leurs erreurs passées. C’est à ce prix, certainement douloureux et coûteux, que nous parviendrons à remporter la victoire contre une guérilla redoutable mais nullement invincible. Adaptons nous, réfléchissons, gardons ce qui marche, écartons ce qui a échoué et nous parviendrons à contrer cette menace pour la paix mondiale.

samedi 21 juillet 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 1

CONNAITRE SON ENNEMI.

Mieux vaut être clair dés le début : il n’existe pas, il n’existera jamais de « recettes » infaillibles pour gagner une guerre à tous coups. En revanche, il existe un certain nombre de principes qui, s’ils ne sont pas appliqués, vous condamnent irrémédiablement à la défaite. Pas de manuel pour la victoire donc, mais écrire un traité expliquant comment perdre une guerre serait aisé. Certains chefs militaires ont pu croire, après une bataille gagnée selon des méthodes pour l’époque novatrices, qu’ils pouvaient répéter ce succès sans coup férir en recommençant la même manœuvre, mathématiquement victorieuse (Nivelle par exemple). D’autres ont appliqués à des situations données des tactiques efficaces et éprouvés mais inadaptées dans le cas précis (Westmoreland au Vietnam). La seule certitude qu’on peut avoir, à la guerre, c’est l’évidence de l’incertitude, le risque permanent du retournement de situations, la défaite qui survient à la dernière seconde ou un an après que l’on croyait la bataille gagnée. Un bon chef n’est souvent sur de lui que devant ses hommes : dans le secret de son esprit, en permanence, des questions restent posées, des hypothèses se bousculent et il doit constamment être prêt à changer son fusil d’épaule dés qu’il sent le vent tourner.

Parmi les erreurs les plus grossières qu’un commandant puisse commettre, il en est une qui le condamne à coup sur : c’est la méconnaissance de son ennemi, de sa nature, de ses objectifs et de ses tactiques. Plus que soit même, ou au moins autant, il faut, pour le vaincre, connaître intimement son adversaire, penser comme lui, agir comme lui ou réagir parce qu’on sait qu’il va se comporter ainsi en réplique. Il faut se mettre dans la peau et dans la tête de chacun de ses hommes, du plus humble fantassin au plus gradé des officiers. Avant de combattre son adversaire, il faut coucher avec lui. C’est généralement déplaisant, mais c’est un préalable indispensable.

Il y aura sans doute, dans les années ou les décennies à venir, des conflits dits « classiques », des querelles de voisinage, des affrontements entre Etats qui dégénèrent, des appétits de richesses ou d’espaces à assouvir. La guerre interétatique, malgré la nucléarisation des grandes puissances qui freine les ambitions belliqueuses par les funèbres conséquences qu’elle fait peser sur ceux qui seraient tentés de s’y livrer, a encore de beaux jours devant elle : la guerre Iran-Irak, l’invasion des Malouines, les deux guerres du Golfe ont démontrées que les États ne sont toujours pas devenus raisonnables au point de comprendre qu’une armée est plus utile pour prévenir et empêcher une guerre que pour la mener sans risque de voir l’adversaire riposter pour votre plus grand malheur. Mais, force est de reconnaître que la menace la plus importante qui pèse aujourd’hui sur la sécurité du monde n’est pas l’apanage d’Etats constitués : ce sont les guérillas de tous poils qui font le plus de victimes, provoquent le plus de ravage, estropient les gouvernements et condamnent à la misère les populations. Or, c’est terrible mais nous ne savons toujours pas comment traiter cette menace. Ou, pire, nous pensons le savoir avant de réaliser, de longues années et de lourdes pertes plus tard, que nous étions dans l’erreur.

Le terme de « guérilla » est lui-même difficile à cerner. Pour une première approche, le lecteur pourra consulter ce lien. Dans l’exposé qui nous intéresse, nous essaierons d’affiner encore un peu plus pour définir les modèles de guérillas qui sévissent actuellement et, en tentant de les cerner, parvenir à débusquer les failles qui permettent de les combattre efficacement.

Schématiquement, on peut dire que les guérillas se distinguent des autres forces armées par :

- Leur genèse : à l’inverse d’une armée régulière, une guérilla n’est pas consubstantielle à un Etat, elle en est plutôt comme une émanation maladive et violente, une sorte de tumeur armée. Une guérilla naît et croît à la faveur des insuffisances ou des injustices (réelles ou perçues comme telles) du ou des gouvernements à qui elle s’oppose.

- Leur objectif stratégique : le but est essentiellement la victoire d’une idéologie, d’une vision religieuse, d’un mode de pensée ou d’organisation social nouveau, plutôt que la destruction des forces armées adverses, la conquête de ressources matérielles et/ou de territoires même si ces points sont souvent des objectifs nécessaires à la victoire du but ultime qui reste essentiellement de l’ordre de la victoire d’une idée sur une autre.

- Leur structure organisationnelle : les guérillas ne fonctionnent pas sur le modèle des forces armées étatiques et sont structurés par couches superposées plus que selon l’organisation verticale classique. De plus, une guérilla est un organisme en perpétuelle évolution qui naît, grandit et se modifie au fil de ses progrès, de son influence et de ses victoires, au contraire d’une force classique qui garde, peu ou prou (et c’est sans doute là que le bât blesse), la même structure de fonctionnement militaire et politique tout au long de la campagne.

- Leur « faiblesse » en armement : ne bénéficiant pas des ressources d’un Etat, les guérillas ne peuvent généralement pas aligner sur le champ de bataille la diversité, la quantité et la qualité technologique des armements traditionnellement utilisées par les armées étatiques.

- Leur approche tactique différente : l’idéologie qui les anime, la structure et la dotation de leurs forces les conduisent à adopter des techniques de combat non conventionnelles auxquelles les armées classiques ont le plus grand mal à trouver une réponse.

- Un fil conducteur immuable : la cause et la conséquence commune à tous ces éléments, c’est l’idéologie. Tout, dans une guérilla, est le produit direct de l’idée qu’elle défend : sa légitimité populaire, son organisation militaire, ses schémas tactiques, ses forces et ses faiblesses. Quel que soit le pays, l’époque ou le mouvement qu’on observe, on en revient toujours au même point commun : un idéal à défendre, à propager, à imposer contre des forces (généralement plus puissantes) qui ne partagent pas cet idéal et qu’il faut donc détruire ou soumettre.

Examinons maintenant plus en détail la genèse et la structure d’une guérilla.


1. LA GENÈSE D’UNE GUÉRILLA.

Un mouvement insurrectionnel n’apparaît pas soudain ainsi, comme par magie, dans un pays donné avec sa structure, sa stratégie et ses éléments combattants. Avant qu’elle puisse entreprendre des actions militaires et politiques déstabilisantes, la guérilla passe par une assez longue phase de maturation et de développement qui la fait muter du simple rassemblement d’opposants politiques ou religieux à la structure combattante que nous appelons guérilla.

On distingue schématiquement plusieurs phases de montée en puissance :

- Le rassemblement d’opposants :

Le régime en place, qu’il soit légitime ou non aux yeux de la communauté internationale, est contesté par un cercle au départ restreint de citoyens désireux de lutter contre lui. Cette lutte peut choisir de devenir violente d’entrée de jeu mais il arrive également que les opposants tentent d’infléchir le cours des événements en utilisant des moyens politiques légaux. Dans ce cas, c’est la répression de ces aspirations qui va conduire à la conclusion inéluctable que seule la lutte armée peut parvenir à l’obtention des objectifs de départ. On peut déjà noter que, si les demandes, parfois fondées d’ailleurs (les aspirations à l’indépendance de peuples colonisés par exemple), n’étaient pas restées insatisfaites, la guérilla n’aurait pas existé.

- Les actions insurrectionnelles minoritaires.

Une fois qu’il a choisi l’action violente comme moyen privilégié de mettre ses idées en place, le groupe doit s’étendre, se structurer, recruter et, pour cela, démontrer sa force, la détermination de ses membres tout en exposant son idéologie. Les actions insurrectionnelles minoritaires poursuivent un triple but : provoquer les forces de sécurité du pouvoir qu’on combat, susciter des vocations parmi la population, acquérir une visibilité nationale voire internationale. A ce stade de son développement, le mouvement est extrêmement vulnérable et sa viabilité à terme dépend essentiellement de deux facteurs : le soutien de la population et l’intensité (l’efficacité) de la répression qu’elle va subir. Un groupuscule qui ne rencontre pas le soutien de la population ne dépassera jamais la phase embryonnaire et finira inévitablement par sombrer dans le banditisme (déviance classique des mouvements terroristes minoritaires) avant de succomber aux coups de l’appareil policier du régime en place. Les groupes terroristes d’extrême gauche ouest européen des années 70 (Action Directe, les Brigades Rouges, la bande à Baader) correspondent à cet exemple : incapable de convaincre leurs concitoyens, isolés mais toujours actifs, leurs actions susciteront la réprobation et justifieront la répression sans pitié qui s’abattra sur ses membres. A l’inverse, si le discours apparaît légitime, les leaders bienveillants et compétents, les actions entreprises justes aux yeux de la population et, parallèlement, la répression du pouvoir injuste ou disproportionnée, un recrutement de partisans plus vastes peut se mettre en place et une première mutation va apparaître.

- La mise en place progressive d’une structure binaire politico-militaire.

Avec l’afflux de nouveaux arrivants, un effort de structuration est nécessaire et le mouvement devient bicéphale, une structure militaire (mais on ne peut pas encore parler à ce stade d’une armée régulière) clandestine va poursuivre la lutte armée par des actions d’éclat qui visent à détacher la population du gouvernement légitime (terrorisme, assassinats d’opposants, sabotages, grèves violentes…). Parallèlement, un appareil politique en apparence faiblement relié au premier va se concentrer sur la diffusion des idées auprès de la population par tous les moyens légaux (lorsque c’est possible) ou illégaux (lorsque c’est nécessaire) possibles. Ces représentants politiques permettront au mouvement d’acquérir une visibilité et une légitimité fort embarrassante pour le pouvoir en place et contribuera encore un peu plus à saper l’influence de ce dernier qui ne peut, sauf à s’exposer aux critiques, le combattre avec la vigueur qu’il réserve aux activistes armés. L’IRA a employé avec un certain succès cette méthode.

- Le basculement vers la lutte armée conventionnelle.

Lorsque le pouvoir en place est faible et déconsidéré, la structure précédemment décrite suffit généralement à l’abattre (cf la Révolution Cubaine) et à prendre sa place sans qu’il soit nécessaire de mener une guerre conventionnelle coûteuse, longue et destructrice. De plus, le passage de la structure binaire, ou les actions militaires restent somme toutes limités et ne nécessitent qu’un armement et un recrutement quantitativement faible, à une structure intégrant une véritable armée régulière nécessite des circonstances particulières que tous les mouvements ne peuvent forcément obtenir. Il faut, en premier lieu, de l’espace pour entraîner, organiser, reposer les troupes : un foyer en quelque sorte, un espace géographique suffisamment vaste pour accueillir la structure, dont la population est acquise à la cause et relativement inaccessible aux ennemis gouvernementaux. Il faut un financement pour mettre sur pied cette armée, l’équiper et l’entretenir. Il faut des soutiens extérieurs pour fournir l’argent et les armes, voire le soutien politique, éléments indispensables à la poursuite de la lutte. Tous ces éléments ne sont accessibles ni facilement, ni rapidement. Pourtant, lorsque les conditions décrites précédemment sont réunies, ce qui n’était au départ qu’un mouvement de contestation de relativement faible ampleur, prend sa forme définitive et devient un appareil militaire et politique extrêmement efficace et très difficile à contrer.


2. LA STRUCTURE D’UNE GUERILLA.

Parce qu’elle entremêle en permanence le politique et le militaire, la fin et les moyens, parce qu’elle s’appuie lourdement sur la population pour assurer sa victoire, parce qu’elle est mue par une idée qui transcende ses membres et les convainc de prendre des risques énormes, une guérilla présente une structure profondément originale et qui mérite qu’on s’y arrête. Tout d’abord, et fort logiquement puisque le but poursuivi est l’établissement d’un nouveau système politique alors que l’action armée n’est que le moyen d’atteindre ce but, la guérilla possède une structure politique extrêmement active et omniprésente qui s’efforce de diffuser partout où elle peut opérer (les territoires conquis, par exemple, mais pas uniquement) sa doctrine auprès des populations. Ensuite, les circonstances de son recrutement, de son armement et la nécessaire clandestinité de son fonctionnement imposent à la structure militaire une forme qu’on ne retrouve dans aucune armée étatique.

- L’appareil politique.

Au vieil adage clausewitzien : la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens, la guérilla rajoute un degré d’implication plus grand encore. Pour elle, la guerre est la condition sine qua non de l’existence et de la survie de ses objectifs politiques. Mais la politique révolutionnaire prônée par les guérilleros ne peut rester trop longtemps théorique et abstraite si elle veut pouvoir conquérir l’adhésion des masses et renverser le gouvernement dont elle conteste le bien fondé : elle doit pouvoir s’exprimer, même clandestinement, pour révéler ses aspects positifs au plus grand nombre. C’est ainsi que les territoires conquis sont immédiatement organisés selon les vues de l’appareil politique, qu’il s’agisse de la mise en place de réformes agraires et de la redistribution des moyens de production (mise en commun des richesses dans l’optique d’une guérilla à vocation socialiste), du remplacement des élites issues du pouvoir politique précédent ou de l’application stricte de la doctrine religieuse (dans le cas d’une guérilla d’inspiration islamiste par exemple). Mais la conquête politique ne s’arrête pas aux territoires sous contrôle, elle s’étend aussi aux territoires disputés qui n’ont pas encore basculés d’un coté ou de l’autre et qui restent, du moins officiellement, sous administration des autorités gouvernementales. Puisque le but politique du mouvement est de discréditer, de miner, de déconsidérer cette autorité avant de la remplacer, des structures politiques parallèles et clandestines sont mises en place dans ces zones. Ainsi, les gouvernementaux gèrent « officiellement » un village ou un quartier qui, la nuit, passe sous contrôle adverse. Au pire, cette tactique brouille et pollue le message dominant à défaut de pouvoir le détruire complètement. Au mieux, elle permet à la guérilla de démontrer au peuple la justesse de ses choix en comparaison de ceux de l’ordre qu’elle combat. Dans les deux cas, contrer ces initiatives demandent du temps et des efforts qu’un pouvoir, par ailleurs englué dans des opérations militaires coûteuses et complexes, ne peut toujours consentir.

L’appareil politique, et c’est une originalité propre aux guérillas, trouve aussi sa place au sein même des unités combattantes et cela jusqu’à des niveaux de la taille de la compagnie. Officiers politiques, zampolit, politrouk furent longtemps des spécificités des armées communistes. Ces hommes avaient pour tâche d’encadrer et de galvaniser les soldats en leur rappelant sans cesse la raison de leur lutte. Pour bizarre que cette implication de l’idéologie politique jusqu’au cœur de la structure militaire puisse paraître aux yeux des observateurs occidentaux, cette technique a fait ses preuves lorsqu’il s’agit de motiver des troupes peu spécialisées, peu formées, moins bien armées que leur ennemi et dont la qualité principale réside justement dans la force de leurs convictions politiques ou religieuses. Le risque, toujours présent, reste de voir ces officiers politiques prendre des décisions militaires dépassant leurs compétences.

Enfin, dernière spécificité, en cas de soulèvement généralisé, l’objectif ultime de la guérilla puisqu’il doit permettre à la population de chasser définitivement le gouvernement illégitime, les responsables politiques clandestins locaux se métamorphosent soudain en chefs de guerre, distribuent des armes aux plus motivés de leurs administrés et prennent une part active, quoique très localisée, à la lutte qui s’est engagée.

- L’appareil militaire.

Dans un précédent article, j’ai essayé de décrire les différentes strates qui composent toutes réunies l’outil militaire que la guérilla utilise pour ses actions armés. Ces « couches » ne se manifestent pas toutes aux mêmes moments ni dans le même but : l’armée régulière est en lutte permanente avec son opposante à qui elle s’efforce de causer le plus de pertes dans la limite des moyens dont elle dispose ; les occasionnels, mi civils - mi militaires, forment une force d’appoint qui viendra localement renforcer les unités régulières. Les terroristes agissent en solitaire ou en cellules clandestines de très petites tailles, fortement cloisonnées voire sans aucun contact avec l’appareil, et leur dévoilement signifie généralement leur disparition. Ce sont des combattants « consommables » mais à haute valeur ajoutée en terme d’impact politique et moral sur le camp adverse. Enfin, les éléments civils embrigadés se chargent du renseignement, de l’accueil et de l’approvisionnement des troupes régulières. Lorsque le commandement suprême décide de mener des actions d’envergure (Offensive du Tet en 1968 au Viet Nam), les quatre strates fusionnent pour harceler et combattre l’ennemi sur tous les fronts dans le but d’obtenir un résultat décisif.

L’avantage d’une organisation aussi décentralisée et horizontale est sa capacité à frapper à peu prés partout et par surprise, son caractère insaisissable, sa capacité, en cas de fortes pertes infligées par l’ennemi, à entrer en phase de repos sans craindre de disparaître et, surtout, l’absence de tactiques claires et efficaces pour les contrer. Les armées étatiques sont, par nature, conçues pour combattre des entités militaires bâties sur le même modèle qu’elles. Elles se trouvent facilement désarçonnées par un ennemi multiforme et capable d’échanges fréquents entre la condition de civil et celle de militaire. Leurs réponses sont souvent décousues, oscillant entre violence pure et tentative de concessions, brimades aveugles des civils et désertion des zones infiltrées. Dans tous les cas, leur approche malhabile du phénomène de la guérilla combattante est une aubaine pour cette dernière.


CONCLUSION PROVISOIRE.

Historiquement, une guérilla qui emploie des techniques militaires habiles, bénéficie du soutien de la population, peut compter sur des leaders compétents et charismatiques, s’appuie sur des revendications ressenties comme légitimes par la population au sein de laquelle elle évolue et profite, comme un lutteur de Judo, de la force de son adversaire à son avantage, ne peut être battue, du moins sur le long terme.

Mais ce qui fait l’originalité de la guérilla, ce n’est pas seulement son organisation, ce sont aussi les tactiques de combat qu’elle utilise et qui lui donnent une réelle plus value militaire comparé à un adversaire plus puissant et mieux armé.

Ces tactiques feront l’objet d’un prochain article.

vendredi 20 juillet 2007

HORS SERIE RAIDS N°24

TSAHAL AU COMBAT

De par sa naissance tumultueuse, son histoire courte mais intense, ses victoires stupéfiantes, ses demi défaites dont elle a toujours su se relever plus forte et plus inventive, sa structure, sa composition, son culte du secret, l’initiative qu’elle laisse à ses sous officiers et à ses soldats, le charisme et l’intelligence de ses généraux passés et présents, sa capacité à analyser sans concessions les causes de ses échecs pour mieux en sortir plus forte encore, son matériel original et performant, parce qu’elle est chère à mon cœur, aussi, et au-delà des polémiques politiques, Tsahal est sans doute l’armée la plus passionnante à étudier de la seconde moitié du 20éme siècle.

Grâce à ce numéro hors série, l’excellent magazine Raids nous offre un panorama complet des forces de défense Israélienne, un an tout juste après les terribles combats qui les ont opposés aux miliciens du Hezbollah. Les différentes Armes et leur évolution au sein de la structure sont étudiés avec soin, quelques unes des nombreuses pages de bravoure dont l’histoire de Tsahal est parsemée font l’objet d’encadrés très instructifs, le texte (écrit par Pierre Razoux, spécialiste incontesté du sujet) est limpide mais dense, les nombreuses photographies viennent illustrer harmonieusement le propos, les organigrammes foisonnent ; bref, de la belle ouvrage.

En prime, ce qui ne gâche rien, quelques infos sur les combats de l’an dernier et la description des plans israéliens pour le « deuxième round » dans le sud Liban (dont on espère qu’il n’aura pas lieu étant donné, entres autres, que nos soldats se trouvent juste entre les deux camps) et les options sur les actions possibles en Iran.

A lire absolument ! Les non abonnés peuvent se le procurer en kiosque ou sur le site d’Histoire & Collections.

Pour ceux qui veulent approfondir un sujet très vaste et ô combien important, deux livres incontournables :

« TSAHAL, nouvel histoire de l’armée israélienne » par Pierre Razoux (Perrin 2006).

« TASHAL, histoire critique de la force israélienne de défense » par Martin Van Creveld (Editions du Rocher 1998).

Bonne lecture.

jeudi 19 juillet 2007

INFORMATION DOUTEUSE OU PREUVE DES CARENCES STRATEGIQUES ACTUELLES ?

UN GENERAL FRANÇAIS REVELE LA RECETTE POUR VAINCRE EN AFGHANISTAN !

C’est avec stupeur et consternation que j’ai pu lire, dans une revue à grand tirage, un commentaire attribué à un général français et se rapportant à la guerre actuellement en cours en Afghanistan. Les propos mis dans la bouche de ce gradé sont d’une bêtise si affligeante que j’ai décidé, par respect pour notre Armée et ses cadres, de taire son nom ainsi que les indices ou les liens qui pourraient permettre de le découvrir. Bien sur, un lecteur bien informé et curieux pourra facilement recoller les pièces manquantes du puzzle mais au moins aurai je fait mon possible pour ne pas jeter l’opprobre sur un militaire probablement admirable.

Précisons simplement qu’il ne s’agit pas du premier bidasse venu mais d’un homme d’expérience, ancien Chef de Corps d’un régiment d’élite et habitué des Opérations Extérieures. A ce titre, on pouvait attendre de sa part une hauteur de vue et une vision stratégique originale qui viendrait trancher avec les lacunes des officiers supérieurs US. Hélas, trois fois hélas, les récents propos qu’on lui prête semblent démentir ce fol espoir. Je cite le journal :

« Si on appliquait la force aveugle, a-t-il déclaré, on vaincrait très vite la rébellion, mais c’est justement parce qu’on se retient que ça prendra du temps ». « En revanche, a-t-il précisé, les rebelles, eux, ont des méthodes barbares et se servent de la population comme bouclier humain ».

Le général X a-t-il réellement tenu des propos aussi stupides ? Ayant un profond respect pour l’Institution et les hommes qui la serve, je n’ose le croire. Sans doute s’agit il de paroles mal comprises, déformées ou prononcées sous l’effet de la colère, donc irréfléchies. Quoiqu’il en soit tout, absolument tout ce qui est inscrit en italique plus haut est marqué du sceau de la bêtise, de l’ignorance voire, j’ose le dire, de l’incompétence stratégique et tactique la plus consternante. Mais reprenons les choses calmement.

- Si on appliquait la force aveugle, on vaincrait très vite la rébellion.

Bien, bien, bien. C’est quoi la force aveugle ? Bombarder à tout va, sans considération pour les pertes « collatérales » en espérant que l’ennemi s’usera ? C’est ce qu’ont fait les Américains au Vietnam avec le succès que l’on sait. Pour mémoire, puisqu’on en est à parler des exemples antérieurs, rappelons que l’Afghanistan a subi l’occupation « virile » de l’Armée Rouge pendant une décennie sans parvenir à briser la résistance pour autant. En matière de « force aveugle », les Soviétiques savaient de quoi ils parlaient : artillerie, chars, avions, hélicoptères, mines, napalm, gaz de combat (oui, même les gaz), commandos, les Russes ont utilisés sans rechigner à la dépense la totalité de leurs moyens de combat conventionnels (avec une entorse pour les gaz). Faut il faire plus qu’eux ? Comment ? Et puis, que je sache, les troupes de l’OTAN qui sont au contact avec le Taleb ne se contentent pas vraiment de leur balancer des boulettes de papier mâchés : hélicos Apache, artillerie de 155, mortiers, chars et VCI, bombardiers lourds, roquettes… Tout est utilisé… On peut rajouter à l’arsenal déjà présent sur le terrain encore plus de canons, d’avions et de chars, bien sur, mais le résultat n’est pas garanti (voir mon dernier article sur le sujet). Alors, c’est quoi la force aveugle à ce niveau ? Ah oui, autant pour moi, il y a bien une solution dans le registre « force aveugle » : on balance quelques têtes nucléaires, disons quelques centaines de kilotonnes, on vitrifie bien tout le pays et ses habitants, on attend une dizaine d’années que la radioactivité ait diminué puis on envoie des troupes peindre des lignes oranges pour transformer le pays en un parking géant pour tous les 4X4 de la région. CA, c’est de la force aveugle qui vaincra très vite la rébellion… A part ça, je ne vois pas très bien ce qu’on peut faire de plus question force aveugle, du moins si le but est bien d’obtenir la victoire et non d’augmenter encore les effectifs de la guérilla avec les parents et les amis des civils qu’on aura bombardés aveuglément.

- Mais c’est justement parce qu’on se retient que ça prendra du temps.

Parce que l’OTAN se retient en Afghanistan ? Ca, c’est une info qui va faire plaisir au troufion qui est au carton là bas. On imagine son sergent : « Désolé Bill, je te file que deux chargeurs et une grenade pour cette patrouille, il faut qu’on se retienne ». Ou le servant du mortier à qui les observateurs avancées viennent de donner les coordonnées pour l’appui feu : « Bien compris les gars, mais pas plus de 7 obus, parce qu’on se retient ». Si ce n’était pas aussi tragique, ce serait presque drôle. Non, les canons occidentaux, là bas, tirent jusque ce que leurs tubes deviennent rouges et soient usés jusqu’à la corde, après quoi ils sont remplacés par d’autres canons, d’un calibre plus important, une plus longue portée, plus de munitions… Mais, rassurons nous, on y arrivera sauf que ça prendra plus de temps que si on employait la « force aveugle ». Apparemment, la seule chose que les généraux de l’OTAN utilisent avec retenue en ce moment, c’est leur intelligence.

- Les rebelles, eux, ont des méthodes barbares et se servent de la population comme bouclier humain.

Alors là, pour une trouvaille c’est une trouvaille ! Une guérilla qui utilise des tactiques de guérilla ! Ah les fourbes, les méchants ! Honte sur eux… Mais, bon sang, bien sur que les talibans utilisent des méthodes de barbare, c’est même leur marque de fabrique. Mais qu’est ce qu’on s’imagine à la fin, qu’une guerre contre insurrectionnelle c’est un duel dans le pré, les pieds dans la rosée, avec arbitres et tout le toutim ? La guerre, c’est toujours dégueulasse, pas parfois, pas un peu : toujours et totalement. Et l’affrontement entre une armée conventionnelle d’occupation et une guérilla dans un contexte de guerre civile c’est le summum de la dégueulasserie militaire. Soit on le sait et on s’adapte pour gagner en limitant les dégâts, soit on reste chez soi mais pleurnicher sur les ennemis qui sont méchants ce n’est pas seulement inutile, c’est stupide. La population, bouclier humain de la guérilla ? Mais ça a toujours été le cas, pour toutes les guérillas : on espère que l’ennemi plus puissant commettra des erreurs, tuera des civils innocents et qu’on pourra monter ça en épingle pour recruter encore plus facilement de nouveaux martyrs. Et le pire, c’est que ça marche… Même sans utiliser la « force aveugle » préconisée plus haut. Alors avec…

Honnêtement, je ne peux pas croire qu’un officier supérieur français ait pu proférer de telles absurdités en ayant toute sa tête : c’est le genre de propos ridicules qui ne résolvent rien, démoralisent la troupe et donnent à celui qui les profère l’image d’un mauvais commandant, piètre tacticien, stratège inepte. Ce que n’est pas, à l’évidence, le général X. Quoi qu’il en soit, voilà une preuve supplémentaire de la situation inextricable et tragique dans laquelle se trouve l’Afghanistan et les forces de l’OTAN, confrontées à un ennemi qu’à l’évidence elles ne savent pas vaincre. Un peu moins de blabla simpliste ou démobilisateur, un peu plus de réflexion. Pour reprendre un précepte militaire célèbre : quand la situation semble désespérée, on improvise, on s’adapte, on domine. Ce n’est même plus une question de choix ou de préférences : c’est une question de survie.

samedi 14 juillet 2007

LA DANGEREUSE IMPOSTURE DE LA GUERRE ASYMETRIQUE

De nos jours, lorsqu’une armée supposée tout puissante se retrouve engluée dans un conflit lointain qu’elle ne parvient pas à gagner, les experts vous déclare d’un air grave que cette absence de résultat est dû au fait qu’il s’agit d’une guerre asymétrique, sous entendant par ce terme devenu passe-partout qu’un conflit de ce type ne peut être débrouillé par les armes, les stratégies et les tactiques « traditionnelles » de l’art militaire. Disons le tout net : cette explication est une sottise bien commode pour maquiller l’absence d’imagination des stratèges occidentaux confrontés à des forces plus inventives qu’eux. Il n’y a pas, d’un côté des conflits symétriques, sorte de mirage fantasmé des duels au pistolet d’antan, et, de l’autre, des luttes asymétriques, guerres cruelles dans lesquels nos adversaires, les fourbes, nous opposeraient des tactiques indignes de l’art de la guerre et auxquels nous n’avons pas de réponses autre que l’usage abusif d’une puissance de feu massive employée sans discernement ni imagination. En l’état actuel des choses, cette notion n’est que le cache-sexe pour nos carences stratégiques, notre rigidité tactique et l’emploi inadapté de nos considérables moyens militaires.

Cela peut sembler une évidence, mais sans doute est il bon de la rappeler : tout engagement, toute bataille (succession d’engagements), toute campagne (succession de batailles), toute guerre (succession de campagnes) est une recherche constante de l'asymétrie. L’affrontement de deux forces totalement symétrique en moyens, en volontés et en tactiques et qui ne cherchent ni l’une ni l’autre à briser ce carcan qui les enferme dans la même impuissance ne peut mener qu’à une lutte d’attrition inutile et infiniment coûteuse, assimilable à un suicide par adversaire interposé.

La guerre est une chimie complexe qui suppose le dosage savant des éléments qui la composent : qu’un seul d’entre eux manque ou intervienne de façon insuffisante ou inappropriée dans le mélange et c’est toute la construction qui se trouve déséquilibrée et, à terme, s’effondre. Ces éléments sont : la volonté (des dirigeants et des peuples), les moyens (l’outil militaire et son approvisionnement adéquat), un but ultime à atteindre (la stratégie) et une méthode efficace pour parvenir à ce but (la tactique). C’est pourquoi il faut relativiser la notion de puissance militaire telle qu’on l’entend aujourd’hui. Ainsi, une armée dotée de moyens ultra modernes, nombreux et convenablement approvisionnés par un appareil industriel efficace sera impuissante si elle emploie des tactiques inadéquates, se base sur une stratégie erronée ou n’est pas soutenue de manière suffisante par la population censée l’alimenter en volonté et en matériel humain pour la servir. A l’inverse, une force combattante rustique, peu nombreuse et faiblement dotée en matériel lourd mais convenablement soutenue par un peuple qui croit en la lutte qu’elle mène, bien organisée et bien menée par un commandement motivé et employant des tactiques réactives et inventives dans le but d’atteindre des objectifs réalisables et clairement définis sera un adversaire quasi invincible à long terme. Dans le cas de l’opposition de ces deux exemples, l’asymétrie victorieuse n’est donc pas, comme on le croit, dans les moyens mais dans la façon de les utiliser. Le fait que l’une des forces soit, sur le papier, plus puissante matériellement que l’autre n’est qu’un détail ou, mieux, une dangereuse illusion. Des va-nu-pieds armés uniquement d’armes blanches peuvent, à condition d’être bien commandée et d’avoir la volonté suffisante pour atteindre leur but, mettre en déroute et anéantir une force plus puissante et réputée invincible. La bataille d’Isandhlwana en est un bon exemple.

Ce qui, dans l’histoire, peut se rapprocher le plus d’une guerre qui serait symétrique dans le sens où les deux adversaires se retrouveraient pareillement semblable dans leur puissance, ou plutôt leur impuissance à vaincre l’autre, c’est la Première Guerre Mondiale : un conflit où le progrès des armements a anéanti pour un temps les tactiques connues à cette époque. C’est en recherchant l’asymétrie par un matériel nouveau (les chars) et, entre autres facteurs, en mettant en œuvre ce nouveau moyen de faire la guerre que les Alliés sont parvenus à mettre fin à une lutte épuisante pour toutes les parties.

La recherche de l’asymétrie est la clé des batailles victorieuses et un bon commandant est celui qui sait voir et exploiter les failles du dispositif ennemi, qu’elles soient tactiques ou stratégiques. Justifier une défaite, ou une non victoire, parce que son adversaire refuse de faire la guerre selon la manière dont on s’attendait à ce qu’il la livre est une escroquerie intellectuelle à laquelle se prêtent malheureusement, par paresse intellectuelle et pour excuser leurs échecs, bon nombre de généraux occidentaux.

Certes, les guérillas, guerres révolutionnaires, guerres de libération, ou quel que soit le nom qu’on leur donne, utilisent des techniques et des moyens qui divergent de la théorie et de la pratique de la guerre industrielle classique, dite Clausewitzienne et, de ce fait, nos armées ont le plus grand mal à les contrer. Le grand penseur militaire israélien Martin Van Creveld a parlé à leur propos de guerres non trinitaire, parce qu’elles ne semblaient pas respecter le schéma de la trinité guerrière telle qu’elle existe depuis Napoléon : une armée, une population, un gouvernement (c'est-à-dire, en somme, un Etat) luttant pour une suprématie donnée contre un autre Etat. Or, dans cette logique, à partir du moment où l’un de ses chaînons essentiels vient à manquer, faillir ou disparaître, le lourd appareil militaire classique se trouve démuni, incapable de donner sa pleine mesure et condamné, à plus ou moins brève échéance, à la défaite. Ainsi, au moment de l’armistice de 1918 l’armée allemande re