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mardi 20 mai 2008

CONTRE-INSURRECTION EN COLOMBIE : QUELQUES NOUVELLES DU FRONT…

SUCCÈS INTÉRIEURS ET SOLITUDE EXTÉRIEURE…


Après une (trop) longue période d’indifférence, les observateurs civils et militaires de la contre-insurrection regardent désormais avec un intérêt accru la situation colombienne, et la guerre qui oppose depuis presque un demi-siècle le gouvernement légal et les guérillas marxistes, dont la plus importante, les FARC. C’est ainsi que, sous l’impulsion du général Vincent Desportes, directeur du CDEF, l’amiral Marin a récemment présenté le concept de « l'action intégrale », qui est la politique actuelle du pouvoir colombien pour réduire les mouvements insurrectionnels, dans la revue de référence « Doctrine ». Votre serviteur, qui a la chance de bien connaître ce pays magnifique et de côtoyer fréquemment des citoyens colombiens, se félicite bien sûr de cet intérêt qui voit une approche raisonnable remplacer le pathos et les clichés habituels qui courent sur cette partie stratégique du continent américain. J’ai déjà commis sur ce sujet un certain nombre de billets que le lecteur pourra retrouver en cliquant sur la rubrique « Colombie », dans la partie gauche de l’écran.

Ma conviction, qui ne saurait honnêtement se prétendre impartiale, est que le gouvernement démocratiquement élu de Colombie est en train, grâce à une stratégie originale, cohérente et menée avec détermination, de gagner cet épouvantable conflit. Non que la victoire soit imminente mais, et en particulier si l’on se reporte une décennie en arrière, la voie choisie semble juste en terme de balance entre la brutalité nécessaire des actions militaires et le respect des institutions légales, d’autant qu’elle est indéniablement efficace sur le plan de la destruction du potentiel de la guérilla (de ses moyens comme du soutien que lui apporte la population civile en combinant actions cinétiques et développement économique et social).

De nouvelles informations sont venues récemment confirmer la situation dramatique des FARC, lancées dans une sordide course vers l’abîme et dont les dirigeants n’espèrent plus que continuer à régner, par la terreur et le chantage, sur le noyau dur de plus en plus restreint de leurs affidés. La victoire leur est devenue impossible et ils le savent : tenus à bout de bras par de complaisants soutiens extérieurs (véritables compagnons idéologiques ou simples « idiots utiles »), ils ont définitivement perdu ce qui fait la force intrinsèque de l’insurrection, le soutien de la population.

Mais examinons les derniers succès du gouvernement colombien sur le front intérieur avant de voir comment c’est bien hors de ses frontières que se jouera la suite du conflit : sa perpétuation sous la forme d’une gêne résiduelle ou la disparition inéluctable des FARC au rythme de l’élimination ou de la défection de ses membres les plus influents. Nous constaterons aussi avec une certaine tristesse que la France, par pusillanimité et incompétence, est devenue l’idiot utile le plus efficace des FARC et de leurs soutiens sur la scène internationale, une posture qui mériterait d’être révisée de toute urgence sous peine de voir notre pays rester, dans l’histoire de cette région, comme un acteur bien piètre dont l’image sera durablement ternie.


1. Succès intérieurs contre la guérilla : la réussite de la stratégie contre-insurrectionnelle colombienne.

On peut dire que le peuple colombien a eu le privilège discutable d’expérimenter in vivo presque toute la palette des politiques contre-insurrectionnelles connues à ce jour : du « tout répressif » à l’octroi d’une vaste zone « démilitarisée » en passant par l’emploi de « milices d’autodéfense » en soutien des loyalistes et aux déplacements forcés de population, le tout pour un résultat disons médiocre. En ce sens, l’adoption de l'action intégrale et l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement déterminé à mener un effort de longue haleine a considérablement changé la donne : la conjonction de la mise au point (sous l’influence initiale de quelques officiers) d’une attitude générale (civile comme militaire) dans la façon de mener la lutte et d’une volonté réelle au plus haut niveau a permis de faire bouger les lignes. Récemment, la mort de Raul Reyes, et la saisie de ses archives informatiques a porté un coup dévastateur aux FARC. Depuis cette opération, les mauvaises nouvelles se multiplient pour des guérilléros perpétuellement harcelés par l’armée et inexorablement coupés des populations et des facilités qu’elles peuvent leur apporter, contraintes ou pas.

Mais une stratégie efficace, et c’est aussi en cela que l’attitude colombienne doit attirer notre attention, ne peut se limiter à une posture éradicatrice : elle doit également miser sur la réconciliation nationale et l’amnistie des combattants qui acceptent de se rendre. À ce titre, l’aventure récente du Front 47 est révélatrice de l’efficacité de la tactique de l’Ejercito sur le terrain, faite de dureté implacable jusqu’à l’instant (le « point culminant » en quelque sorte) où l’on sait saisir le moment de la main tendue, lorsque l’adversaire a un genou à terre, pour que chacun cesse le combat et qu’on puisse dire, sans le moindre doute, qu’il y a un vainqueur et un vaincu.

Depuis deux mois, l’armée colombienne et la DAS (Departamento Administrativo de Seguridad) avaient lancé l’opération « Fugaz » contre le Front 47. L’offensive combinée devait porter le coup de grâce à cette unité militaire de la guérilla dirigée par l’une de ses figures historiques : Elda Neyis Mosquera García, 47 ans, connue sous le nom de guerre de « Karina », et unanimement considérée comme l’une des personnalités les plus sanguinaires des FARC. Entrée dans le mouvement à la fin des années 70, Karina était une figure militaire célébre pour son caractère impitoyable, la solidité de ses convictions idéologiques ainsi que pour son manque de pitié. On considère que plusieurs dizaines de militaires et de policiers ont été exécutés par Karina, soit au cours d’opérations de combat, soit lors de tentatives de sauvetage après qu’ils eurent été enlevés (cette dernière appliquant à la lettre les consignes voulant que les otages soient immédiatement abattus au moindre soupçon d’opérations de secours). Mais le massacre de civils « contre-révolutionnaires » ne répugnait pas non plus à cette fervente de la cause : entre autres glorieux faits d’armes, on la soupçonne d’avoir brulée vive l’épouse d’un policier sous les yeux de ce dernier, ou encore d’avoir exécuté de sa main le père de l’actuel président Alvaro Uribe, abattu en résistant à une tentative d’enlèvement en 1983.

Mais l’essentiel, dans la cadre de la stratégie contre-insurrectionnelle globale du gouvernement, est que Karina ait accepté de se rendre et de participer au plan de démobilisation « Justice et Paix », qui garantit une amnistie partielle et une aide financière à la réinsertion des anciens guérilléros. Ainsi, Karina ne purgera vraisemblablement qu’une peine de prison réduite (8 ans maximum) avant de devoir se conformer aux exigences de l’accord, le même, d’ailleurs, que celui qui a été proposé, et largement approuvé, aux groupes paramilitaires d’autodéfense.

Cette reddition est un très rude coup porté au FARC, d’autant qu’elle risque de faire tache d’huile.


2. Le front extérieur : difficultés et solitude.

La guérilla marxiste colombienne a perdu le soutien de la population, à quelques rares exceptions prés ; elle ne défend plus une Cause attrayante digne de susciter une adhésion future massive ; elle se trouve aujourd’hui éclatée, confinée dans quelques régions inhospitalières et peu peuplées ; son seul espoir de survie à moyen terme réside donc dans un soutien extérieur efficace. Or, dans ce domaine, elle peut compter sur l’appui tonitruant de quelques voisins complices, et particulièrement du Venezuela d’Hugo Chavez.

Le soutien objectif du leader « bolivarien » aux FARC (fourniture d’armes, de munitions, d’argent et de zones de refuges aux frontières) est un secret de polichinelle dans la région. La récente analyse de l’ordinateur de Raul Reyes par Interpol a fourni des preuves accablantes de cette complicité qui n’était d’ailleurs pas à sens unique : il semble désormais avéré que non seulement le président vénézuélien aide les FARC mais que ces derniers lui ont également versé des fonds pour soutenir ses campagnes électorales. Donner à une guérilla, dont la dimension humaniste ne saute pas aux yeux, de quoi subsister, au risque de déstabiliser un pays démocratique voisin, est déjà une attitude hautement condamnable au regard du Droit international. Accepter, en sus, de cette dernière des subsides (c'est-à-dire l’argent de la drogue et du trafic d’êtres humains) doit encore rajouter à l’indignation générale.

La diplomatie française, en persistant dans son attitude pusillanime sur ce dossier, vient à nouveau de se couvrir de gloire par la bouche de son premier ministre (qu’on a connu mieux inspiré) : serrant la main d’un Hugo Chavez tout sourire, et qui venait tout juste de déverser un tombereau d’injures sur l’agence de police internationale dont le siège est à Lyon, François Fillon a déclaré qu’il « ne négligera aucune piste pour essayer de renouer les fils du dialogue avec les FARC ». Et il a ajouté : « Toutes les pistes sont explorées, toutes les propositions qui nous sont faites sont regardées, tous les interlocuteurs pour nous sont des interlocuteurs valables ».

Mouais… Soyons clairs : il n’est absolument pas scandaleux de négocier avec Hugo Chavez, qui a effectivement l’oreille des FARC dans ce dossier. Mais, dans ce cas, ayons l’honnêteté et, vis-à-vis de la Colombie, l’élégance de le traiter pour ce qu’il est : le porte-parole officiel d’une guérilla qui ensanglante un pays voisin et qu’il soutient à bout de bras. Ôtons-lui cette image complaisante de « négociateur humanitaire », neutre, et attribuons-lui le pouvoir, les responsabilités et les devoirs qui sont les siens dans ce qu’on nomme « la crise andine ».

Négocier, oui, mais en toute connaissance de cause et sans coiffer le bonnet d’âne de l’idiot utile qui recouvre actuellement la diplomatie française dans la région. Sous le prétexte de « sauver la vie d’une femme », notre pays est en train de cautionner des actes qui, normalement, susciteraient l’indignation générale. Le tout pour un résultat inexistant, pathétique…


CONCLUSION :

Le chemin sera sans doute encore très long avant que la Colombie ne connaisse (enfin !) la paix. Mais il semble en tout cas que la voie suivie soit la bonne et que les FARC soient au bord de l’effondrement. Intérieurement, ils sont laminés. Seul le soutien de certains voisins peut retarder l’inéluctable. Ce n’est pas là une situation inédite dans le cadre de guerres contre-insurrectionnelles, mais, du moment que la France se trouve de facto impliquée dans cet imbroglio, on aurait pu souhaiter de sa part plus de cohérence, plus de mesure et d’intelligence.

Notre pays est écouté et respecté dans la région : un changement d’attitude, de discours et de posture pourrait avoir des conséquences décisives et bénéfiques pour le sort de la Colombie et son avenir. Espérons que la raison reviendra à nos dirigeants, qu’ils comprendront qu’ils ont misé sur le mauvais cheval et qu’ils s’enferrent dans l’erreur avec cette diplomatie de l’affect qui ne sert ni nos intérêts, ni ceux de la paix régionale, ni ne préserve la sécurité de notre otage.

La photo montrant l’armée colombienne en opération est l’œuvre d’Agosthinox. Notez le pattern caractéristique du nouveau camouflage…

vendredi 5 octobre 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 6

COMBATTRE UNE IDÉOLOGIE

Note introductive : un bref résumé des épisodes précédents est disponible ici.

Toute guerre est, par essence, le choc violent de deux volontés qui, ne pouvant s’entendre, finissent par en découdre. Comme l’écrivait Clausewitz : « la guerre est un acte de violence qui doit contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Cette volonté peut-être ambitieuse ou à courte vue, inflexible ou falote, largement partagée par l’ensemble de la population ou simplement commune à quelques cercles très influents du pouvoir. Dans tous les cas, sa puissance et les sacrifices qu’on est prêt à consentir pour son accomplissement déterminent la durée, la violence et l’issue d’un conflit.

Pour la guérilla, qui ne dispose pas des facilités d’un appareil étatique, la question de la volonté se pose d’une manière plus aigue encore : pour amener la population à lutter à ses côtés, elle doit absolument séduire et convaincre de la justesse de la lutte qu’elle mène. Comme le disait Giap : « Le travail politique, c’est l’âme de l’armée. La lutte armée viendra ensuite ». Une volonté puissante et structurée comportant des promesses d’améliorations sociétales, un corpus politique et doctrinal solide bref, une idéologie forte est donc indispensable à la naissance, à la croissance, à la survie et à la victoire potentielle de la guérilla.

Pour autant, il ne faut pas généraliser et les idéologies ne sont pas toutes aussi redoutables et efficaces les unes que les autres. Certaines sont balbutiantes quand d’autres sont totalement abouties ; certaines tirent leurs racines dans des sources vénérables, d’autres ont l’âge de leurs zélateurs ; certaines sont sincères, d’autres ouvertement manipulatoires.

Avant de mettre au point des actions pour les contrer encore faut il savoir à quel type d’ennemi idéologique on a affaire.


1. Quel idéologue suis-je en train de combattre ?

Comme toujours, on lutte mieux contre un adversaire dont on a cerné les motivations psychologiques, les attentes, les faiblesses et les forces. On peut classer l’idéologue violent en trois grandes catégories, de la moins à la plus dangereuse, sachant que ces « cases » ne sont pas hermétiques et qu’elle peuvent se recouper, s’interpénétrer pour former des mutations complexes et plus efficaces.

- Le revendicatif.

Toute personne, tout groupe de personnes constituées en association, syndicat ou parti politique exprime un jour ou l’autre des revendications, légitimes ou fantasques, et seule une infime minorité bascule dans la violence. Ce basculement a deux causes principales : les revendications perçues (à tort ou à raison) comme vitales sont ignorées par un pouvoir qui devient alors criminel ; les individus qui émettent les revendications ne possèdent tout simplement pas la structuration intellectuelle suffisante pour donner vie à leurs récriminations autrement que par la violence.

Si les revendicatifs violents constituent une nuisance certaine pour l’appareil étatique, cette menace est rarement mortelle si elle reste purement cantonnée à son champ restreint. Le vrai danger apparaît lorsque la revendication rencontre et fusionne avec une idéologie plus structurée et plus globale, la subversion révolutionnaire. Ainsi, les guerres d’indépendance post Seconde Guerre Mondiale ont elles souvent commencé comme des aspirations à une reconnaissance politique plus vaste des peuples colonisés, une revendication qui pouvait sembler parfaitement légitime et rencontrer des échos favorables chez les colonisateurs eux-mêmes, avant de prendre des tournures beaucoup plus violentes et révolutionnaires sous l’impulsion, et l’appui bienveillant, de l’idéologie communiste et des nations vivant sous ce régime.

La caractéristique principale de type d’idéologue est donc qu’il restreint ses demandes à un domaine bien particulier, sa fixation revendicative le rendant d’ailleurs étrangement sourd aux autres « injustices » qui l’entourent. Un bon exemple de ce genre d’activiste violent se retrouve du côté des eco terroristes style ALF qui piégeront la voiture du scientifique travaillant avec des animaux mais resteront de marbre face à la souffrances sociale du sans-abri qui dort non loin de leurs domiciles. Si la menace que ces individus font peser sur l’ordre social ne doit pas rester sans réponses, leur absence d’ambition politique et leur incapacité à sortir de leur domaine d’action pour embrasser des champs plus vastes les rendent moins dangereux que les autres groupes. Ils représentent, tant qu’ils ne mutent pas en révolutionnaires, une source d’insécurité gênante mais non létale pour l’appareil étatique.

- Le révolutionnaire.

Le révolutionnaire est en fait un revendicatif qui a étendu sa révolte à la totalité de l’horizon politique et social et l’a, de plus, habillée des oripeaux d’une idéologie politique relativement construite, en tout cas suffisante pour être présentée à ses partisans comme une alternative crédible au pouvoir étatique en place. Pour lui, il ne saurait y avoir de compromis ou de cessez le feu tant que la victoire n’est pas complète. Inutile, donc, de miser sur des négociations qui ne seront que des manœuvres de déception qu’emploiera la guérilla révolutionnaire pour discréditer le pouvoir en place. Plus l’idéologie est construite, étayée, plus elle est dangereuse car formant un canevas mental apte à remplacer tous les autres et, particulièrement, ceux que l’ordre étatique ennemi défend. De plus, l’existence dans le monde d’une nation solide et puissante, partageant les mêmes visées révolutionnaires, apportera aux éléments en lutte un soutien politique, logistique voire militaire appréciable.

Pour autant, il ne lui suffit pas de posséder un discours construit et une idéologie cohérente pour vaincre : le révolutionnaire doit, en quelque sorte, « trouver son public », c'est-à-dire agir dans un environnement humain et social favorable à l’écoute et à l’adhésion pour sa cause. La misère, les inégalités, la corruption du gouvernement en place ou son caractère incontestablement autoritaire l’aideront dans sa tâche. S’il veut survivre et croître dans une zone donnée, il doit faire l’effort d’adapter son discours aux caractéristiques locales. L’idéologie révolutionnaire marxiste, par exemple, a du s’adapter aux conditions sociales et historiques particulières de la Russie et de la Chine pour rencontrer l’adhésion populaire et vaincre finalement (respectivement grâce au marxisme-léninisme et au maoïsme). Un groupe ânonnant servilement des idées révolutionnaires dans un contexte qui ne se prête pas à l’écoute de ces conceptions sociétales restera à l’état groupusculaire et sombrera bien vite dans le terrorisme publicitaire avant de succomber fatalement aux coups de l’appareil policier (ce fut le cas des mouvements d’extrême gauche violents d’Europe de l’ouest pendant les années 70, par exemple). Comme le militaire, le révolutionnaire doit adapter sa doctrine à son environnement, le cas échéant, s’il veut vaincre ou même simplement exister.

- Le religieux.

Là où les deux premiers adversaires tirent leur force d’une pensée matérialiste et de promesses concrètes d’améliorations sociales ou de changements de comportements sur un sujet bien particulier en s’appuyant, qui sur une éthique, qui sur un corpus idéologique et politique, le religieux puise son énergie guerrière et subversive directement dans la parole divine, par définition irréfutable. Comme l’Histoire passée et récente le démontre, hélas, toutes les religions portent en elles, lorsqu’elles sont interprétées par des esprits violents, de commodes justifications aux actes les plus barbares. L’avantage, si on peut dire, de l’idéologue religieux c’est qu’il s’appuie sur une doctrine souvent millénaire, bien connue des citoyens et qu’il peut présenter comme l’émanation de la volonté divine. De plus, il opère généralement dans des zones où le fait religieux qu’il déforme pour l’entraîner vers la violence est largement implanté et constitue un repère social fort que nul ne remet en cause. Il n’a donc pas à « éduquer » totalement ses recrues (comme aura à le faire un révolutionnaire par exemple) en partant de rien mais plutôt, partant du vrai et de l’existant, entraîner peu à peu vers le faux.

- Le cas des leaders.

Il faut dire un mot à ce sujet car il est primordial, avant de mener une lutte contre un mouvement minoritaire violent, d’identifier les leaders, leurs forces et leurs limites en fonction de leur appartenance à l’un ou l’autre de ces groupes pour les traiter de manière adéquate.

Plus un leader est cultivé et intelligent plus son remplacement est difficile et plus il attire autour de sa personne un premier cercle (son état major) composé de personnes qui, sans avoir son charisme et/ou son ancienneté, sont au moins aussi intelligentes (donc dangereuses) que lui.

Le leader revendicatif est généralement monomaniaque, c'est-à-dire qu’il sera incollable sur le sujet qui l’amène à justifier sa violence (la lutte contre l’avortement, le racisme en tout genre, la défense des animaux, peu importe…) tout en restant très limité sur tous les autres. C’est sa plus grande faiblesse et sa plus grande force : il est fort car sa volonté est indestructible dés lors qu’on aborde le point qui le motive mais son obsession l’empêche de se diversifier dans d’autres domaines, ce qui pourrait en faire un adversaire encore plus dangereux. Le portrait type du leader revendicatif est assez facile à imaginer : c’est un sociopathe de 30/40 ans, un homme qui aime s’entourer d’individus beaucoup plus jeunes et impressionnables qu’il pourra manipuler. Son état-major reflétera cette problématique : jeune, inexpérimenté, malléable, il peut être infiltré et, dans tous les cas, survivra rarement à la perte de son chef.

Le leader révolutionnaire est un intellectuel, un homme qui a une grande connaissance livresque sur son idéologie (s’il est communiste, il aura lu et relu tous les classiques du genre, par exemple) qui embrasse tout le champ social, y compris le militaire. Il y a donc de très fortes chances pour qu’il possède une certaine culture tactique et qu’il sache l’utiliser. Son état major est à cette image et lui-même est assez facilement remplaçable par un autre en cas de capture ou de décès. Si les deux mouvements précités comptent dans leurs rangs des anciens militaires, les revendicatifs recruteront plutôt de simples soldats tandis que les révolutionnaires attireront des éléments plus expérimentés et plus gradés qui seront souvent intégrés à l’état-major et lui feront profiter de leurs compétences tactiques et techniques.

Le leader religieux est un cas à part car, contrairement aux deux autres, il peut fort bien ne pas prendre une part active au combat physique mais se contenter d’un soutien purement verbal et idéologique, ce qui le rendra d’autant plus difficile à appréhender. Ce sera un homme mur, d’expérience, bien intégré socialement, très intelligent et incollable sur les textes sacrés qu’il maîtrise à la perfection et tourne à son avantage. Il disposera d’un premier cercle entièrement dévoué à sa personne, plus que chez les révolutionnaires, et prêt à tous les sacrifices pour leur maître. En dehors de ce premier cercle, clandestin et très fermé, les autres recrues seront considérées comme « consommables » et sacrifiées sans pitié pour la cause. Le leader religieux, s’il est éliminé, est très difficilement remplaçable, et sa perte entraîne généralement la désintégration du groupe en tant qu’entité cohérente et organisée avec un éclatement du premier cercle dont les membres pourront chacun s’octroyer des postes de leaders de moindre importance.

On verra dans la deuxième partie pourquoi il est si important de comprendre la nature profonde du leader qu’on affronte.


2. Comment combattre l’idéologie adverse ?

Par définition, modifier à dessein et dans le sens qu’on souhaite la mentalité d’un individu, voire d’un groupe d’individus, est extrêmement compliqué. A l’état passif, normal, c'est-à-dire lorsqu’il n’envisage pas la violence pour défendre son point de vue ou combattre celui de son opposant, l’homme peut être influencé par une propagande adroite, basée sur l’utilisation, discrètement orientée par son gouvernement, des média, consentants ou non.

Lorsqu’il passe en mode d’opposant actif, lorsqu’il est prêt à utiliser la violence pour imposer ses idées, il est déjà entré dans une logique intellectuelle qu’il sera très difficile de combattre. Très difficile voire même, dans certains cas, impossible. Car il faut bien se résoudre à admettre que, si certains ennemis armés sont réinsérables dans l’ordre étatique qu’ils combattaient, d’autres ne le sont absolument pas. Les deux cas doivent être envisagés et, bien sur, traités différemment.

- Lui opposer une idéologie aussi forte que la sienne.

Comme toujours, ce qui motive et incite l’autre à s’attaquer à vous, c’est votre apparente faiblesse. C’est ainsi que, dans tous les domaines, il est toujours préférable de montrer force et détermination que frilosité et indécision, tout en sachant bien que la preuve de la puissance doit rester cantonner dans des limites qui font que son étalage n’en devienne pas lui-même une source d’angoisse qui amènera l’adversaire à prendre des contre-mesures, par crainte ou précaution. Bien doser l’effet dissuasif est un art délicat à maîtriser.

En tout état de cause, ce qui prévaut pour le matériel reste valable pour le spirituel : un Etat fort assis sur une histoire cohérente, bien expliquée et bien comprise par tous, dont les buts et les ressorts font l’objet d’un large consensus, verra moins facilement se dresser contre lui une idéologie opposante issue des rangs de sa propre population.

Prenons l’exemple brûlant « laïcité vs absolutisme religieux ». S’il est acquis aujourd’hui que les Eglises et l’Etat doivent être bien séparés dans la plupart des nations occidentales (l’Amérique, du moins dans la forme, fait parfois exception dans ce cas), et que le fait religieux est d’ordre strictement privé, il n’en va pas de même dans de nombreuses nations musulmanes où la religion est imbriquée très étroitement dans le tissu politique et social et façonne, de manière plus ou moins importante, l’organisation de ces pays. Or, certains religieux dévoyés ou absolutistes qui sont présents sur nos territoires tentent, de loin en loin, d’imposer leur spécificité à un ordre étatique qui a clairement posé comme condition à l’harmonie sociale le respect strict des principes laïques. Rester ferme sur ce point, même si cela peut apparaître excessif à certains, n’est nullement une posture autoritaire ou menaçante : elle participe au contraire à la bonne entente de tous dans l’espace géographique où cette idéologie laïque garantit la paix entre les communautés. C’est, du reste, ainsi qu’elle est bien comprise par les musulmans eux-mêmes qui, s’ils admettent que leurs nations d’origine soient confessionnelles, ne se rebellent pas, dans leur immense majorité, contre la laïcité dans le pays d’accueil.

A l’inverse, faire montre de frilosité excessive dans le maintien des grands principes nationaux apparaîtra, pour les ultras, comme un signe de faiblesse et un encouragement à poursuivre la lutte : pourquoi s’arrêter en si bon chemin puisque « l’infidèle » a montrer sa couardise sur un point essentiel de son identité…

Ce qui est valable pour le religieux l’est également pour le politique : céder à la pression des armes et de la violence, sur des points clés de son identité, place l’ordre étatique dans la position du combattant qui perd l’initiative. On sait ce qu’il advient généralement dans ce cas…

- Combattre les mauvaises idées, se montrer clément avec les revendications utiles.

Pour autant, le pouvoir ne doit pas rester figé dans une position monolithique qui lui donne une image médiocre sur le long terme. Il faut toujours laisser à son adversaire une porte de sortie honorable, sous peine de le pousser à des extrémités désespérées. Ainsi, à moins d’être confronté à des extrémistes indécrottables avec qui tout dialogue est impossible, et ils sont légions mais demandent plus une réponse terminale qu’une écoute compatissante, il est bon, une fois avoir affirmé sa force, de donner l’impression de céder sur tel ou tel point mineur afin de ne pas rester cantonné dans l’image, confortable pour les opposants, du pouvoir obtus et sourd. Et puis il faut être honnête : si des citoyens s’engagent en masse et de bonne foi dans une voie revendicative qui peut devenir violente c’est généralement qu’il y a, à la base, quelque chose qui ne va pas dans la société.

Des mouvements de ce type ne naissent pas ex nihilo, ils ne grandissent pas sans l’assentiment et la sympathie tacite d’une grande partie de la population et n’arrivent à la victoire que s’ils ont prouvés, par leurs sacrifices et leurs exemples, qu’ils étaient, d’une certaine façon, dignes de diriger aux yeux des populations.

Du reste, soyons honnêtes, chacun sait bien que la violence prolifére sur le fumier de la pauvreté et de l’exclusion sociale et que c’est de cette souffrance, bien réelle et qui doit être prise en compte, que les idéologues violents font leur miel. Des améliorations notables dans ces domaines pourraient détourner de la lutte armée la plus grande partie de ceux qui s’y sont laissés entraîner.

C’est d’ailleurs le but de ces ouvertures et de cette écoute des revendications parfois légitimes : séparer le bon grain de l’ivraie, faire rentrer dans le rang les bons citoyens qui ont, par ignorance ou désespoir, choisis la mauvaise voie en leur tendant la main pour, qu’à la fin, ils ne restent plus que les plus irréductibles et les plus irrécupérables des ennemis de l’ordre étatique. Couper, en quelque sorte, l’appareil minoritaire violent de sa base, source indispensable de sa force, pour l’isoler et, finalement, l’abattre.

- Détruire les leaders.

Car, comme il existe des affections somatiques résistantes à tous traitements et des désordres psychologiques que les psychiatres ne savent guérir, certains idéologues violents, trop profondément enfermés dans leur logique destructrice ne, sont pas réinsérables et, à vrai dire, ne doivent même pas tenter de l’être sous peine de les voir, à la première occasion, ressortir de leurs trous pour recommencer leurs mauvaises actions.

Si la phase précédente à été convenablement mené, ces derniers se trouvent coupés de leurs ouailles les moins fervents, obligés de se retrancher autour du dernier cercle, le plus irréductible, de leurs fidèles. Pour ceux-ci, l’appareil étatique ne doit montrer ni faiblesse, ni pitié et doit leur appliquer ce qu’ils aimeraient, s’ils en avaient le pouvoir et s’ils étaient à sa place, lui faire subir : la destruction.

Ils doivent donc, après identification et localisation, être éliminés. Et je parle bien d’élimination physique, non d’emprisonnement ou de mise en résidences surveillées.

Je sais, en disant cela, que je vais écorner sérieusement mon image d’humaniste, mais jeter en prison un leader idéologique violent et reconnu par tous comme tel équivaut à fournir une chaire à un professeur d’université : non seulement cela ne calmera nullement ses ardeurs (comment cela le pourrait-il d’ailleurs ?) mais cela le mettra en contact avec un vivier quasi inépuisable et hautement réceptif à ses malsaines idées de violences et de meurtres qui seront désormais motivées, pour son public, par de hautes considérations politico religieuses et non plus seulement par de sordides pulsions crapuleuses.

Ceux qui choisissent la voie des armes, dans le cadre de la légalité, savent tous qu’ils auront peut-être à payer un jour ce choix par la mort. Ils vivent cette option avec dignité et, si la société est capable d’accepter avec une émotion plus ou moins grande que certains de ces enfants puissent mourir pour la défendre, elle doit donc également comprendre et admettre que ceux qui se dressent contre elle en utilisant une violence sans limite connaîtront le même sort.

A ceux qui me diront que c’est en faire des martyrs, je répondrai que les martyrs ont tous un point en commun : ils sont tous décédés. Et depuis Jésus Christ, qu’on classera dans une catégorie à part tout de même, peu de martyrs ont continué à inspirer leurs fidèles avec autant de ferveur que lorsqu’ils étaient vivants.


CONCLUSION :

Pour résumer le mode d’action que l’appareil étatique pourrait utiliser contre un mouvement idéologique violent, schématisons grossièrement en quatre points :

- Identification physique (Qui ? Combien ? A quelle place dans la hiérarchie ?) et psychologique (Quel type d’idéologie ? Quelles revendications principales ? Lesquelles sont acceptables, lesquelles ne le sont sous aucun prétexte ?) de l’ennemi. C’est la phase d’observation et de collecte de renseignement qu’on nommera : connaître l’ennemi.

- Puis, passage à la phase active de la riposte : dans un premier temps, affirmation puissante et sans faille de sa propre posture idéologique, sachant bien que, si elle est perçue comme illégitime par la population, ce sera un échec. Attitude offensive, exaltation de ses propres valeurs, dénigrement raisonné de celles de l’ennemi. On pourra nommer cette phase : affirmation de sa puissance et fixation de l’ennemi.

- Dans un deuxième temps, une fois la preuve de sa détermination faite, gages de bonne volonté donnés aux aspects les moins répulsifs de l’idéologie combattue, quand c’est possible, et initiatives visant à endiguer les ferments sociaux qui provoquent l’adhésion du peuple à l’idéologie ennemie. Il s’agit là de fractionner l’ennemi.

- Enfin, une fois l’appareil dirigeant ennemi déconnecté de ses partisans les moins solides et les plus nombreux, ceux dont l’engagement ne reposait, en fait, que sur la misère et l’abandon social, traque et destruction impitoyable des derniers points forts restants pour éviter la résurgence du mouvement violent à la première occasion favorable. L’ennemi ayant perdu l’initiative à notre profit, il advient de lui ce qui arrive toujours à toute force combattante dans ce cas : éradication de l’ennemi.

Bien sur, le mode d’action décrit ci-dessus n’est qu’empirique et nécessite une adaptation raisonnée aux circonstances particulières du combat, à la gestion de la friction inhérente à toute action coercitive et doit laisser toute sa place à l’inventivité qui permet de s’adapter à la fluctuation des événements et des situations.

Le facteur temps est, comme toujours, essentiel. Laisser exister et croître, par faiblesse ou complaisance, un mouvement idéologique violent dans son sein ne le rendra que plus difficile à combattre le moment venu. On peut reconquérir l’espace perdu, parfois même les consciences perdus, mais jamais le temps qu’on a laissé fuir.

mercredi 12 septembre 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA – RESUME PROVISOIRE ET POSTULAT


Avant d’ajouter un nouveau chapitre à cette série d’articles, nouveau chapitre qui aura pour thème « Combattre une idéologie », sans doute est il bon, à la fois pour le lecteur qui découvre, pour celui qui a suivi les épisodes précédents mais, du fait de l’agencement des billets, s’y perd un peu, et pour l’auteur lui-même, qui n’avait pas de plan préétabli en tête et voit son sujet évoluer en fonction des informations qu’il découvre, des précisions qu’on lui amène et des critiques qu’il reçoit, d’établir une petite table des matières des éléments déjà rédigés. On comprendra sans doute mieux ainsi l’agencement des idées qui conduit ce « projet », le socle sur lequel il se construit et son ambition finale.

Le fond du propos est simple : les mouvements armés minoritaires représentent, à côté et parfois en complément des menaces conventionnelles, des adversaires de choix pour les armées étatiques. Les combattants utilisant à la fois la subversion et la violence sont ceux contre lesquels la lutte est la plus âpre, à la fois parce que les civils y sont impliqués de manière directe et que les techniques de combat sont furtives et meurtrières. Ce sont aussi ceux que nos armées taillées pour des guerres « classiques » ont le plus de mal à aborder, même si de gros efforts de recherche doctrinale et d’application opérationnelle sont actuellement en cours.

Appréhender la guérilla non plus seulement comme une technique opérative de fortune mais comme un système politique et militaire intégré et cohérent, combattre les mécanismes qui la font agir et se battre, examiner ses structures et les idéologies qui lui donnent sa force et sa « légitimité » sont donc indispensables à sa compréhension et, ce faisant, à la recherche de techniques visant à la détruire.

Car, au contraire d’un adversaire étatique, la guérilla ne peut être seulement défaite sur le champ de bataille. La puissance des armes est indispensable mais ne donne sa pleine mesure qu’à condition d’être couplée à une offensive politique contraire à celle qui donne son ressort à la guérilla. Ces mouvements violents se nourrissent directement du soutien des populations et ce soutien dépend principalement de l’espoir, fallacieux ou non, qu’ils offrent à des masses délaissées par le pouvoir légal. En privant la guérilla de cet oxygène vital, on condamne à brève échéance ses membres armés à succomber sous l’effet de nos actions militaires sans espoir de remplacement.

Depuis la seconde moitié du 20éme siècle, les guérillas sont les acteurs principaux des violences commises à l’encontre des civils. Elles inspirent les terroristes les plus violents et contribuent à plonger pendant de longues années des pays, voire des régions entières, dans des périodes d’instabilité qui affectent le développement économique et social des zones où elles agissent et au-delà. Le fait que nous ne parvenions à les vaincre tout à fait et, qu’à la manière de l’Hydre de Lerne, elles renaissent chaque fois que nous pensions en avoir fini avec elles prouve qu’une approche différente pourrait donner des résultats plus satisfaisants et plus durables.

Cette série n’a pas la prétention, très loin s’en faut, de proposer des solutions toutes faites ou des recettes pour vaincre à tous coups. Un tel objectif serait illusoire. Il s’agit plutôt, par l’écriture, la recherche et la confrontation des idées, de mettre en œuvre un processus qu’on pourrait apparenter à la maïeutique qui, par le questionnement et l’examen des réponses données, permet l’apparition d’idées nouvelles et de voies transverses.

Dans cette optique, les contributions, les ajouts, les corrections, les critiques sont plus qu’encouragés pour faire avancer un projet si vaste que sa résolution ne peut dépendre d’un seul homme.

Mais examinons ce qui existe déjà. Cinq chapitres ont été écrits dont voici les titres et la trame principale :


1. Connaître son ennemi.

- La genèse de la guérilla.

- La structure de la guérilla.

2. La guérilla transnationale et le phénomène Al Quaeda.

3. Stratégies et tactiques de la guérilla (1).

- Stratégies de la guérilla.

4. Stratégies et tactiques de la guérilla (2).

- Tactiques de lutte politique.

- Tactiques de lutte militaire.

5. Histoire et mutation de la guérilla contemporaine.

- Naissance de la guérilla contemporaine.

- La guérilla dans la première moitié du 20éme siècle.

- la guérilla pendant la seconde guerre mondiale.

- La guérilla pendant les guerres de décolonisation : l’apogée de l’optique communiste.

- Le présent et l’avenir de la guérilla : la guérilla d’inspiration islamiste.


On le voit, j’ai tenté, avec plus ou moins de bonheur, de suivre une ligne directrice qui, partant de la genèse, doit aboutir à la destruction en passant par des étapes intermédiaires de réflexions basées sur la compréhension du phénomène adverse, l’identification de ses axes de forces, la recherche de ses points faibles et les méthodes les plus efficaces à mettre en œuvre pour contrer efficacement et de manière décisive une guérilla en action.

Sans trop s’avancer, on peut d’ores et déjà dire que, la guérilla étant un mouvement armé qui s’appuie lourdement sur son socle idéologique tout en restant intrinsèquement fluide et fuyant, une conjonction d’actions militaires et politiques puissantes, concertées et agissant toutes ensembles, peuvent être utiles à l’obtention du but final.

Le prochain épisode se proposera d’aborder un point épineux puisqu’il concerne la meilleure manière de combattre une idéologie.

Partant du principe intangible qui souligne justement qu’il n’y a que les imbéciles qui ont toujours raison tout seuls, je rappelle que toutes les interventions, constructives et courtoises, cela va sans dire, sont les bienvenues.

jeudi 16 août 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 5

HISTOIRE ET MUTATION DE LA GUERILLA CONTEMPORAINE.

Utilisée depuis le début de cette série d’articles (voir chapitres 1, 2, 3 et 4), l’expression « guérilla », du moins dans mon esprit, revêt une signification claire et globale mais ce sens que je lui donne n’est pas partagé par tous, loin s’en faut, et peut, pour le lecteur qui découvrirait mon propos, entraîner légitimement interrogations, crispations, malentendus voire rejets. D’où l’intérêt de définir clairement ce que j’entends lorsque j’utilise ce terme afin d’éviter toutes confusions. Et il est vrai que le concept de guérilla est aussi déroutant et source d’incompréhension que les actions qu’elle met en œuvre !

Unanimement synonyme de guerre non conventionnelle, illégale, minoritaire et « asymétrique »[1], elle suscite toujours le mépris et/ou l’incompréhension chez les militaires et les politiques chargés de la combattre qui n’y voient généralement qu’une déviation malsaine de l’usage de la force armée, une « perversion » qu’ils ont du mal à cerner et, de ce fait, à vaincre en totalité. Pour préciser mon propos, sans doute vaut il mieux revenir aux sources modernes du mot avant d’examiner l’évolution qu’a connu le concept, une mutation qui va transformer la guérilla de simple tactique opérationnelle dictée par les circonstances en une machine de guerre globale et cohérente, parfaitement intégrée à l’idéologie à laquelle elle s’adosse pour acquérir une robustesse, une combativité certaine et qui représente aujourd’hui plus que jamais un réel défi pour les armées étatiques qui s’y opposent.

1. Naissance de la guérilla contemporaine.

Signifiant littéralement « petite guerre », l’expression est apparue et a été popularisée par la résistance espagnole à l’occupation des troupes napoléoniennes. Bien qu’elle ait en fait toujours existé à travers l’histoire, ce sont les actions bien particulières des combattants ibériques qui lui ont données la forme moderne qu’on connaît aujourd’hui. Notons cependant que, comme la guerre elle-même, la guérilla a depuis largement évolué au gré des progrès techniques, des idéaux pour lesquels elle combat, de ses ennemis et des particularismes (environnementaux, sociaux et/ou ethniques) où elle a trouvé à s’exprimer.

Dans sa forme initiale, la guérilla espagnole, elle comprenait pourtant déjà certaines des principales caractéristiques qui allaient faire son originalité : composées de bandes irrégulières de civils en armes qui changent de condition sociale (civils/combattants) au gré des circonstances ; employant des tactiques furtives d’embuscades et refusant systématiquement un affrontement de grande ampleur qui lui serait par définition défavorable ; combattants motivés par une idéologie forte et constamment rappelées par des guides spirituels (en l’occurrence, un patriotisme fortement imprégné de catholicisme s’opposant à une occupation étrangère perçue comme impie, les prêtres faisant office d’ « officiers politiques ») ; soutien actif et déterminant des populations locales, tant pour fournir les combattants que pour les cacher et les ravitailler. Il faut noter également que ce soulèvement armé dispose d’un appui extérieur fort (anglais en l’occurrence) qui va jusqu’à fournir des troupes régulières (Wellington y fera ses armes contre les armées napoléoniennes) pour l’épauler de manière décisive et lui donner son efficacité définitive : une plaie béante, gourmande en effectifs et en matériels, au sein même de l’Empire qui, de l’aveu de Napoléon lui-même, restera comme l’un des facteurs déterminants de sa défaite finale.

On le voit bien, dés sa gestation et son éclosion la guérilla revêtait ce caractère furtif, insaisissable, angoissant, non conventionnel qu’elle conserve encore aujourd’hui. De même, les répliques à ses opérations étaient déjà marquées par des atrocités qui, sans entamer l’envie de se battre des guérilléros (au contraire), contribuaient à miner le moral et la discipline de l’armée qui s’y livrait. C’est d’ailleurs une règle malheureusement bien connue et encore valable aujourd’hui : une armée étatique qui, dans son ensemble, est poussée à utiliser des méthodes qui défient la morale et les coutumes de la guerre, en vient fatalement à être saisie par le doute (pour ses éléments les plus moralement solides) ou, pire, sombre dans le brigandage, les exactions et la cruauté gratuite (pour ceux qui le sont moins). C’est aussi pour cette raison qu’il s’agit de l’un des objectifs non avoué mais constamment poursuivi par la guérilla : pousser l’adversaire à commettre des actes qui, à la longue, lui font perdre son âme et le plonge dans une crise morale qui, l’information aidant, peut se diffuser dans la société civile et entraîner le pays tout entier dans une crise existentielle (la contestation intérieure de la guerre du Vietnam en est sans doute l’exemple le plus emblématique) qui nuira bien évidemment à l’effort de guerre.

Mais le soulèvement espagnol était largement improvisé et ne reposait sur aucun corpus doctrinal et idéologique fort autre qu’un nationalisme viscéral habilement renforcé par le catholicisme. Les actions tactiques de la guérilla étaient dictées par les nécessités et les contraintes de sa structure embryonnaire.

2. La guérilla dans la première moitié du 20éme siècle.

Pendant la Première Guerre Mondiale, conflit inter étatique de très haute intensité tout à fait classique au demeurant, un théâtre d’opération a vu une guérilla venir en appoint des forces de l’Entente sous la direction et l’impulsion d’un officier britannique visionnaire et charismatique dont l’ouvrage autobiographique tiré de ses faits d’armes (« Les sept piliers de la sagesse ») inspirera bon nombre de théoriciens et de chefs militaires de différentes guérillas futures dont l’un des plus emblématiques, Vo Nguyen Giap, confessera au général Salan en 1946 : « Les sept piliers de la Sagesse de T. E. Lawrence est mon évangile du combat. Il ne me quitte jamais. ». Lawrence d’Arabie a, en fait, utilisé des techniques de guérilla classiques (raids, harcèlements, sabotages, déceptions, instrumentalisation et exacerbation de la revendication nationaliste arabe contre l’hégémonie ottomane) dans un contexte stratégique qui ignorait ce type d’approche du combat et, de ce fait, ses actions, qui peuvent sembler minoritaires à l’échelle gigantesque des combats de la Première Guerre, ont parfaitement portés leurs fruits sur ce théâtre, immobilisant de nombreuses troupes turques et contribuant à ruiner, dans l’esprit des populations arabes, la pertinence de la main mise ottomane sur la région. Mais, Lawrence, pour précurseur qu’il peut nous paraître aujourd’hui, était au fond un franc tireur, un officier qui n’était suivi par sa hiérarchie que dans la mesure où ses tactiques non conventionnelles aidaient à l’obtention de l’objectif final. Du reste, une fois l’armistice signé, l’accord Sykes-Picot a démenti les promesses de Lawrence d’émancipation des peuples arabes par eux-mêmes.

A noter que, comme pendant la guerre d’Espagne, la guérilla conduite par Lawrence n’était pas « globale », dans le sens où elle ne venait qu’en appoint à d’autres stratégies et tactiques conventionnelles. Elle n’était donc encore qu’un outil qu’une coalition d’armées étatiques pouvait choisir d’utiliser si les circonstances s’y prêtaient et que ses actions ne venaient pas contrecarrer leurs intérêts. Ce n’est que plus tard que la guérilla commença à exister en tant qu’entité unique, autonome, capable de mener une lutte jusqu’à pouvoir vaincre une armée étatique et soumettre le gouvernement dont elle émane. Cette émancipation est due en grande partie à l’apparition et à l’expansion du communisme, de son catéchisme politique et des techniques de combat qu’il préconise.

3. La guérilla pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Le second conflit mondial est à la fois l’archétype de la guerre industrielle inter étatique totale (tous les moyens des pays impliquées sont engagés sans retenue dans la lutte) et l’affrontement d’idéologies (la démocratie, le communisme, le fascisme) qui s’affirment toutes trois comme universelles avec, pour deux d’entre elles, le recours affiché et reconnu à des techniques agressives de traitement des populations, clairement définies comme but et/ou moyen de mener la lutte. A priori, dans cette conflagration entre Etats forts, voire autoritaires, nulle place pour la guérilla et pourtant : comment peut-on définir, dans le but de l’étude qui nous occupe, les différents mouvements de résistance à l’envahisseur qui, s’ils n’ont pu faire plier leur opposant, l’ont, par leurs actions secondaires sur des fronts intérieurs, obligés à dégager des axes d’efforts principaux des troupes qui auraient été bien précieuses pour la lutte conventionnelle contre l’adversaire régulier ?

Au vu de leurs actions tactiques (sabotages, embuscades, assassinats, propagande politique), de leur recrutement, de leurs organisations clandestines et de l’appui qu’ils tiraient des populations locales, ces mouvements de résistance ont bel et bien toutes les caractéristiques à première vue des guérillas. Pourtant, il nous semble aujourd’hui totalement incongru d’assimiler la Résistance française, l’Armia Krajowa polonaise ou les partisans soviétiques au Hezbollah, au Vietminh, au FARC ou au FLN algérien (sauf, cela va sans dire, pour les propagandistes de ces mouvements qui trouvent dans ces références historiques flatteuses des justifications bien commodes à leurs actes). Qu’est ce qui différencie les Résistances à l’occupant nazie des groupes insurrectionnels cités plus haut ?

- Ces membres luttaient pour le rétablissement d’un gouvernement légal déjà existant et contraint à l’exil par l’occupant.

- Ils agissaient en appoint d’autres structures militaires internationalement reconnus et actives sur leurs propres théâtres d’opérations.

- Leurs objectifs n’étaient pas de remplacer les forces militaires régulières qu’ils épaulaient mais bien de se fondre avec elles et de disparaître une fois la jonction effectuée.

- Leur ennemi avait clairement émis à l’encontre de leurs pays une menace de destruction définitive avouée et assumée. Ils se situaient donc dans le cadre d’une autodéfense et d’une résistance à l’oppression telle qu’elle est aujourd’hui reconnue par les traités internationaux.

- Ils ne combattaient pas contre le gouvernement légal en exil mais pour son rétablissement et son éventuelle amélioration.

- Bref, la subversion qu’ils pouvaient utiliser ne s’adressait qu’à l’occupant étranger, ne visait pas la population locale dans son ensemble et n’avait pas vocation à susciter des troubles intérieurs autres que ceux visant au départ de celui-ci.

On distingue bien, à travers cette courte énumération, toutes les différences qui peuvent exister entre ces mouvements de résistance et les groupes insurrectionnels armés de la seconde moitié du 20éme siècle.

Mais on touche, avec cette question, à un point essentiel pour la compréhension de la guérilla et, plus particulièrement, de son évolution : de simple technique de lutte du faible au fort dictée par des impératifs ponctuels à un véritable système global, subversif, conquérant, théorisé et épaulé par une idéologie (politique ou religieuse) hégémonique et totalitaire que la guérilla va revêtir par la suite et qu’on connaît aujourd’hui.

Après la Seconde Guerre Mondiale, la guérilla connaît donc une mutation qui trouvera pleinement à s’exprimer dans les guerres de décolonisation (ou de libération, selon le point de vue à partir duquel on se place) qui vont suivre immédiatement. Notons que la résistance communiste Yougoslave (dirigée par Tito) peut être considérée comme le précurseur de cette nouvelle façon de concevoir les actions armées minoritaires, non plus comme appoint d’autres forces, mais comme un système cohérent qui combat et définit les objectifs globaux pour lesquels elle se bat, quitte à affronter les autres formes de résistances internes non conformes à ses buts révolutionnaires.

4. La guérilla pendant les guerres de décolonisation : l’apogée de l’optique communiste.

De par ses objectifs politiques, son utilisation des populations contre un pouvoir présenté comme oppresseur, sa vision internationaliste, ses promesses de libération et d’émancipation des peuples, le contexte de Guerre Froide et le Grand Jeu qui s’ensuivit, l’idéologie communiste était toute désignée pour fournir aux mouvements de lutte armée un corpus doctrinal et politique qui allait appuyer leurs actions militaires.

Il serait trop long, fastidieux et redondant (des travaux plus complets que tout ce que je pourrai écrire ont déjà été effectués sur le sujet) de faire le détail de chacune des guerres qui ont opposé les puissances coloniales à leurs anciens administrés. Disons simplement, pour résumer, que, sous l’impulsion de chefs politiques et militaires ingénieux, impitoyables et habiles à exploiter au mieux les faiblesses de leurs adversaires, les guérillas ont poursuivi leur évolution pour devenir un véritable système militaro-politique à part entière, totalement inédit et contre lequel les armées étatiques n’ont pas réussi à trouver de recettes durables leur permettant la victoire, que ce soit sur le terrain ou, plus important encore, dans les esprits.

Outre l’aspiration à l’indépendance, le communisme a été le principal fournisseur du socle idéologique sur lequel ces guérillas ont fondés leurs actions ce qui, il faut bien le dire, était pour elles bien commode dans le contexte de la guerre froide, puisqu’un appui extérieur, tant militaire que politique, leur était automatiquement assuré par des puissances de premier plan (URSS, Chine).

Durant cette période riche en conflits dits périphériques, la guérilla a atteint son apogée à la fois en tant que tactique opérationnelle mais aussi comme système politique subversif apte à contrer efficacement, non plus seulement un occupant étranger, mais un système politique concurrent pour le discréditer, le détruire pour le remplacer finalement. Elle est également devenue la principale cause de guerres et de malheurs pour les civils chez qui elle trouvait à s’exprimer. La guerre inter étatique de haute intensité entre puissances nucléaires ayant été rendue impossible par l’assurance d’une destruction mutuelle assurée, c’est dans les actions des différentes guérillas qu’on trouve dans cette période le plus d’activité militaire et, aussi, d’innovations stratégiques et tactiques.

La naissance de l’Etat d’Israël et sa lutte pour la survie dans une région unanimement hostile ont constitué à peu prés le seul contrepoint à cette absence de guerre inter étatique. Toutefois, Israël ayant vaincu tous ses ennemis « conventionnels », elle se trouve aujourd’hui, comme les autres grandes puissances, confrontées à cette menace insaisissable, violente, moralement et structurellement destructrice qu’est la guérilla mais sous une forme peut-être encore plus dangereuse et difficile à contrer : la guérilla d’inspiration islamiste.

5. Le présent et l’avenir de la guérilla : la guérilla d’inspiration islamiste.

La guerre froide a été finalement remporté par le camp occidental : le système communiste s’est effondré et avec lui la menace qu’il faisait peser, que ce soit par la guerre conventionnelle ou l’entretien de conflits périphériques, sur la paix mondiale. Mais cette victoire a eu un prix et nous devons aujourd’hui affronter des forces que nous avons, pour une part, contribué à réveiller.

Il est toujours facile, après coup, de pointer des erreurs commises, souvent de bonne foi, et de dénoncer ceux qui en ont été les auteurs comme imprudents ou maladroits. L’honnêteté intellectuelle et la distance avec les événements conduisent pourtant à un constat délicat pour les forces occidentales : en instrumentalisant, en les armant et en les soutenant, les combattants anticommunistes afghans, nous avons donné à une certaine vision fascisante et ultra violente de la religion musulmane, une aura, une publicité et un activisme qu’elle exploite aujourd'hui à nos dépends. De même, nous avons soutenu Saddam Hussein lorsqu’il luttait contre les intégristes chiites Iraniens, permettant ainsi le renforcement de son régime et aiguisant ses appétits expansionnistes jusqu’à nous obliger à nous retourner contre lui lorsqu’il se lança contre l’un de nos principaux fournisseurs de ressources énergétiques, cette intervention, le déploiement et le maintien d’une partie de nos forces sur la terre sainte de l’Islam fournissant un prétexte commode aux intégristes pour nous désigner comme cible. C’est malheureusement l’une des lois perverses de l’Histoire : une guerre est toujours la fille de celle qui l’a précédée sans qu’il soit malheureusement possible, pour ceux qui croyaient avoir réglé la première, de voir qu’ils semaient, en fait, les graines qui allaient faire germer la seconde.

Les guérillas communistes, si puissantes il y a encore une génération, ont presque toutes disparu et celles qui subsistent, en Amérique latine notamment, ont depuis longtemps sombré dans la décadence et les déviances qui guettent toute guérilla qui, n’étant pas vaincu, ne parvient pas non plus à remporter la victoire : le banditisme à grande échelle, la terreur exercée sur des populations qu’elle opprime, non plus dans le but de fournir un matériel humain pour la conquête du pouvoir, mais simplement pour continuer à exister. Les FARC, en Colombie, sont l’exemple le plus sordide et le plus brutal de cette dégénérescence qui guette tout mouvement minoritaire armé qui échoue dans sa lutte pour la suprématie politique. Mais, si ces groupes représentent toujours dans leurs pays respectifs une nuisance considérable, ils ne sont plus, de nos jours, la menace principale pour la civilisation occidentale et son modèle démocratique. Cette menace s’est déportée vers l’islamisme armé et son émanation la plus visible : Al Quaeda.

Or, ces mouvements armés minoritaires posent aux stratèges un problème plus complexe encore que celui qu’ils connaissaient déjà lorsqu’ils devaient faire face aux guérillas communistes. En effet, en plus des avantages stratégiques et tactiques déjà mentionnés et qu’ils utilisent à plein, les combattants islamistes bénéficient de plusieurs atouts :

- L’aspect transnational et multiforme de leur lutte.

- L’existence de deux théâtres d’opération déjà actifs où les forces contraires luttent déjà (presque) à plein (l’Afghanistan et l’Irak).

- La possibilité d’ouvrir de nouveaux fronts en renversant des régimes relativement fragiles car notoirement non démocratiques et peu soutenus par leurs populations mais que, pourtant, pour endiguer la menace justement, les démocraties soutiennent de leur mieux, créant ce faisant un hiatus gênant entre leurs objectifs à court/moyen terme et le message qu’elles portent et qu’elles aimeraient universel. D’où l’aisance, pour les mouvements islamistes armés, de placer en porte à faux à la fois les régimes qu’ils dénoncent comme corrompus et les occidentaux qu’ils stigmatisent comme soutenant des dictatures.

- Enfin, et c’est probablement le facteur le plus important qui joue en leur faveur sur le long terme, s’il est déjà difficile de combattre une idéologie qui tire son attrait de promesses sociales séduisantes, de libération nationale et de redistribution des richesses (comme le communisme), il est encore plus compliqué de s’attaquer à un système de pensée militaire basé sur une religion, même détournée, même tronquée, même instrumentalisée au profit de la guérilla et de ses objectifs. Démontrer la fausseté d’un système politique est possible sur le long terme, c’est ainsi, en partie, que l’Ouest a pu vaincre l’Est pendant la Guerre Froide : tout citoyen provenant d’un pays socialiste qui visitait une démocratie occidentale dans le milieu des années 80 ne pouvaient qu’être frappé par la fausseté de la propagande qu’il subissait dans son pays et qui présentait les pays occidentaux comme décadents et proches de la fin. L’utilisation du soft power couplait à une attitude militaire dissuasive/agressive a finalement convaincu les habitants et les dirigeants du bloc communiste de l’inanité et de l’inefficacité de l’édifice politique qu’ils avaient bâti. Ce type d’arguments ne peut être utilisé lorsqu’on combat les hérauts d’une vision religieuse conquérante, hégémonique et prête à tous les sacrifices pour la victoire de la cause. Du reste, il est plus aisé de donner sa vie si on est assuré de monter ensuite tout droit au paradis plutôt que de se sacrifier pour une idéologie politique matérialiste qui n’offre aucun réconfort spirituel à ses combattants lorsqu’ils sont confrontés à leur décès imminent.

De plus, la guérilla a toujours su tirer profit de l’amalgame fait par l’armée étatique opposante entre ses propres combattants irréguliers et de paisibles civils innocents derrière lesquels elle pouvait se cacher et qui recevaient les coups à sa place. Lorsque cet amalgame est possible, non plus seulement à l’échelle d’un théâtre, d’une région ou d’un pays, mais d’une culture, d’une civilisation toute entière, les dangers de bavures sont encore plus importants, alimentant à chaque fois la rhétorique dévastatrice du « choc des civilisations » dont la guérilla islamiste fait son miel.

CONCLUSION.

On comprend mieux en lisant cet exposé, du moins je l’espère, la mutation qu’a connue cette forme bien particulière d’affrontement armé, depuis sa naissance contemporaine dans les campagnes de la péninsule ibérique au début du 19éme siècle, jusqu’à l’affrontement globalisé, dans les villes moyen-orientales mais aussi au cœur même de nos cités lointaines, de la guérilla sous sa forme actuelle. D’une technique relativement rustique mais efficace dictée par des impératifs conjoncturels, elle est devenue aujourd’hui une forme d’organisation militaire à part entière, parfaitement cohérente et intégrée, avec sa stratégie et ses tactiques, choisie et théorisée comme telle par ceux qui l’utilisent, non plus seulement parce qu’elle est la seule à même de leur permettre de résister sur le long terme, mais parce qu’ils savent que nos armées, conçues et formatées pour la guerre inter étatique, sont désemparées face à cette entité guerrière qui leur ressemble si peu.

Peut-être, mais ce n’est qu’une hypothèse, devons nous faire, pour un emploi plus judicieux de nos forces lorsqu’elles sont confrontées à cet adversaire, le cheminement intellectuel inverse de celui qui est le nôtre aujourd’hui : ne plus chercher à obliger l’ennemi à s’adapter à notre façon de combattre, vouloir en quelque sorte le faire rentrer dans un moule qui ne correspond pas à sa forme véritable, mais trouver les moyens de faire évoluer une partie de nos forces pour qu’elles s’adaptent, elles, aux techniques de la guérilla afin de la réduire sur son propre terrain et avec ses propres moyens, dans la mesure du possible et sans ôter à nos armées leur spécificité étatique. Quoi qu’il en soit, toutes les pistes prometteuses doivent être explorées car la lutte ne fait sans doute que commencer à prendre de l’ampleur et, comme lors du précédent conflit mondial, même plus encore, nous ne pouvons nous permettre de perdre celui-ci. La réflexion continue…


[1] J’ai déjà émis de sérieuses réserves sur la notion d’asymétrie lorsqu’elle est appliquée de manière trop générale et simplificatrice à l’affrontement guérilla /armée étatique dans un précédent article, d’où la présence des guillemets.

mardi 7 août 2007

COMBATTRE UNE GUERILLA - 4

STRATEGIES ET TACTIQUES DE LA GUERILLA - 2

Les armées étatiques poursuivent des objectifs simples et transparents qui peuvent et doivent être bien compris pour être soutenus par les gouvernements et les populations qui les entretiennent, les arment et les composent. Ces objectifs sont, par ordre d’importance :

- La défense du territoire national, de son intégrité, de sa sécurité à long terme.

- La défense des ressortissants nationaux installés à l’extérieur s’ils sont menacés de manière collective, décisive et imminente par une autre armée étatique ou un mouvement armé minoritaire.

- La défense des pays partenaires et amis liés à elles par des accords de défense bi ou multilatéraux.

- Enfin, phénomène beaucoup plus récent, les interventions extérieures à buts humanitaires ou sécuritaires décidées par une instance internationale suprême (l’ONU).

Dans tous les cas, l’emploi des forces armées étatiques répond à des critères légaux et moraux stricts, souvent définis par avance dans des textes qui ont fait l’objet de débats publics et de votes.

Nous l’avons vu précédemment, les guérillas ne sont aucunement liés par de telles contraintes d’ordres législatives ou morales : leurs objectifs n’appartiennent qu’à elles seules et elles ne doivent en justifier de la justesse que face à leurs partisans ou, à la rigueur, de leurs soutiens extérieurs lorsqu’ils existent. Cette approche stratégique originale et les contraintes qu’elle impose (faiblesse relative en armement, encadrement militaire souvent balbutiant, incapacité à soutenir de longues campagnes militairement cohérentes…) façonnent leurs tactiques au combat, qu’il se livre sur le champ politique ou celui, plus hasardeux pour elles, des armes sur le terrain.



TACTIQUES DE LA GUERILLA


1. TACTIQUES DE LUTTE POLITIQUE.


Vo Nguyen Giap a écrit : « le travail politique, c’est l’âme de l’armée, la lutte armée viendra ensuite ». Ces mots du commandant en chef des forces communistes vietnamiennes mettent en lumière l’aspect primordial de la lutte politique pour une guérilla. Ainsi que cela a été évoqué dans le chapitre précédent, une guérilla combat d’abord et avant tout pour la victoire d’une idée, d’un programme politique, d’une idéologie, d’une religion ; bref, pour la suprématie d’un mode de pensée sur un autre. Tout le reste est dévolu à cette cause. Ainsi, les actions militaires qu’elle entreprend, ou plutôt qu’elle est en mesure d’entreprendre et qui évoluent constamment en fonction des moyens qu’elle reçoit ou qu’elle perd, sont entièrement dépendants de cette lutte idéologique, ce qui explique la prépondérance des actions à visées politiques dans les tactiques mises en œuvre par la guérilla pour parvenir à la victoire. Vouloir découpler actions politiques et actions militaires dans la lutte anti-insurrectionnelle est contre productif puisque, pour la guérilla, les deux sont beaucoup plus intimement liés que pour une armée étatique dont les objectifs sont transparents et établis longtemps à l’avance.

Néanmoins, puisqu’il faut bien établir des schémas, tentons de définir les actions politiques qu’une guérilla va mener pour aider à l’obtention de son but final. Ces initiatives sont :


- L’embrigadement intensif et permanent des populations locales.

Ce point a été longuement abordé dans le chapitre précédent aussi je n’y reviendrai que brièvement. Il s’agit, pour une organisation armée qui ne dispose pas des ressources d’un Etat, de pallier, grâce au soutien des populations qui se situent dans son champ d’action, les carences en armement, encadrement, recrutement, pour ce faire en puisant dans le vivier des habitants locaux. D’où un embrigadement intensif et permanent, à la fois moyen et fin de la guérilla : préambule d’existence, nécessité de survie et condition de victoire pour le mouvement armé minoritaire. Les techniques utilisées pour l’obtention de ce soutien sont nombreuses et évoluent en fonction des moyens à disposition et des répliques qui leur sont opposées : propagandes (vrais ou fausses ou, mieux, faussement vraies et orientées par des relais complaisants) ; terreur (savamment dosée pour obtenir l’effet escompté) ; promesses (d’une vie meilleure, d’une terre, d’un avenir, n’oublions pas que la guérilla s’adresse généralement à des populations déshéritées) ; honneur et obligation (valorisation sociale de l’individu dans la lutte, création ou exacerbation de liens claniques ou familiaux dans certaines cultures) ; apport financier et/ou matériel (lorsque l’Etat est devenu déliquescent ou inexistant, la guérilla reste le seul moyen d’obtenir emplois et salaires). Utilisées de manière habile dans un contexte favorable (absence du pouvoir local ou hostilité latente à celui-ci), ces techniques permettent à la guérilla de prélever au sein des populations locales une manne matérielle et humaine quasi inépuisable sur le long terme.

Mais, pour parvenir à une pleine efficacité du discours « révolutionnaire », parallèlement à ces actions qui valorisent le mouvement insurrectionnel, tout doit être utilisé pour réduire voire détruire l’influence du gouvernement à combattre


- La destruction de l’appareil politique adverse

Car convaincre des individus de la justesse de sa cause n’est pas suffisant pour les inciter à prendre les armes (après tout, dans le jeu démocratique, tous les partis font de même sans recourir à la violence) : pour faire sauter le pas à ses partisans et les convaincre de passer à une existence dangereuse et clandestine, la guérilla doit décrédibiliser le pouvoir politique adverse au point de le rendre, aux yeux des populations ciblées, odieux, injuste, condamnable, criminel voire diabolique (le terme étant employé dans une optique forte, c'est-à-dire à consonance religieuse) de tel sorte qu’il ne reste plus pour lutter contre lui qu’une seule voie légitime : la lutte armée. Cette diabolisation/criminalisation du gouvernement adverse est un préalable nécessaire qui doit convaincre les indécis de soutenir la guérilla. Une fois que celle-ci est suffisamment forte pour s’exprimer pleinement, elle doit s’évertuer ensuite à faire disparaître toutes les traces de ce pouvoir dans les territoires qu’elle contrôle (suppression de l’administration centrale, élimination des cadres locaux et remplacement par des structures issues de ses rangs) et polluer au maximum le discours et les actions gouvernementales pour que ce dernier se retrouve en permanence en porte à faux, coupable automatique vis-à-vis de sa population intérieure comme des observateurs extérieurs.


- La propagande à destination de l’extérieur

Car, pour survivre et poursuivre de manière efficace une lutte pour le moins difficile (puisqu’au départ défavorable en terme de rapport de force), la guérilla a impérativement besoin, si ce n’est du soutien ferme et concret d’alliés extérieurs, au minimum de leur bienveillance ou de leur indifférence. Une guérilla qui combat un gouvernement local sans qu’aucun des deux belligérant ne puisse se prévaloir d’un appui extérieur décisif aura déjà du mal à surmonter ses difficultés inhérentes ; si ce soutien, non seulement se porte sur son adversaire mais qu’elle ne peut elle-même le contrebalancer par un appui différent mais de force équivalente, alors la guérilla sera rapidement rendue militairement impotente. D’où l’importance de la propagande extérieure qui suscite chez les populations spectatrices sympathie et, éventuellement, soutien politique, financier voire militaire. Il faut noter que la propagande extérieure, par soucid’efficacité, peut être volontairement très différente de la propagande intérieure, gommant les aspects les plus rudes et les plus déplaisants de la lutte, mettant l’accent volontairement sur les erreurs de l’ennemi, comptant aussi sur des relais dans une opinion à priori favorable aux mouvements armés minoritaires, malheureusement encore trop souvent perçus comme légitimes de fait. Toutes les guérillas efficaces savent jouer de l’indignation internationale et enrôler comme porte-parole internationales des « têtes pensantes » sur audibles à défaut d’être correctement informés. La guérilla sait aussi user du réseautage, à l’instar de tout groupe de pression international. Ces relais complaisants de l’insurrection, souvent de bonne foi, sont bien utiles pour passer sous silence les exactions propres à la lutte armée minoritaire et monter en épingle celles, réelles ou imaginaires, commises en réplique par leur(s) puissant(s) adversaire(s).

Comme on le constate, la lutte politique est presque plus importante pour la guérilla que la lutte armée puisqu’elle lui assure :

- Le soutien des populations locales, indispensable à son épanouissement et à sa survie.

- La neutralité bienveillante des puissances spectatrices avec, idéalement, l’enrôlement de portes parole médiatiques qui serviront de l’extérieur la cause grâce à la caution intellectuelle et à l’impact de leurs déclarations.

- Eventuellement, des appuis et des relais à l’extérieur, individuels et/ou collectifs.



2. TACTIQUES DE LUTTE MILITAIRE.


Dans l’esprit populaire, les guérillas s’expriment généralement de manière militaire sous la forme de hordes dépenaillées qui, pauvrement armées et peu ou pas soutenues, montent à l’assaut en rafalant à tout va et de manière incohérente avant d’être aussitôt dispersée