dimanche 16 mars 2008

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA GRAMMAIRE ACTUELLE DE LA GUERRE – 3


LE MÉCANISME TRINITAIRE DES SOCIÉTÉS OCCIDENTALES FONCTIONNE-T-IL DE MANIÈRE EFFICACE ?



Nous avons réalisé deux choses dans ce qui précède : d’une part le mécanisme trinitaire est inhérent aux sociétés ou groupes humains en lutte ; d’autre part, son fonctionnement optimal, ou du moins supérieur à celui de l’adversaire, préjuge grandement de la victoire finale.

La question que nous pouvons, que nous devons nous poser dans le contexte actuel[i], c’est de savoir si les sociétés occidentales, opulentes, libérales et soucieuses du bien-être de leurs citoyens, ou du moins se présentant ainsi, génèrent actuellement un mécanisme trinitaire de bonne qualité. En d’autres termes, sont-elles capables de faire face aux obstacles qui se dressent devant elles ? Pour y répondre, sans doute faut-il examiner les trois pôles l’un après l’autre sans oublier de voir comment ils interagissent pour produire, ou pas, un effet terminal optimal.

Par commodité, et parce qu’il est déployé sur la ligne la plus avancée de notre défense stratégique, nous commencerons par étudier le « militaire » avant de voir le « politique » puis d’examiner comment la population appréhende la nouvelle donne mondiale puisque c’est d’elle, encore et toujours, que vient l’élan et la matière qui nourrit la force.


- L’axe « militaire » de la trinité :

Pointons simplement, mais sans la développer encore ici, une évolution qui n’est pas que sémantique mais reflète bien la complexité des menaces stratégiques actuelles : défense et sécurité sont désormais intimement liées au point que différents acteurs (militaires, policiers, services de renseignement, mais aussi agents économiques, sociétés de sécurité privée, ONG voire simples civils par moment) vont être amenés, de plus en plus, à agir de concert pour assurer la viabilité de notre tranquillité sociétale contre les menaces multi-spectrales qui affleurent et sont autant de dangers pour le long terme. Le « Livre Blanc de la Défense et de la Sécurité », actuellement en cours de rédaction, permettra sans doute d’apporter quelques réponses mais il est certain que la réflexion devra se poursuivre dans cette voie. A suivre donc…

Mais revenons-en au pôle militaire, aujourd’hui le plus encadré de tous, le moins bien appréhendé par les autres, aussi. Sur le plan interne, pourtant, celui-ci tient largement son rang dans l’efficacité trinitaire : la confrontation avec les acteurs insurrectionnels, la fin de la Guerre Froide, ont vivifié son approche doctrinale en déliant des esprits féconds. Chacun s’accorde à reconnaître la qualité des cadres, leur adaptabilité à la dualité des modes de combat actuels : mélange de rusticité extrême et de maitrise technique des derniers outils crées par l’industrie de défense. La technologie, bien encadrée, bien utilisée et bien comprise, est un démultiplicateur certain de la force, même contre un adversaire asymétrique. L’une des solutions, pour des armées occidentales souvent présentées comme lourdes et pataudes, consiste sans doute, justement, à savoir utiliser au mieux, avec intelligence, réactivité et retenue, leur différentiel technologique en évitant de ne s’en remettre qu’à lui, tant en terme d’emploi sur le théâtre que d’investissement en interne[ii]. Les choses vont dans le bon sens aujourd’hui, nul ne pourrait le nier.

Le phénomène quasi généralisé de professionnalisation des armées occidentales a eu des effets contrastés : les personnels sont mieux formés mais moins nombreux ; la réflexion est plus dense mais, du fait d’un certain éloignement d’avec les deux autres pôles, le risque existe de voir cette qualité doctrinale rester lettre morte, faute d’intérêt et, donc, de moyens.

De facto, le pôle militaire est totalement tributaire des deux suivants : il y prend ses ordres et y puise sa substance vitale. La meilleure armée du monde équipée des meilleurs matériels, la mieux entrainée et celle dont la doctrine est la plus juste sera impuissante si les décideurs politiques l’utilisent à mauvais escient et si les acteurs civils ne la voient que comme un objet couteux, éloigné de leurs préoccupations quotidiennes. Bref, le pôle militaire peut être, comme c’est le cas, celui qui « raisonne » le mieux les dangers modernes, il restera impuissant si la trinité, dans sa totalité, ne fonctionne qu’imparfaitement.


- L’axe « politique » de la trinité :

Ordonnateur initial de l’action, ou de l’inaction, c’est le pôle le plus important de tous du fait de son pouvoir intrinsèque de commandement : il décide non seulement de la constitution de la force mais aussi de son emploi. Ses capacités sont immenses et, par voie logique de conséquence, ses responsabilités le sont tout autant. Mais s’il a une claire conscience des premières, le politique appréhende parfois étrangement les obligations qu’une telle puissance, déléguée par les citoyens qui l’ont élu, lui impose.

Inutile de détailler ici ce que « peut faire » le politique : chacun le sait bien. Il semble en revanche profitable de s’attarder un peu sur ce qu’il « doit faire », idéalement en amont de la prise de décision.

Pour résumer très grossièrement, disons qu’il a un double devoir d’information : vis-à-vis de lui-même et en direction de la population. Etant le commandant de la force, il ne doit rien ignorer de cette dernière, de ses capacités, actuelles et idéales, de sa doctrine, de ses attentes, de ses avertissements et avis. Dans des sociétés où la sphère privée accapare de plus en plus d’espaces autrefois dévolus à la puissance publique, cette dernière doit se concentrer sur ses missions essentielles : la sécurité stratégique de la Nation et, dans le cadre des alliances, des groupes de nations auxquels elle participe. Autant dire que le décideur politique, au fur et à mesure qu’il s’élève dans sa hiérarchie de pouvoir, doit connaître intimement la guerre, son histoire, ses théories et les mécanismes qui l’animent. Les individus qui occupent actuellement ces postes clés dans le monde occidental satisfont-ils à cette exigence de culture, qui ne relève pas de la curiosité mais de l’obligation ? A chaque citoyen d’en juger sur pièce… Qu’on permette simplement à l’auteur de ces lignes d’être circonspect sur ce point. Sans aller jusqu’à l’incompétence manifeste et tragique des hautes sphères politiques américaines dévoilée en 2003, on perçoit peu le goût des responsables actuels pour cette matière, qui constitue pourtant le cœur de leur « métier ». Pour prendre une analogie que chacun comprendra, confier un destin politique national à quelqu’un qui ignore tout de la mécanique des conflits c’est un peu comme aller se faire opérer du cerveau chez l’épicier du coin : surement un type bien et capable dans son domaine mais qui ne possède pas, malgré tous ses autres mérites, les compétences requises pour une tâche somme toute ardue...

Non content d’être lui-même un spectateur et un acteur averti d’un monde dont le conflit est souvent le moteur, le politique doit aussi servir de médiateur entre la sphère militaire et la population, d’autant plus aujourd’hui que l’abandon de la conscription a coupé nombre de liens et que les menaces semblent moins prégnantes pour les citoyens depuis que la perspective de voir l’Armée Rouge déferler jusqu’au golfe de Gascogne s’est envolée. A fortiori, le citoyen contemporain fait face, ne serait-ce que pour assurer sa subsistance économique, à des impératifs, à des tensions, à des occupations qui accaparent l’essentiel de son temps et de son esprit. Il est du devoir du politique, dont les contraintes se limitent à gérer justement les conflits et à préserver la tranquillité sociétale sur le long terme, de tenir informé la population qui l’a mené à son poste dans le sens d’une compréhension optimale, mais non alarmiste, des réalités, des dangers, des opportunités de la sphère globale qui est désormais la nôtre.

Courroie de transmission entre les réalités militaires et celles, parfois fort éloignées, de la société civile, le politique a une responsabilité incommensurable dans la trinité étatique. Si, par paresse ou désintérêt, il faillit à son obligation d’information publique tout autant qu’il ignore les avis et suggestions des militaires, il affaiblit fatalement la mécanique qui gère les situations conflictuelles.


- L’axe « population » de la trinité :

Observant les bouleversements engendrés par la Révolution française, Clausewitz notera avec justesse la prééminence de cet acteur sur les autres, une place de choix qui n’a cessé de se renforcer avec le temps : substance de l’outil militaire dont il fournit la matière brute ; décideur, si ce n’est du début des hostilités, en général de son aboutissement ; centre de gravité essentiel à rallier dans le cadre des guerres insurrectionnelles, ce pôle a acquis aujourd’hui une importance qui est facilement comprise mais dont la gestion correcte reste délicate.

Car l’humeur des citoyens est volatile et varie en fonction des informations qu’il reçoit, d’une part, et de la façon dont il les décrypte, d’autre part. En définitive, s’assurer du soutien de la population suppose de lui fournir à la fois une information correcte et adéquate mais aussi les outils lui permettant de l’interpréter dans le bon sens. Bombarder, comme cela semble être trop souvent le cas, le peuple de nouvelles incessantes sans qu’il lui soit possible de tirer le vrai du faux, l’intéressant du négligeable, n’apportera aucun résultat positif. De même, le maintenir dans une certaine ignorance parce qu’on suppose, à tort, qu’il n’est pas suffisamment armé pour affronter des nouvelles potentiellement déstabilisantes est un lourd pari sur l’avenir : si un événement traumatisant vient s’inviter dans le cocon artificiel ainsi bâti, la réaction sera totalement disproportionnée. C’est d’ailleurs sur cette « infantilisation » de l’opinion publique occidentale que comptent les terroristes agissant dans nos murs pour accroitre l’impact de leurs actions.

D’un autre côté, imposer à l’opinion publique un trop plein d’images traumatisantes sans lui fournir les capacités, les grilles de lecture, qui lui permettront d’appréhender au mieux, voire de relativiser ces nouvelles, peut affaiblir sa volonté. On a coutume de dire que la guerre du Vietnam a été perdue dans les salons de l’Amérique profonde avant de l’être sur le terrain. Ce n’est pas faux : inondée sous les images chocs, tétanisée par la violence qui tranchait si manifestement avec leur quotidien, privée d’outils de compréhension adéquat en provenance des « loyalistes » lors même que les insurgés disposaient de puissants relais dans les média, une majorité de citoyens a fini par croire que ce conflit ne pouvait pas être gagné et que sa poursuite supposait un cout inacceptable.

Car il ne faut pas oublier que la population occidentale constitue justement la cible privilégiée des actions psychologiques adverses, même et surtout parce qu’elle se trouve loin des zones de combat. Son ciblage participe à l’asymétrie utilisée par l’ennemi : ne pouvant espérer vaincre la force sur le champ de bataille, il a en revanche quelques chances de persuader ceux qui nourrissent celle-ci de lui retirer leur soutien. La guerre asymétrique, la guerre contre-insurrectionnelle, est d’abord une guerre pour l’influence. Celui qui obtient l’avantage dans ce domaine emporte finalement la partie.

Pour se prémunir des coups psychologiques de l’adversaire, la population doit donc recevoir, dans la mesure du possible, des informations utiles et exactes[iii], mais aussi posséder l’éducation lui permettant de tirer de celles-ci une synthèse dont elle pourra assimiler utilement les leçons au lieu d’en rester à l’écume des choses. L’intérêt pour les affaires du monde et ses lignes de fracture ne va pas forcément de soi pour des citoyens accaparés par leurs occupations quotidiennes, il est donc de la responsabilité des autres acteurs de la trinité de susciter, de provoquer cet intérêt pour le plus grand bénéfice de tous. Encore une fois, il est contre-productif sur le long terme de laisser l’opinion publique succomber à la « tentation de l’ignorance »[iv].


CONCLUSION :

En définitive, tout le mécanisme trinitaire est lié à la notion de « conscience » : chaque pôle doit être conscient à la fois de l’existence de la trinité, de sa place dans l’articulation vertueuse et des devoirs qu’elle lui impose. Cette révélation est exigeante mais libératrice puisqu’elle rajoute des obligations tout en définissant clairement le rôle de chacun, son influence sur les décisions finales aussi. Le citoyen, qui ne se vivra plus seulement comme un pion économique mais bien comme un acteur essentiel de la sécurité globale, se chargera de responsabilités exigeantes mais transcendera aussi ses difficultés quotidiennes et prendra mieux conscience des interactions qui existent entre lui et les autres qu’il côtoie, pas toujours de manière aimable.

La trinité des sociétés occidentales marche-t-elle efficacement ? Disons qu’elle fonctionne. Est-elle à son maximum de potentialité ? Non, clairement non : tant que la « conscience trinitaire » ne se sera pas diffusée harmonieusement dans tous ses axes, le mécanisme ne pourra jouer à plein. Cette révélation du rôle et de la place de chacun peut se faire contrainte et forcée, dans la douleur. Il est bien sur préférable que les décideurs commencent à l’instiller peu à peu, avant que les événements n’obligent à sa prise en compte juste et complète.


[i] Pour un exposé plus détaillé des menaces actuels, le lecteur se reportera, entres austres, aux articles déjà parus sur ce thème dans ses pages : « Défense et sécurité stratégique : trois ou quatre cercles ? » et la première partie de cette série de réflexions.

[ii] Ce qu’on appelle la « juste suffisance technologique ».

[iii] Le mensonge, à des fins de propagande, est une fausse bonne idée dans un cadre démocratique : s’il peut servir les intérêts des décideurs qui les utilisent à court terme, sur le temps long des guerres actuelles, ils lui seront fatalement reprochés.

[iv] L’ensemble de cet argumentaire se rapproche en fait grandement du concept de résilience, tel que développé par Joseph Henrotin. Voir notamment « La résilience dans la défense anti-terroriste, proposition de déploiement stratégique ».

2 commentaires:

Athéna et moi... a dit…

Bonjour François : si, si, amiral ;o) Il ne l'était pas au moment du passage de l'interview (suite d'ailleurs à sa présentation du CDEF) mais il devait l'être au moment de la parution du DSI.

Bonne soirée,

JH

François Duran a dit…

Cher Joseph,
Après quelques recherches, il s’avère que vous avez… raison !
Depuis décembre 2006, le capitaine de vaisseau (capitan de navio) Jésus Alberto Bejarano Marin a été élevé au grade de contre-amiral (contralmirante), grade qu’il occupait toujours le 14/02/08 (dernière info en date que j’ai sur lui). Bon, je ne vais pas pinailler : contre-amiral, ce n’est pas amiral sauf qu’en France l’usage est bien d’appeler simplement « amiral » tous les officiers généraux de la Marine Nationale. Voilà qui m’apprendra à faire trop confiance aux publications du CDEF et à contrarier le vigilant rédac’ chef adjoint de DSI…
Presque aussi grave, je me rends compte que j’ai odieusement mutilé le nom du contre-amiral Marin dans mon article en remplaçant un «n » par un « b », erreur que je vais corriger de ce pas parce que c’est pas sympa de maltraiter les noms de famille des gens, même lorsqu’ils sont compliqués pour nous autres, gaulois ; )))
Bonne soirée.