Pour appréhender correctement les phénomènes conflictuels actuels, il est indispensable d’en revenir à l’œuvre de Clausewitz. Sa trinité est la conséquence directe, l’inscription dans le cadre étatique de son affirmation selon laquelle la guerre est un acte politique : pour mener cet acte à son terme désiré, le corps social dans son entier doit y participer pleinement.
Sans doute le moment est-il venu d’examiner si la trinité sociétale occidentale est à son maximum ou si, à l’inverse, elle patine, montre des signes de faiblesses et ne mériterait pas d’être revivifiée.
Mais avant de rentrer dans le détail de cet état des lieux, refaisons un point sur ce qu’est la trinité et sur son caractère incontournable.
1. L’organisation trinitaire : une invention lumineuse et durable.
Soyons justes, Clausewitz n’invente pas[i] sa « remarquable trinité » : il la révèle, la rend visible en scrutant le phénomène guerrier jusqu’à y déceler trois grands acteurs dont l’interdépendance, les relations, le flux existant entre eux, crée, entretient et commande finalement la victoire ou la défaite. Pour prendre une métaphore physiologique, la volonté, produit du cerveau de l’homme, a besoin pour s’exprimer qu’un fluide vital la traverse. Ce sang qui l’irrigue et lui confère sa puissance, c’est la trinité : le muscle cardiaque qui doit pomper sans cesse faute de quoi la volonté s’effondre, sans souffle, privée de son énergie. Comme un être humain s’éteint lorsque son cœur cesse de battre ou que son cerveau arrête de fonctionner, la mécanique de la guerre a besoin, elle aussi, de ces deux impératifs pour exister : une volonté implacable que nourrit une trinité harmonieuse et durable. Mais, parce que la source de la guerre est toujours la volonté antagoniste contre l’Autre, le muscle trinitaire se contracte lui aussi parce que chacun de ses membres, et tous ensemble, ressentent cet appel volontaire qui les mène à l’action violente. Mais voyons cela concrètement.
Un Etat en guerre (Clausewitz raisonne essentiellement en termes d’Etats mais les mécanismes qu’il décrit peuvent aussi s’appliquer à des acteurs non étatiques, nous le verrons plus loin) est un grand corps composé de trois parties : son gouvernement, son armée, sa population. Le politique commande l’action, le militaire l’exécute et le peuple la nourrit de ses membres. Mais le mouvement ne s’arrête pas là : les décideurs militaires peuvent influer sur la direction politique, les décisions politiques et militaires vont avoir des conséquences sur le soutien populaire et ce dernier, in fine, détermine les capacités des deux autres. Une trinité qui fonctionne en parfaite harmonie est invincible à moins qu’elle ne s’oppose à une autre, toute aussi ferme et résolue[ii].
A l’inverse, si des déséquilibres ou des frictions apparaissent entre les membres, la volonté globale sera affaiblie au point de mourir, brutalement ou à petit feu. Ainsi, une guerre qui ne serait plus soutenue par la population serait perdue, quand bien même militaires et politiques voudraient la poursuivre (le Vietnam illustre bien ce cas) ; un gouvernement qui insisterait pour partir en guerre malgré l’opposition des deux autres serait rapidement renversé, de même qu’une armée, ou une partie de celle-ci, subirait les foudres du pouvoir politique et de la population si elle souhaitait poursuivre une guerre qui ne serait plus ressentie comme gagnable ou nécessaire (on songe au putsch des généraux d’Alger) ; on voit peu de cas où la population aurait poussé son armée et son gouvernement à entrer en guerre contre leur gré, mais c’est parce que ces deux institutions, décisionnaires de haut niveau, parviennent en général à calmer les ardeurs passionnelles qui inspirent au peuple de tels sentiments belligènes
En tout état de cause, la composante « population » a pris, depuis la Révolution, le pas sur les deux autres, d’autant plus aujourd’hui que les nouvelles technologies de l’information abreuvent le citoyen de signaux qui vont influencer son soutien. Du reste, la lutte pour l’influence du et sur le peuple est une lutte pour le contrôle et la gestion efficace de l’information.
Mais, et cela peut sembler paradoxal, le conflit peut se poursuivre encore quelque temps bien qu’ayant perdu tout soutien populaire. Cela tient à la nature, à la vie propre de la guerre, mais aussi à l’erre[iii] acquise par le mouvement guerrier. Cette poursuite des hostilités, malgré la volonté d’en finir de l’une des parties, peut permettre soit de regagner la confiance perdue, soit de projeter sur le ou les acteurs demeurant belliqueux la colère du peuple (au-delà de ses causes sociales intrinsèques, la révolution de 1917 s’est lourdement appuyée sur le refus général du peuple russe de continuer la guerre).
On le voit, la trinité est une découverte à la fois lumineuse et qui, comme toutes les grandes avancées intellectuelles, génère de la complexité car les rapports qu’elle met en lumière ne sont pas uniquement dictés par la raison, fluctuent en fonction des événements et demandent une gestion fine pour parvenir à efficacité maximale.
Une chose est certaine, néanmoins : lorsque deux volontés antagonistes choisissent la violence pour débrouiller leur conflit, ce n’est pas la mieux armée, matériellement parlant, qui vaincra ; c’est bien celle qui saura disposer d’une trinité puissante et persistante dans l’effort.
2. La trinité clausewitzienne chez les acteurs non étatiques d’aujourd’hui.
Certains auteurs[iv] on pu penser un moment que la multiplication des acteurs non étatiques dans les guerres contemporaines, voire même que la quasi disparition des conflits entre Etats, avaient rendu caduque la guerre trinitaire. Comme bien souvent lorsqu’on annonce un changement fondamental de la nature de la guerre, cette critique ne résiste pas à l’analyse. La trinité clausewitzienne reste encore et toujours valable, à la fois pour les Etats traditionnels mais aussi pour les mouvements insurrectionnels structurés actuellement en lutte contre nous.
Certes, ils ne disposent pas de gouvernements légaux et leur outil militaire est différent du nôtre (même si sa finalité reste la même). Mais tout ceci participe à l’asymétrie qu’ils recherchent justement pour contourner la puissance écrasante qui s’oppose à eux. Du reste, il y a dans cette manière de considérer avec mépris, lorsqu’on ne nie pas carrément leurs existences, toutes les organisations qui différent de ce modèle que nous espérons proche de la perfection et qui est le nôtre, une perversion intellectuelle qui amène à dénier à l’Autre antagoniste sa qualité de Sujet, capable de réflexion, d’adaptation, d’invention, d’intelligence. Une erreur d’autant plus fatale que lui ne se laisse pas aller à commettre la même en sous-estimant la puissance que nous lui opposons.
La guerre a été, est et restera un acte politique : tout groupe humain qui choisit ce moyen pour imposer sa volonté à autrui doit, ne serait-ce que pour survivre, adopter un comportement trinitaire, même s’il nous semble embryonnaire, incomplet ou nébuleux. Du reste, il le fait sans même en avoir conscience… Ainsi, une Cause apparaîtra (quel rassemblement d’hommes accepterait de tuer et/ou de mourir pour rien ?[v]), laquelle attirera des thuriféraires plus talentueux que d’autres : ils formeront le pôle « politique » de la trinité. De la même manière, certains s’orienteront vers le pôle « militaire ». Enfin, puisqu’une organisation insurrectionnelle doit gagner le soutien de la population pour assurer son existence et, éventuellement, sa victoire, le peuple complétera la trinité, acteur majeur, centre de gravité du conflit.
Bien sur, le comportement et les interactions entre les pôles militaires et politiques peuvent être fort variables en fonction de l’idéologie (la Cause), des moyens ou simplement du stade de développement des mouvements armés minoritaires : certains vont disposer d’un encadrement solide et stable, très directif (cas du Hezbollah ou des FARC) ; d’autres vont tirer leur force d’une direction lointaine, nébuleuse, presque fantasmatique et qui se contentera de vagues mots d’ordres que les cellules d’activistes suivront (ou pas) en fonction de leurs potentiels respectifs (cas d’Al Quaïda).
De toutes les manières, deux éléments resteront inchangés par rapport aux entités étatiques traditionnelles : l’existence (l’évidence) de la trinité et l’importance décisive de la population. En revanche, ces mouvements ne peuvent compter sur l’erre générée par les lourdes structures qu’elles affrontent : si les actions politiques et militaires s’arrêtent, c’est que le mouvement a été vaincu.
CONCLUSION PROVISOIRE :
Désormais que nous avons rappelé les principes intangibles de la « remarquable trinité », nous regarderons plus en détail son fonctionnement dans nos sociétés occidentales afin d’en déterminer d’éventuelles faiblesses et dysfonctionnements. Ce sera l’objet de la prochaine partie de ces réflexions.
[i] A moins qu’on ne prenne le terme dans son acceptation en droit : « Le fait de trouver, par hasard ou par recherche, un objet caché ou perdu ».
[ii] Auquel cas, une dangereuse symétrie s’installe qui rend quasi impossible l’issue des combats, du moins jusqu’à ce que l’un des protagonistes ne cède ou qu’il découvre une méthode de contournement de la puissance adverse : c’est alors la dissymétrie ou l’asymétrie qui vont permettre à l’un de vaincre l’autre.
[iii] Au sens maritime du terme, c'est-à-dire le mouvement d’un bâtiment dont les machines sont arrêtées mais qui continue à avancer grâce à la vitesse acquise.
[iv] Cf. Martin Van Creveld, « La transformation de la guerre ».
[v] Attention, nous parlons bien ici d’un « rassemblement » d’hommes, non d’un individu esseulé qui, dans sa démence, tue et meurt pour des raisons qui n’appartiennent qu’à lui. Nous ne sommes plus dans le cadre de la polémologie ici, mais dans celui qui se situe à la frontière de la criminologie et de la psychiatrie…














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