mercredi 12 mars 2008

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA GRAMMAIRE ACTUELLE DE LA GUERRE – 1

DE LA PERMANENCE DE LA GUERRE A LA GUERRE PERMANENTE ?


C’est une évidence désormais largement acceptée par tous que de reconnaître la pérennité de la nature profonde de la guerre : choc des volontés ; acte politique des communautés humaines à travers les âges ; décision a priori rationnelle mais qui génère de l’incertitude à loisir et dont l’expression opérationnelle fait largement appel à l’irrationalité ou, du moins, à la rationalité limitée ; création autogène de la volonté de l’homme, aussi, qui possède sa nature propre et tend à se défaire des chaînes qui la brident pour finir par exister pour elle-même sans qu’il devienne possible, parfois, d’en distinguer une fin acceptable[i]. Pourtant, si l’essence de la guerre subsiste à travers le temps, son existence évolue au rythme de la marche de l’homme, explorant de nouveaux champs spatiaux, techniques, sociétaux, culturels, politiques, épousant et s’adaptant aux dernières créations de l’esprit qui la convoque de loin en loin.

Ne pas comprendre le phénomène, c’est se condamner à le subir. Or, lorsqu’elles s’éveillent parfois à la vérité de la guerre, nos opinions publiques sont saisies d’effroi devant l’ampleur de la tâche, des sacrifices qu’elle implique, du danger qu’elle fait peser sur eux. Un oubli salutaire peut sembler un refuge provisoire. Mais si les civils qui vaquent à leurs occupations peuvent se permettre d’ignorer, pour un temps, cette réalité perturbante, c’est là un luxe qui est interdit aux deux autres membres de la trinité sociétale : les décideurs et acteurs politiques et militaires.

Tentons ici de faire un point sur la grammaire actuelle de la guerre en examinant justement en quoi son existence, ses expressions, ont muté dernièrement pour prendre une forme, voire même des formes, auxquelles il faut s’adapter sans tarder. Car la guerre est un joueur d’échec qui commence toujours la partie avec les « blancs », bénéficiant de l’initiative et imposant généralement ses surprises à des participants d’autant plus déconcertés qu’ils pensaient, de manière bien présomptueuse, pouvoir dominer le phénomène.

Ces modestes réflexions chercheront à emprunter des voies à la fois politique, militaire et sociétale, puisque penser à l’une sans prendre les autres en compte reviendrait à ignorer l’une des facettes du problème. C’est ainsi que nous tâcherons de ne pas trop délier les interactions qui existent entre elles pour parvenir à la fois à une lecture la plus correcte possible du phénomène conflictuel contemporain tout en essayant de voir comment s’y adapter et même en anticiper de façon acceptable les probables évolutions. De même, il faudra chercher comment répondre de manière adéquate à ces changements. Par souci de commodité, l’accent sera mis sur la situation occidentale – il est plus aisé de raisonner sur ce qu’on connait le mieux – tout en gardant bien présent à l’esprit que la complexité géopolitique actuelle impose d’élargir souvent cette vision restrictive à des champs plus vastes.

Mais il faut sans doute commencer par le commencement et voir en quoi la grammaire actuelle de la guerre est différente de ce qu’elle fut il y a encore une poignée d’années. L’Histoire gravit des marches sans que les hommes qui la vivent aient parfois conscience, sur l’instant, de s’être propulsés dans une ère nouvelle. A l’évidence, un pas fut franchi avec la fin de la Guerre Froide. Tentons tout d’abord de voir dans quelles étranges contrées il nous a menées.


- De la permanence de la guerre à la guerre permanente ?


- La guerre, sinistre et éternelle compagne de l’histoire des Hommes.

Une lecture cynico-réaliste regardera volontiers les états de paix, dans l’histoire, comme des accidents obligés, de brèves pauses nécessaires à la respiration des sociétés avant qu’elles ne reprennent ce qui semble être leur activité quasi permanente : la guerre qui fait avancer le destin des hommes dans la souffrance et le sang. Une telle approche est sans doute perturbante mais elle n’est pas fausse : les progrès politiques, sociaux, technologiques voire même médicaux ont souvent accompagné ou sont nés des conflits qui embrasent régulièrement le monde, lorsqu’ils ne portaient pas en germe, dés leur apparition, les guerres qui allaient les utiliser, les prendre pour prétexte ou les porter à efficacité maximale. Le fait qu’il n’y ait eu que deux guerres véritablement mondiales qui furent déclarées et menées ne doit pas faire illusion. De tous temps, les sociétés se sont construites dans le conflit, pendant ou juste après lui, filles du dernier en date.

Il est donc aisé de penser que la guerre, le conflit, la confrontation, sont le destin de l’homme lors même que les périodes de paix ne seraient que la rumination et l’assimilation des conséquences de tous ordres que le précédent a engendré. Assimilation qui aboutit à des progrès qui aboutissent eux-mêmes, quasi invariablement, à un nouveau conflit.

Paradoxalement, l’homme, par culture si ce n’est par nature, est résolument hostile à la guerre. Qui osera prétendre froidement, raisonnablement, qu’il désire la guerre et son cortège de morts, de souffrances, de destructions et d’incertitudes ? L’homme parle sans cesse de paix et fait sans cesse la guerre. Pire : plus il parle de la paix et plus il semble se préparer inconsciemment à devoir subir une nouvelle guerre. Ainsi, pour rester dans l’âge contemporain, la déclaration de paix au monde de 1789 sera suivie de deux décennies de conflits effroyables que l’idéologie qui sous-tendait cette belle intention portait justement en elle sans le savoir. La Grande Guerre devait être la « der des ders » alors même que les conditions de son achèvement construisirent la chrysalide qui allait donner naissance à une nouvelle guerre, plus atroce et dévastatrice encore. La certitude de la destruction mutuelle assurée, « l’équilibre de la terreur » engendré par les armes nucléaires a pu laisser croire à la fin des conflits d’ampleur mondiale ? Las, par la loi éternelle du contournement, la volonté de l’homme a trouvé le moyen de recourir à la violence sans provoquer la déflagration finale. Certes, les conflits interétatiques se sont fait moins nombreux depuis 1945, mais les morts n’en continuent pas moins de s’amonceler au pied de l’autel de la guerre, par millions, sans uniformes, femmes et enfants compris. Si l’hiver nucléaire ne s’est pas abattu sur le monde, la guerre a étendu son emprise partout et à toutes les couches de la société jusqu’à devenir, même à faible dose, une donnée permanente, apparemment éternelle de nos préoccupations politiques et stratégiques.


- Des guerres de faible intensité ou un état de guerre permanent ?

Le dernier avatar de cette illusion de la paix est survenu juste après l’effondrement de l’adversaire communiste : la fin du mortel bras de fer qui opposait les deux blocs antagonistes les plus puissants jamais engendrés a, une nouvelle fois, brouillé et enflammé les esprits. « Fin de l’histoire » pour les uns, « dividendes de la paix » à recueillir pour les autres, l’aveuglement n’a pas survécu longtemps à la vérité éternelle de la guerre. Car le carcan de fer qui retenait certaines passions, en se brisant, a réveillé des volontés irrédentistes trop longtemps tues : conflits interethniques, réveil de revendications religieuses jusque là étouffées… De même, certains conflits périphériques, apparemment anodins et qui contribuaient à affaiblir l’adversaire, en manipulant dangereusement des passions explosives, ont semé les graines des fruits amers que nous récoltons aujourd’hui.

Qui aurait pensé, il y a deux décennies à peine, que nos troupes, quasiment dans la même proportion numérique, auraient remplacé l’Armée Rouge honnie en Afghanistan, qui plus est pour lutter contre le même adversaire, ou presque, et avec aussi peu de résultats ?

Les interventions extérieures, durant la Guerre Froide, se limitaient à quelques brèves incursions violentes en territoire hostile pour mater d’incertaines rebellions qui venaient menacer nos amis au pouvoir sur place ou nos concitoyens, interventions généralement suivis d’un retrait rapide de la force une fois les agitateurs châtiés (Kolwezi, Panama, Grenade, Tchad). Au pire, dans les guerres de décolonisation et/ou les guerres subversives, nos armées affrontaient un ennemi dont elles percevaient mal la nature et qui mettait en échec nos procédés jusqu’à affaiblir fatalement nos volontés collectives. Une fois cet échec acté par l’autorité politique, la force se retirait là aussi, certes défaite et humiliée, mais dont seule une fraction, finalement, avait été détruite. En tout état de cause, la guerre ou la paix étaient relativement bien définis et il était toujours possible de quitter un conflit sans risquer la poursuite par un ennemi trop content de savourer sa victoire. Des deux côtés, on savait quand commençait et quand s’achevait la guerre.

Cette distinction nette et commode semble aujourd’hui avoir vécu et nous sommes entrés dans une ère de conflit permanent, à basse tension générale mais qui connait de brusques accès de violence qui viennent, d’ailleurs, s’inviter jusque chez nous et sans qu’on sache très bien en voir le bout. Les opérations extérieures, de sécurisation, d’interposition ou de maintien de la paix, ressemblent fort à des guerres sans fin, peu couteuses en vies humaines mais qui accaparent l’essentiel de nos forces dans des missions dont on perçoit mal le but.

Parallèlement à cette situation déjà inconfortable, la guerre, à l’aune de la mondialisation, a envahi des espaces jusque là relativement préservés : c’est la guerre « hors limites », loin des champs de batailles habituels, qui ne tue pas directement mais relève de ce même échange antagoniste entre les volontés. Guerre économique, guerre d’influence, lutte pour le contrôle des richesses et des espaces stratégiques : ces guerres sans morts, du moins chez nous, participent à l’insécurité générale qui ronge le moral de nos sociétés et plonge les peuples dans l’inquiétude.

Enfin, nous voyons aujourd’hui s’éveiller des puissances colossales qui déploient peu à peu leurs muscles, disposent d’un potentiel phénoménal et dont les motivations et objectifs demeurent largement du domaine de la spéculation. Qui peut dire où en seront, ce que feront la Chine ou l’Inde dans dix ans, dans une génération ? Ces pays-continents sont des géants qui s’ébrouent et qui croissent, lentement mais surement. Quelle sera leur attitude à notre égard ? N’y a-t-il vraiment aucun risque de les voir, du haut de leur nouvelle grandeur, regarder avec envie voire hostilité nos vieilles nations engluées dans des conflits sans gloires et qui ne rêvent que de paix.


CONCLUSION (provisoire) : SI VIS PACEM PARA BELLUM.

Etrange paradoxe, infinie complexité de l’esprit humain lorsqu’il pense en collectivité : pendant tout l’affrontement est-ouest, nous nous sommes préparés à la guerre et nous avons eu la paix tandis que, désormais, nous ne pensons, ne parlons, ne voulons que la paix lors même que nous sommes d’ores et déjà en guerre, certainement pour très longtemps et dans une proportion qui ne peut que croitre : guerres actuelles qui usent graduellement nos armées dans des déploiements dont on ne voit pas le bout ; guerres antiterroristes, par définition infinis ou presque ; conflits « hors limites » qui malmènent nos forces vives, matérielles et immatérielles, dans des luttes pour l’influence que nos adversaires théorisent lors même que nous voulons les ignorer ; guerres probables ou possibles, conventionnelles ou non, que le monde qui vient, incertain et changeant, prépare certainement à notre insu.

Comment remédier à cet aveuglement qui nous touche, occidentaux, plus que d’autres ? Sans doute un début de réponse sera-t-il trouvé en allant examiner le moteur de toute nation en conflit : la trinité clausewitzienne. En soulevant le capot pour regarder de plus prés cette source d’énergie et de volonté, invincible lorsqu’elle tourne à plein mais dévastatrice si elle patine, nous aurons vraisemblablement un début d’explication à cette dangereuse apathie dans laquelle nous nous enfermons ainsi que quelques pistes permettant d’y remédier. C’est ce que nous verrons dans le prochain chapitre.


[i] Cette sensation que la guerre a acquis sa vie propre est particulièrement sensible dans les écrits des combattants de la guerre de 14-18. On songe à cette phrase terrible, découverte dans une lettre prise sur le cadavre d’un officier allemand pendant la bataille de Verdun : « cette guerre n’aura pas de fin, jusqu’à ce que le dernier français et le dernier allemand ne sortent de leurs tranchées pour s’égorger avec des couteaux de poche ou les ongles de leurs mains.» Quelle façon plus poignante de décrire un phénomène auquel on participe mais qui semble avoir échappé à tout contrôle, tel un incendie qui ne s’éteindrait plus que faute de combustible ?