Peu d’hommes, aujourd’hui, peuvent
simplement tenter d’imaginer ce que furent les horreurs de la Première Guerre Mondiale, la vie des tranchées, la terreur des bombardements d’artillerie, l’angoisse précédant l’attaque, la souffrance de perdre des camarades par centaines, par milliers, en quelques minutes, fauchés par les mitrailleuses, hachés par les Minen, renversés par les grenades, asphyxiés par les gaz, enterrés sous les obus. Et plus aucun, désormais, ne peut, ayant porté l’uniforme français, raconter ce qu’il était le seul à pouvoir encore transmettre.
Avec Lazare Ponticelli, c’est un héros de la France qui s’est éteint hier. Un vrai héros qui nous montre, tout le long de sa vie, la voie du courage, du sacrifice et du dévouement pour cette Patrie qu’il avait choisie, que personne ne lui a imposée et dont il fut l’un des fils adoptifs les plus admirables. Honneur à lui et à tous ceux qui ont combattu pour la France durant ces terribles années ! Puissions-nous être dignes de leur héritage et des sacrifices surhumains qu’ils ont consentis.
Car c’est désormais à nous de porter haut le flambeau. Celui de la mémoire, bien sur, mais, plus encore, celui de l’exemple qu’ils nous renvoient depuis leurs tombeaux, illustres ou anonymes, nécropoles grandioses, cimetières fleuris ou simples fragments de cette terre de France qui a avalé leurs restes martyrisés, leur a offert finalement la sépulture la plus belle, la plus humble et la plus digne du don de leurs vies. Ils reposent aujourd’hui tous en paix, ces glorieux ancêtres, débarrassés du poids de ce qu’ils ont du traverser. Sachons nous souvenir et avoir le courage tranquille, la modeste fierté de ces humbles héros. Il n’est pas de chemin d’homme plus honorable, plus terrible aussi, que celui suivi par ceux dont Lazare Ponticelli était le dernier exemple.
Les récits de leurs exploits, de leur courage, même de leurs humaines faiblesses, doivent nous transporter vers d’autres contrées, vers d’autres valeurs que celles qui nous submergent trop souvent et qui ont si peu à voir avec les sacrifices endurés par d’autres pour nous permettre de choisir, justement, les voies qui seront les nôtres. Tentons, car c’est difficile, de nous montrer, dans un contexte pourtant infiniment plus favorable, dignes et modestes, courageux et persistant dans l’effort, fraternels et conscients de notre héritage. Tachons aussi, et cela semble si dérisoire mais c’est déjà un grand pas qui, une fois franchi, change la vie du tout au tout, d’aimer cette Patrie qu’on nous a, pour la plupart, donnée en cadeau sans que nous n’ayons rien eu à demander.
Lazare Ponticelli avait choisi la France. Il s’est battu pour elle, non seulement pendant la Grande Guerre mais aussi dans la Résistance. Par son travail il a participé à son développement économique. Cette France que certains ont le sentiment de subir, c’était sa volonté, son choix d’homme libre et il a payé le prix de cet amour de son sang, de sa sueur et de ses larmes. Que cet exemple transcende nos difficultés quotidiennes et qu’un bienfaisant vertige nous saisisse à l’évocation de tous ses noms gravés sur les monuments aux morts de nos villages ; que leurs lectures nous fassent enfin comprendre que nous ne sommes pas juste des individus esseulés dans un monde d’êtres solitaires et sans liens, mais que nous appartenons bien tous, si nous le voulons bien, à une communauté d’hommes qui mérite plus que le respect.
Lazare Ponticelli n’a pas disparu : il s’est simplement assoupi du sommeil des justes en nous tendant son fardeau pour que nous le portions à notre tour. Soyons en dignes. Que nos enfants et petits-enfants, lorsqu’ils sont en âge de comprendre, connaissent l’histoire, leur histoire, notre histoire, indépassable, éternelle et qui nous façonne et nous modèle sans même que nous en soyons conscients. Pénétrons nous de cette mémoire en lisant les livres et les lettres de ces héros, recueillons nous sur les lieux de leurs sacrifices. Que toujours, dans nos cœurs et nos esprits, il subsiste une place pour ceux qui sont morts pour que nous puissions, aujourd’hui, avoir même le choix de les ignorer.
Pour finir, je vous livre un extrait qu’on m’a fait parvenir il y a déjà quelques temps et qui illustre parfaitement ce que fut l’horreur de la Grande Guerre, l’état d’esprit des combattants. Merci à celui qui me l’a fait connaître (il se reconnaitra s’il me lit). En le parcourant, ayons tous une pensée pour le dernier poilu et pour tous les combattants qui ont participé à ce terrible conflit. Leur mémoire, aujourd’hui, c’est nous.
Erich Maria Remarque, dans Après, paru en 1930 (cité dans Masson, L’Homme en guerre) :
Le lendemain matin, nous sommes en ligne pour la dernière fois. On tire à peine. La guerre est finie et dans une heure nous allons partir. Jamais nous n’aurons plus à revenir ici… Une fois partis, ce sera pour toujours.
Nous détruisons ce qu’il y a lieu de détruire. Pas grand-chose, quelques abris ; puis, l’ordre de retraite arrive.
C’est une minute inouïe. Debout les uns à côté des autres, nous regardons au loin. Un brouillard léger rampe sur le sol et nous distinguons parfaitement la ligne des entonnoirs et des tranchées. Ce ne sont à vrai dire que les dernières lignes, car notre observatoire, quoique toujours dans la ligne de feu, fait lui-même partie des positions de réserve. Que de fois avons-nous suivis ces boyaux autant pour monter aux tranchées que pour en redescendre – les rangs éclaircis…
Le paysage uniformément gris s’étend devant nous. Au loin, ce qui reste du petit bois : quelques troncs hachés ; puis, des ruines du village, dominées par un grand pan de mur solitaire qui a résisté à tout.
· Oui, dit Bethke, pensif, on est resté quatre ans là-dedans.
· Tu parles, acquiesce Kosole – et maintenant, c’est la fin pure et simple.
· Les gars…, les gars…, Willy s’appuie contre le parapet, c’est vraiment drôle, hein ?
Immobiles, les yeux fixes, nous regardons la ferme, la carcasse du bois, les monticules, la ligne à l’horizon… Ces éléments d’un monde effrayant et d’une vie implacable. Et maintenant, tout cela va rester en arrière, simplement, s’évanouir peu à peu, au rythme de nos pas. Dans une heure, tout aura disparu au point qu’on pourrait croire que cela n’a jamais existé. Comment comprendre ?
Et nous qui sommes là, qui devrions rire et hurler de joie, nous n’éprouvons qu’une vague pesanteur à l’estomac comme si, ayant bouffé un balai, nous étions sur le point de vomir.
Personne ne trouve rien à dire. Ludwig, qui s’appuie avec lassitude au bord de la tranchée, lève la main, comme pour faire signe à quelqu’un, là-bas, en face.
Heel apparaît. « Pouvez pas vous en séparer, hein ? Oui, maintenant, la saleté va commencer. »
Ledderhose le regarde, étonné : - pourtant, ça va être la paix, maintenant.
· Hé, précisément, la saleté, dit Heel ; et il s’éloigne avec la figure d’un homme dont la mère vient de mourir.
· Beaucoup des nôtres sont restés là-bas, dit Ludwig.
… C’est vrai. Beaucoup des nôtres sont couchés là. Mais jusqu’ici, nous n’avions jamais aussi bien réalisé ; nous étions restés tous ensemble, les uns près des autres : nous, dans nos tranchées, eux, dans leurs fosses, séparés par quelques poignées de terre. Ils nous avaient un peu devancés, un peu seulement, puisque chaque journée voyait diminuer notre nombre et augmenter le leur. Il arrivait souvent que nous ne sachions pas si nous étions encore vivants ou déjà des leurs. Il arrivait même aussi que des obus les fissent remonter vers nous : c’étaient des os délabrés projetés en l’air, des lambeaux d’uniforme, des têtes humides, décomposées, déjà terreuses qui, arrachées par le bombardement à leurs abris effondrés, revenaient encore une fois dans la bataille.
Nous n’y trouvions rien d’effrayant, nous étions trop près d’eux pour cela… Mais maintenant, nous allons rentrer dans la vie, tandis qu’eux resteront ici…
Ludwig, dont le cousin est tombé dans ce secteur, se mouche d’un revers de main et tourne les talons. Nous le suivons lentement, nous arrêtant plusieurs fois encore pour regarder alentour.
Et alors, immobiles, nous nous rendions compte soudain que tout ça, là devant, cet enfer d’horreur, ce coin de terre martyrisé, crevé d’entonnoirs est attaché au plus intime de notre être ; on dirait presque – malédiction ! Si seulement cette absurdité qui nous dégoûte à vomir n’était pas en jeu ! – on dirait presque que ce coin de terre nous est devenu familier comme une partie douloureuse et tourmentée et que nous lui appartenons – tout simplement.
Nous hochons la tête, à cette pensée… Est-ce le fait des années perdues que nous laissons derrière nous ? Est-ce encore à cause des camarades qui sont couchés là-bas ? Ou enfin, est-ce la désolation qui pèse sur cette terre ? Mais une détresse profonde nous empoigne jusqu’aux moelles, si profonde que nous en aurions hurlé.
Puis, nous nous mettons en marche.
NOTE :
Sur le support vidéo de ce blog, vous pourrez trouver deux séquences d’hommage à Lazare Ponticelli.














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