samedi 8 mars 2008

MORT D'UN SOLDAT FRANÇAIS AU SOUDAN.


Au mois de décembre dernier, j’avais déjà eu l’occasion d’expliquer dans ces pages l’immense perplexité (pour ne pas dire plus) que m’inspiraient les velléités d’intervention de nos forces dans la crise du Darfour. Sous couvert de bons sentiments et d’une volonté de faire la preuve des capacités militaires de l’UE, toute cette affaire ressemblait fort à une immense usine à gaz, politiquement mal fichue, initiée dans l’urgence, sans vision stratégique, sans moyens adéquats et sans objectifs de sortie tangibles. Bref, un « yakafokon » humanitaire de la pire espèce où nos troupes allaient s’embourber sans but dans une région hostile avec tous les risques que cela comporte.

La réalité a d’ores et déjà dépassé les pires craintes qu’on pouvait légitimement avoir avant ce déploiement insensé. Passons sur les réticences (compréhensibles) de nos alliés européens qui renâclent à engager leurs armées dans ce qui ressemble fort à un guêpier sans fin, obligeant la France à augmenter sensiblement sa contribution militaire, car il y a infiniment plus grave : nous déplorons aujourd’hui, car c’est désormais officiel, la mort d’un soldat français dans le cadre de cette mission qui a à peine commencé.

Les circonstances de ce décès sont assez floues mais voici ce que l’on sait :

Le 4 mars, le porte-parole de l’armée française indique que deux soldats circulant à bord d’un véhicule léger (le type n’est pas précisé, sans doute une P4) ont pénétré par erreur en territoire soudanais où ils ont immédiatement essuyé des tirs d’infanterie. L’un des deux hommes est parvenu à rejoindre à pied les « lignes » amies tandis que le sort du second était alors inconnu. Il était demandé aux autorités soudanaises leur « aide » pour retrouver le soldat disparu. En réponse, le ministre des Affaires Etrangères de ce pays indique que des « soldats blancs » ont illégalement franchi la frontière et ouvert le feu sur un poste militaire, s’attirant une réplique qui a immobilisé leur véhicule « sans faire de victimes ». Toujours selon ce dernier, l’EUFOR aurait ensuite envoyé de nouvelles troupes, appuyées par un hélicoptère, contre le même poste soudanais, faisant une victime civile. Tout ceci, on s’en doute, relève de la fable grossière. La réalité, qui sera plus tard établie, c’est que les militaires de Khartoum ont ouvert le feu sans sommation sur un véhicule de reconnaissance français qui avait pénétré sur leur territoire (peut-être intentionnellement, peut-être pas…), blessant l’un des soldats et en tuant un autre avant d’emporter sa dépouille à Khartoum. C’est d’ailleurs là-bas que, le 7 mars, une mission composée d’un médecin militaire français, entre autre, identifiera formellement la dépouille mortelle du sergent Gilles Polin, 28 ans, du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine (le 1er RPIMA qui fait parti du Commandement des Opération Spéciales). Les honneurs militaires lui ont été rendu au cours d’une brève cérémonie devant l’avion militaire qui devait le rapatrier en France. Une commission d’enquête bipartite (Soudan – UE) devrait être mise en place rapidement pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame. La Présidence de la République et le ministère de la Défense ont condamné, dans des termes similaires, « une violence disproportionnée et injustifiée » tandis que le ministre des Affaires Etrangères, dans un point de presse le 7 mars, « rend hommage » au sergent Polin, abattu « au cours de sa mission ».[i]

On peut tirer trois informations et enseignements de cette terrible affaire :

- Un militaire français, un de plus, est mort dans l’honneur, loin de chez lui, en accomplissant sans états d’âmes la mission qui lui fut confiée par les autorités politiques. Nos pensées et prières doivent aller d’abord et avant tout à sa famille et à ses frères d’armes. Le sergent Polin est mort pour la France et toutes les polémiques doivent s’effacer devant la douleur de ses proches.

Rien n’interdit, néanmoins, de tirer des leçons de cette tragédie et c’est ce que nous allons tenter de faire.

- Le pouvoir soudanais, en abattant froidement des « soldats blancs » qui avaient franchi sa frontière, a clairement marqué son territoire, au propre comme au figuré. Car le message qu’il lance est limpide : nous ne tolérerons pas d’ingérence dans nos affaires intérieures et nous n’hésiterons pas, le cas échéant, à tuer vos troupes et à emporter leurs corps (un manque de respect inouï, soit dit en passant, lorsqu’on connait les traditions musulmanes sur le sujet). Autant dire, dans ces conditions, que la mission de l’EUFOR, s’il s’agit bien de faire cesser la violence et non simplement de donner dans l’accompagnement humanitaire des réfugiés du Darfour, a échoué avant même que d’avoir commencé : les causes de la violence se trouvant en territoire soudanais et du fait des autorités gouvernementales locales, on voit mal ce que pourrait faire des troupes qui resteraient cantonnées à ses frontières à part fournir abris et nourritures aux milliers de déplacés. Or, et sauf erreur de ma part, l’armée française ne s’est pas encore transformée en une gigantesque ONG et si ses personnels portent des armes c’est bien parce qu’ils ont vocation à s’en servir le cas échéant. L’assistance humanitaire peut être une partie de leur mission : elle ne saurait en constituer l’essence. Le rétablissement de la paix dans la région, si c’est bien l’objectif poursuivi, passera forcément par la destruction des groupes armés, réguliers ou irréguliers, qui provoquent l’afflux des réfugiés ainsi que par la mise au pas de la volonté politique qui les mue et les arme. Si on refuse cet aspect primordial (en fait le seul réellement utile sur le long terme) de la mission, autant rappeler nos troupes et laisser les humanitaires faire leur boulot sur place.

- Le gouvernement français, au-delà des indispensables condamnations de rigueur, a clairement fait la preuve, à l’inverse, de la faiblesse de sa volonté politique, un manque de détermination qui ne saurait susciter que l’inquiétude chez les observateurs français et européens et, à l’inverse, renforcer la détermination des adversaires d’un fantomatique « processus de paix » dans la région. La guerre (et lorsqu’on déploie des soldats, on fait la guerre, même lorsque les armes lourdes ne parlent pas, il serait temps de le comprendre) est un choc des volontés : celui qui n’en a pas, ou qui en a le moins, ferait mieux d’y réfléchir à deux fois avant de jouer au grand pacificateur. « Si tu ne peux pas gagner, n’envoie pas tes soldats », nous dit Sun Tzu à travers les siècles.

En réalité, toute cette EUFOR apparaît comme le dernier avatar en date de la perversion diplomatique française actuelle qui veut qu’on agisse avec ses émotions plus qu’avec sa raison. Ce déploiement, politiquement et stratégiquement parlant, concentre à lui seul tout ce qu’il ne faut pas faire en ces matières : absence de stratégie claire, coalition qui part à vau l’eau, information partielle de l’opinion publique, pas d’objectifs de sortie définis par avance, pas de volonté politique forte, des moyens inadaptés, bref, du grand n’importe quoi. Les militaires engagés peuvent déployer tous les trésors d’ingéniosité, les meilleures compétences possibles, si le travail du politique et de la diplomatie n’a pas été de qualité, en amont du déploiement, ils n’arriveront à rien de tangible. Or, dans ces domaines, l’indigence règne en maitre.

La sagesse aurait voulu qu’on ne s’engage point dans cet imbroglio. Maintenant, hélas, il est probablement trop tard pour faire machine arrière, sauf à être prêt à payer durement le prix de notre interventionnisme compassionnel mal pensé avec, notamment, trois conséquences dommageables : un signal de faiblesse envoyé aux fauteurs de troubles de tous poils, spécialement islamistes ; la fin probable d’une déjà bien mal en point Europe de la Défense ; enfin, last but not least, un douloureux froissement d’égo chez certains personnages éminents de la République.

Rappelons d’ailleurs humblement et calmement à ces grands hommes quelques principes simples qui, entres autres, doivent guider nos interventions extérieures et qu’ils se sont apparemment permis d’oublier à cette occasion :

- En politique, l’opinion est volage et une erreur peut toujours se rattraper à force de talents. A la guerre, la faute se paie comptant : elle est donc inadmissible et difficilement excusable. Si elle a été commise néanmoins, tout doit être mis en œuvre pour éviter son renouvellement.

- Tout combattant adverse, régulier ou irrégulier, qui fait usage de son arme contre des soldats français doit payer cette folie du prix de sa vie. Dans des contrées aux mœurs plus rudes que les nôtres, seule l’application déterminée de cette règle peut produire un effet dissuasif.

- Tout gouvernement, ou organisation non-étatique, qui ordonne, tolère ou excuse de tels actes de violence à l’encontre de nos troupes doit subir les foudres implacables de nos autorités politiques. La faiblesse, là encore, vaut encouragement.

- Dans ces affaires infiniment complexes et douloureuses, il ne sert à rien d’atténuer les conséquences si on néglige de s’attaquer aux causes du mal.

Le décès du sergent Polin suscite tout d’abord la douleur chez tous ceux qui aiment et respectent les femmes et les hommes qui ont choisi de défendre leur Patrie, sous l’uniforme, si besoin au prix de leurs vies. Hélas, la colère n’est pas loin.

Non, vraiment, la guerre est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains des humanitaires…



[i] Je ne saurais trop inciter le lecteur à lire le compte-rendu de ce fameux point presse car, assez insignifiant sur le fond, il est au contraire très révélateur sur la forme : la mort du sergent Polin est expédiée poliment en une phrase tandis que l’action du ministre s’étale complaisamment sur plusieurs lignes, le tout avec un emploi intensif du « je ». On ressort de là avec une immense impression de malaise…

5 commentaires:

VonMeisten a dit…

Une riposte (avec mesure) aurait du être appliquée afin de bien marquer les limites à ne pas dépasser ; sans cela, nous risquons de nous retrouver dans le même état d'impuissance volontaire que lors de l'engagement en ex-Yougoslavie.

Anonyme a dit…

"information partielle de l’opinion publique" ... On pourrait même parler de désinformation.

Ce n'est rien de le dire. Outre le lien que vous fournissez, menant aux déclarations écœurantes de B. Kouchner, j'ai eu la surprise de voir sur Armées.com
http://www.armees.com/Le-corps-du-militaire-francais-disparu-au-Darfour-formellement-identifie,27883.html
un article où il nous est dit que notre ministre dit "de la défense" a affirmé que les militaires français avaient traversé "accidentellement" la frontière soudanaise.
De qui se moque t'on ?
Vous l'avez rappelé, le 1 er RPIMa fait partie du COS. Je vois mal des spécialistes du renseignement en profondeur rompus aux dernières technologies, sans doute bardés de GPS et autres outils plus ou moins avouables "s'égarer" par hasard au Soudan dans un secteur qui plus est 1000 fois cartographiés depuis l'époque de Fachoda par nos services et désormais nos satellites.
Par ailleurs depuis quand le 1er RPIMa fait-il dans l'humanitaire ? Que l'on dise enfin clairement à l'opinion ce que nos gars fichent là-bas! Quelle est leur mission et quel but politiques et diplomatiques sont réellement poursuivis.

Hélas, les dissimulations et cafouillages de cette politique de gribouille ne laisse rien présumer de très honnête ou de très politiquement correcte ou du moins acceptable pour l'opinion.

Mais a quoi bon rajouter le ridicule ?
"Le chef de l’Etat "condamne avec la plus grande fermeté l’usage délibéré et disproportionné de la force à l’encontre de soldats de l’EUFOR qui remplissent une mission de protection humanitaire"..."Il demande aux autorités soudanaises de prendre toutes les mesures nécessaires pour que cela ne se reproduise pas".

C'est très clair; nous appliquons désormais sur le plan de la défense de nos intérêts internationaux une fermeté digne d'un parquetier de Bobigny membre du syndicat de la magistrature... Admonestation: "Attention, ce n'est pas bien, ne recommencez pas!"

Je prédis donc, sans jouer mon Cassandre, le même succès sur les fronts extérieurs que sur notre front intérieur!

C'est proprement affligeant, les gens qui prsident à notre destinée n'ont rien appris, ni de la Somalie, ni de l'histoire du continent africain en générale. Ils n'ont même pas du voir "Black-hawk down".

Las! Assez d'inutile colère. Mes condoléances aux camarades et aux proches du sergent Polin. Mes voeux de rétablissement à l'adjudant qui l'accompagnait.

Anonyme a dit…

Un autre détail troublant, trouvé dans la dépêche de l'AFP du 06 mars : http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_depeche.asp?art_cle=AFP25738lesolpuocel0

"Toujours selon ce porte-parole, quatre nomades qui ont alors tenté de transporter sa dépouille ont été tués dans l'explosion d'une grenade accrochée à son uniforme".

"Ils l'ont retrouvé mort et ont tenté de porter son corps. C'est à ce moment que la grenade a explosé, tuant quatre personnes", a-t-il dit.

Le second soldat français, blessé lundi dans l'accrochage avec l'armée soudanaise, est lui parvenu à regagner le Tchad au terme d'une fuite rocambolesque, après s'être emparé d'un cheval, a-t-on par ailleurs appris de source militaire".

Je pense que comme moi, vous connaissez la pratique qui consiste à piéger un corps à l'aide, notamment d'une grenade. Ces dernières explosent rarement sans raison, non ?

Le message "subliminal" des auteurs de cet acte de guerre ne semble pas laisser de place au doute.

François Duran a dit…

Il est clair que si (je dis « si » car il est toujours difficile d’avoir des infos fiables dans ces affaires) les soldats soudanais ont abandonné le corps après l’avoir piégé, cela change complètement la donne et réclame une réponse des plus fermes !
Le piégeage des dépouilles adverses est l’un des booby traps les plus écœurants et les plus efficaces pour qui ne connait pas le truc…
Tout cela, si c’est vrai, est très inquiétant…. Qu’en pensent nos autorités politiques ?

Jean Giskhan a dit…

Une fois encore, bravo pour l'analyse qui me paraît complète et bien menée.
Cette situation paraît effectivement révélatrice de la désinvolture et de l'indigence de la politique étrangère française qui oscille entre atlantisme forcenée ( à quand une "special relationship" entre la France et les Etats-Unis ?), rêve d'une défense européenne qui n'intéresse que nous (nos voisins préferrent l'OTAN, et incapacité à trouver une place dans le "grand jeu" africain qui se met en place entre les Etats-Unis et la Chine. Mais finalement, n'est-ce pas ce qu'on récolte lorsqu'au Quai d'Orsay une rock star succède à un mou?
Nous avons sous les yeux une preuve de plus de l'incapacité de l'Union Européenne à prendre en main ce genre de problème. Si on reprend brièvement le déroulé des événements on trouve:
- L'incapacité à trouver un accord sur les buts stratégiques de l'opération, nos alliés nous reprochant en sourdine une opération à connotation coloniale. Cette étape primordiale aboutit finalement une fois de plus à l'établissement d'une mission dite humanitaire dont les tâches doivent ressembler à un catalogue de bonnes intentions.
- Ce "péché originel" entraîne les pires difficultés dans la génération de la force. Finalement, la France se trouve contrainte d'accroître sa contribution au delà du volume prévu. En période de tension budgétaire, ceci place nos forces dans une position difficilement soutenable (disponibilité des hélicoptères par exemple). En outre, l'affichage européen de l'opération en prend un sacré coup.
- Il suffit de l'attaque d'une poignée de rebelles au Tchad pour retarder le déploiement de la force européenne.
- Finalement, il faut 6 mois pour planifier et déployer une force de 3700 hommes ce qui ne contribue pas à renforcer la crédibilité militaire de l'Union Européenne.
Une fois de plus nos dirigeants demandent à nos soldats d'agir contre nature en oubliant les leçons de l'histoire même la plus récente. Afin de préserver le caractère humanitaire de l'opération, j'imagine que les ROE sont très restrictives alors que le contexte géopolitique est particulièrement hostile à la force. Une fois encore, la volonté politique s'exerce en dépit du bon sens et à rebours des exigences fondamentales du combat.
Si nos soldats ne se sont vraisemblablement pas paumés sur le terrain ( de toute façon, la frontière est-elle correctement matérialisée et réperoriée ?), ils sont en revanche certainement paumés au milieu des exigences contradictoires de leur mission.
Cet engagement fleure bon l'amateurisme et la pusillanimité comme au bon vieux temps de l'Indochine ou des Balkans.
Pour en terminer avec le contexte, la presse rapporte que le sergent polin, "militaire blanc",a un moment erré en étant blessé. Il aurait rencontré des nomades qui faute de le comprendre ne lui auraient pas porté secours, comme si des blessures et du sang n'étaient pas suffisamment explicites, on croit rêver... Je ne parle pas même pas du vraisemblable piégeage du corps à la grenade pour blesser les éventuels soldats venus le secourir.
Au delà de la colère, de toute façon, il nous reste à rendre hommage au courage de ce soldat et à nous associer à la douleur des ses proches en souhaitant une réaction de nos poiltiques, on peut toujours rêver.
Bonne journée malgré tout et longue vie à ce site