Joseph Henrotin, suite à un mail
envoyé par votre serviteur, a bien voulu entamer un dialogue interactif, par blogs interposés, pour cette fois plus spécialement consacré à la situation colombienne, un sujet qui me tient à cœur puisque j’ai eu l’occasion d’y séjourner récemment. Je me permets avant tout de le remercier pour son temps et ses réflexions. Vous pourrez trouver la première de ses réponses sur son blog.
Pour replacer la chose dans son contexte, ma question portait sur l’éventuel déficit de communication des forces armées colombiennes et sur l’impact négatif de la parcimonie des informations diffusées à l’extérieur pour l’obtention du but recherché. En effet, après avoir suivi pendant plusieurs semaines les actualités télévisées locales, parcourus la presse, discuté avec des citoyens, civils ou militaires, j’ai rapidement pu constater que la culture du secret n’était pas, sous ces latitudes, une expression en l’air. Plus simplement, la population n’est que très faiblement maintenue informée des opérations militaires en cours et, à vrai dire, seulement lorsque celles-ci sont couronnées de succès (otages libérés par exemple, comme ce fut le cas pour John Franck Pinchao) ou, lorsqu’elles se terminent tragiquement, pour évoquer les exactions des rebelles qui, effectivement, n’hésitent pas à abattre froidement leurs otages plutôt que de risquer de les voir libérés.
Mais il ne s’agit là, somme toute, que d’une communication partielle et partiale : partielle puisqu’elle ne fait référence qu’à quelques opérations « spéciales » en omettant soigneusement de parler des missions régulières, au jour le jour, qui se déroulent sur le « front » ; partiale, mais c’est plus compréhensible et va dans le sens de la communication contre-insurrectionnelle gouvernementale, puisqu’elle monte en épingle les nouvelles qui la serve au mieux, soit en glorifiant les faits d’armes des forces armées régulières, soit en flétrissant les atrocités commises par l’ennemi.
Alors, communication insuffisante, communication maladroite, peut mieux faire ou, à l’inverse, utilisation habile des média pour le plus grand profit des gouvernementaux ? Comme toujours la réponse n’est ni simple, ni unique et varie en fonction de la « cible » à atteindre. Examinons les ensemble en distinguant diffusion interne et externe des informations relatives aux opérations militaires mais, avant tout, il faut fixer quelques éléments d’un contexte local souvent peu ou mal connu.
1. Le contexte et son influence sur la politique de communication politico-militaire :
C’est un truisme aujourd’hui rebattu que d’inciter vigoureusement les militaires qui sont amenés à s’inviter dans des contrées étrangères pour, entre autre, cohabiter du mieux possible avec des habitants aux mœurs parfois exotiques (sans forcément, d’ailleurs, l’agrément initial de ceux-ci), à s’immerger profondément dans les spécificités culturelles du pays où ils partent villégiaturer. Toutes proportions gardées, le même effort doit être entamé par l’observateur qui veut décrypter et comprendre les événements guerriers qui secouent une nation sous peine, en les collant sur son propre calque socioculturel, de les comprendre mal. Pour le problème qui nous occupe, je me contenterai d’insister sur trois aspects bien particuliers propres à la Colombie mais qu’il faut garder en tête pour comprendre ce qui va suivre :
- La Colombie est bel et bien une démocratie. Pour autant, ce n’est pas la Suisse : c’est une démocratie qui fait la guerre sur son sol et, de surcroît, une guerre civile contre un opposant d’obédience révolutionnaire/prédateur, dans le sens où les idéaux émancipateurs de la guérilla ont désormais cédé la place à une froide logique de survie qui s’accommode très bien d’alliances avec des éléments criminels particulièrement puissants et bien organisés. Le pays, gigantesque et encore assez enclavé par une géographie tourmentée et des particularismes locaux tenaces, comportent donc des « zones grises » où, par définition, l’état de droit reste abstrait. Pour le reste, en revanche, c'est-à-dire dans la majorité du pays où la guérilla a été réduite, la démocratie n’est pas une vue de l’esprit : la presse est libre, les élections sont organisées normalement, l’économie légale (toujours un bon indicateur) se développe et une classe moyenne éduquée « à l’occidentale » est la norme plus que l’exception. Bref, que ceux qui pensent encore que la Colombie n’est peuplée que d’une foule de paysans misérables tiraillés entre un pouvoir oligarchique et fascisant et une guérilla un peu rude mais émancipatrice se sorte ce vieux schéma de l’esprit. Tout n’est pas rose, loin de là, mais le redressement est sensible et, en particulier dans les villes (presque 80% de la population), un couple peut raisonnablement espérer, à force de travail, que ces enfants connaîtront une situation meilleure que la sienne.
- Le peuple colombien est bien conscient de sa mauvaise image dans le monde et en souffre d’autant plus qu’il pratique un patriotisme exigeant et assez facilement ombrageux. Son rapport, et celui de ses dirigeants, au monde extérieur est donc complexe : mélange de soif légitime de reconnaissance mais également méfiance vis-à-vis des réactions de l’étranger qui, il faut le reconnaître, ne lui rend pas toujours justice. Pour ne prendre qu’un exemple, les initiatives grandiloquentes et assez peu ordonnées de Nicolas Sarkozy ont suscité le mépris, l’agacement et/ou l’accablement, renforçant encore ce sentiment d’isolement et d’incompréhension réciproque sur le plan international.
- Enfin, nous parlons ici d’une guerre longue, usante : chaque famille colombienne y a été confrontée à un moment ou à un autre de sa vie. Les anciens ont tous au minimum une anecdote tragique à raconter à propos des souffrances engendrées par ce conflit et les jeunes hommes, soumis à la conscription, n’ignore pas le sort qui les attend à leur majorité ou à leur sortie de l’université. Cette pérennité de la guerre couplée au sentiment, assez récent, que le pays est en train de s’en sortir économiquement, engendre une immense lassitude et la volonté d’en finir une bonne fois pour toutes chez nombre de citoyens qui, dés lors, soutiennent l’action dure du gouvernement Uribe du moment qu’elle leur permet de voir enfin le bout du tunnel.
Cette introduction était assez longue mais ces trois points apporteront un éclairage sur le sujet qui nous occupe : la communication du gouvernement colombien dans sa lutte contre-insurrectionnelle et, plus particulièrement, son degré d’efficacité interne et externe.
2. La communication vis-à-vis de la population locale (en interne) :
Dans toute guerre contre-insurrectionnelle, la population constitue le véritable centre de gravité de chacune des parties : élément essentiel à rallier et à convaincre pour assurer, sur le long terme, la survie et la victoire de l’un des camps. Pour les gouvernementaux, il est donc essentiel de parvenir à réaliser trois objectifs, et les trois à la fois, pour s’assurer du soutien d’une population qui n’est pas que spectatrice mais bien l’enjeu du conflit :
- Etouffer la communication adverse.
- S’assurer du soutien populaire à la guerre en montrant que les efforts consentis mèneront au succès dans un délai supportable.
- Enfin, puisque s’agissant d’une guerre révolutionnaire qui oppose deux projets de société antagonistes, démontrer inlassablement que celui des gouvernementaux assurera la paix et la prospérité lors même que l’adversaire n’a à offrir que souffrances et misères éternelles.
Sur le premier point, et sur le théâtre intérieur, le gouvernement colombien a bien travaillé : la guérilla est très majoritairement discréditée par une communication incessante, assez habile, qui passe par l’usage intensif de spots compassionnels de soutien aux otages et de reportages qui soulignent les actes de bravoure individuels, les comportements civiques et flétrissent la sauvagerie d’une guérilla qui ne respecte pas la vie. N’oublions pas que le peuple colombien est très religieux, beaucoup plus qu’en France, et fortement attaché aux vertus de la famille élargie. Dans ce contexte culturel particulier, une telle communication, qui fait largement appel, mais de manière subliminale, aux valeurs chrétiennes et familiales a sur toutes les couches de la société un impact fort. Pour prendre un exemple récent, l’affaire du petit Manuel a été habilement utilisé par le pouvoir, suscitant l’écoeurement et la colère contre les guérilléros. Dans ce cadre bien précis, communiquer sur les opérations militaires gouvernementales serait contre-productif.
Mais il faut tout de même démontrer que l’armée sert à quelque chose et que la guerre peut être gagné sans trop de frais afin que la population conserve son soutien à l’institution. Pour ce faire, la communication colombienne se focalise exclusivement sur les unités spéciales et les opérations qu’elle mène : si on croise beaucoup de conscrits dans les rues, la télévision, elle, ne relate que les exploits de ces héros nationaux que sont les troupes d’élite. La guerre du front, sale, ordinaire et sanglante, n’a pas d’existence communicationnelle : toutes les opérations militaires que montrent les media sont « spéciales » et, même lorsqu’elles se terminent mal, elles offrent au public l’image d’une armée d’élite, unanimement et superbement équipée et organisée. La réalité, bien sur, est toute autre mais, là encore, le but poursuivi semble atteint puisque les horreurs de la guerre sont épargnées à un public lassé qui n’en entrevoit plus que le côté héroïque, viril et chevaleresque, là encore des valeurs particulièrement bien adaptées à la mentalité locale.
En revanche, le simple soldat colombien, s’il n’est jamais montré faisant la guerre, apanage des forces spéciales (et donc professionnelles, élément important pour un pays ou la conscription existe toujours), est un fervent adepte des actions civilo-militaires : il ne combat pas, il aide. Une insistance particulière est mise sur ce point et, chaque fois qu’on voit des « bidasses » ordinaires, ils s’affairent, sous les ordres d’officiers bienveillants, à secourir les populations locales, souvent miséreuses mais toujours souriantes et reconnaissantes de l’aide gouvernementale ainsi prodiguée par les forces armées. Un récent spot télévisé était, à ce titre, particulièrement éclairant : on y voyait, en gros plan, des visages de militaires contractés par l’effort, suant, grimaçant, dignes mais visiblement astreint à une tâche épuisante. Que font ils ? Creusent-ils une tranchée, transportent-ils l’un de leurs camarades blessés à l’arrière, essayent-ils de se sortir de quelques piéges tendus par la guérilla ? Non. Le plan s’élargit et on les découvre… soutenant une voiture particulière tandis qu’un de leur camarade change le pneu. Finalement ils reposent le modeste mais pesant véhicule et, au volant, une jeune femme leur lance un sourire rayonnant avant de repartir tandis qu’à l’arrière les enfants saluent les soldats. La scène se déroule sur une piste de campagne déserte, lieu d’action privilégié de la guérilla. Le message de fin est clair : l’armée, nos héros. Simple et efficace : les soldats colombiens, les conscrits, vos fils, ne font pas la guerre, ils sont là avant tout pour aider les petites gens au quotidien.
Exploitation des faiblesses culturelles de l’ennemi pour saper son influence morale sur la population, glorification des « coups d’éclat » gouvernementaux, minimisation des réalités quotidiennes et déprimantes du front, le tout sur un fond de maintien sous tension permanente mais non oppressante de l’opinion publique : voilà un cocktail plutôt intéressant et qui, du reste porte ses fruits, en particulier si cette communication est suivie d’effet sur le terrain. En clair : si la situation économique et sociale s’améliore vraiment et que ce que le gouvernement a à offrir apparaît comme supérieur à ce que les rebelles proposent.
3. La communication vis-à-vis de l’extérieur :
En revanche, le gros point faible du gouvernement colombien dans sa stratégie « intégrale » reste la faiblesse, voire la contre productivité de sa communication extérieure. Car un mouvement de guérilla, en plus de son emprise sur la population et, comme c’est le cas ici , de sa maîtrise de certaines filières illégales lucratives, cherche fréquemment à se doter de soutiens extérieurs, qu’ils soient idéologiques ou matériels, sous la forme de voisins et/ou de spectateurs indifférents voire complaisants. A l’inverse, les forces gouvernementales, qui représentent la légalité démocratique, doivent pouvoir compter sans réserve sur la sympathie, voire l’aide, des autres gouvernements de même nature de la région et du monde.
A ce petit jeu, le président Uribe et les forces armées colombiennes ont clairement une longueur de retard due, très vraisemblablement, à une stratégie de communication maladroite : au mieux, l’armée régulière passe pour brutale et obtuse et son commandant en chef pour un individu peu sympathique et qui soutient en sous-main les groupes paramilitaires (ce qu’il a très probablement fait dans le passé…) ; au pire, la Colombie est présentée comme une dictature fascisante et mafieuse combattue par de courageux guérilléros exotiques qui ne sont pas sans rappeler à certains feu Che Guevara.
Comment renverser cette tendance déplorable qui, paradoxalement et pour les raisons culturelles exposées dans la première partie, incite certains colombiens à un désastreux repli sur soi ?
Probablement en projetant vers l’extérieur une image plus conforme à la réalité en agissant sur deux axes : l’un s’adressant aux spécialistes et militaires extérieurs et visant à leur faire mieux connaître les faits bruts de la guerre en cours, ses enjeux et les moyens mis quotidiennement pour la mener ; parallèlement, un second, à la destination des opinions publiques occidentales, pourrait mieux les sensibiliser au sort des otages, au-delà d’une compassion bien naturelle et d’appels à la négociation qui, de facto, donnent du grain à moudre à la guérilla en la plaçant en position de force (et qui, soit dit en passant, l’incite davantage à conserver ses proies, prises de haute valeur qui paralysent l’action des forces régulières tant qu’elle les détient).
Pour la communication à destination des spécialistes, on peut imaginer l’intégration de correspondants étrangers, civils et/ou militaires, au sein des unités de combat pendant de longues périodes. Les préventions de l’armée colombienne, comme le souligne si justement Joseph Henrotin, sont de nature à entretenir le soupçon et, de plus, ne reposent sur rien : toutes les armées occidentales, et ceux qui s’y intéressent, connaissent bien les tristes réalités de ces « sales guerre » pour y être eux-mêmes confrontés, en Afghanistan ou ailleurs. L’idéologie n’est pas la même, mais les méthodes employées par l’opposant reste, peu ou prou, de même nature : terreur, harcèlement des populations, développement de l’économie illégale, refus du compromis, volonté hégémonique de domination, refus de la démocratie. Si les forces régulières colombiennes faisaient l’effort d’en montrer un peu plus à ceux qui peuvent voir et comprendre, nul doute que leurs actions seraient à la fois mieux connues, mieux jugées et susciteraient probablement sympathie et respect pour des troupes et des chefs confrontés à des problèmes relativement similaires. De fructueux échange pourraient s’ensuivre.
Quant aux opinions publiques occidentales, plus sensibles à la tragédie des prises d’otages qu’aux opérations militaires proprement dites, le gouvernement colombien devrait clairement adopter à son égard une stratégie de communication tout à la fois de vérité (les otages ne sont pas oubliés mais on ne peut tout céder aux terroristes) et de rapprochement (nous ne sommes pas les fascistes qu’on vous décrit mais bien des démocrates, tout comme vous, luttant contre une guérilla sans projet et qui se nourrit du trafic de drogues et des prises d’otages). Le penchant colombien, fruit de son histoire récente, du « seul contre tous » est un ennemi à la compassion et à la compréhension de peuples qui ne sont pas, eux, directement plongés dans une guerre civile cruelle et interminable.
CONCLUSION :
Au terme de cet exposé plus long que prévu, je vois deux axes de communication, qui se complètent plus qu’ils ne s’opposent, et qui seraient à même de conserver et d’accroître le soutien du peuple colombien à son gouvernement tout en attirant le respect voire l’aide des puissances occidentales et de leurs opinions publiques : opérations psychologiques classiques à l’intérieur, dialogue de vérité et effort de rapprochement à destination de l’extérieur.
Tout ce qui est caché ou tu devient facilement suspect chez nous : mieux vaut donc parler que laisser parler l’ennemi, en particulier lorsqu’on est dans le vrai. L’information est une arme qui ne peut que servir la stratégie COIN colombienne à l’extérieur, pour peu qu’elle soit menée intelligemment.
Sur le plan intérieur, en revanche, il n’est pas certain qu’un exposé permanent et répétitif de combats forcément déprimants aille dans le sens du but recherché. L’information complète infligée à un public déjà las peut avoir de fâcheuses conséquences sur une population soumise à la conscription. Songeons au Vietnam…
Je termine (enfin !) ce texte en remerciant Joseph Henrotin pour ses éclairages toujours savants et frappés du coin du bon sens et lui donne rendez-vous avec plaisir pour une prochaine manche…
Note : le lecteur désirant en savoir plus sur la communication des forces armées colombiennes consultera leur site officiel (lien français) avec intérêt.
Sur le même sujet, moins subjectif et plus technique, un article intitulé « Communication et contre-insurrection » qui pose de bonnes question, sur le blog de Stéphane Taillat.














3 commentaires:
On voit actuellement sur Daylimotion une vidéo montrant 4 militaires français s'entrainant dans un camp dans la jungle colombienne, il semble que l'émission soit passé il y a quelques mois sur les chaines française.
Bonjour Frédéric,
Je n’ai malheureusement pas retrouvé la vidéo à laquelle vous faites allusion. Vous serait-il possible de me communiquer l’adresse, si vous l’avez ?
Cordialement.
Rectification : j’ai bien trouvé la vidéo à laquelle vous faites allusion et qui montre quelques soldats français s’entrainant « à la colombienne » avec l’ejercito. C’est effectivement assez viril mais, sauf erreur de ma part, cela semble être une initiative individuelle plus qu’une coopération entre les deux armées.
La vidéo se trouve à cette adresse :
http://video.google.fr/videoplay?docid=1334266664700308217&q=arm%C3%A9es+colombiennes&total=17&start=10&num=10&so=0&type=search&plindex=4
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