pas surprenante, non plus que la réaction qu’elle provoque chez l’observateur qui n’a pas été de ces exaltés de la cause albanaise car on se sent gêné aux entournures par cette proclamation du parlement de la province désormais indépendante : gêné d’être contre, gêné de ne pas pouvoir être pour, gêné de n’avoir pu l’empêcher, gêné de constater qu’il s’agit bien d’une volonté majoritaire librement affirmée, gêné d’avoir participé de manière décisive au processus menant à cette bizarrerie, gêné d’être gêné, bref un sérieux malaise et de lourdes questions à la fois pour l’avenir de la province mais aussi pour les retombées de cette décision dans d’autres régions conflictuelles du monde.Soyons philosophes et optimistes : prenons acte de la décision des leaders albanophones kosovars en souhaitant très fort qu’ils tiendront les promesses faites à la minorité serbe, qu’ils sauront remettre leur nouveau pays dans la voie de la légalité, qu’ils parviendront à reconstruire un état démocratique, prospère et sachant vivre en bonne entente avec ces voisins et l’Europe. Bref, car cela concerne aussi directement nos troupes stationnées là-bas, qu’ils créent rapidement les conditions d’un départ serein de nos forces et se lancent résolument dans la voie de la normalisation. On a le droit d’être perplexe : le pedigree des leaders albanais incite à la prudence mais, après tout, les hommes peuvent changer. De même, on aimerait voir dans le Kosovo autre chose qu’une province mafieuse, plaque tournante de tous les trafics vers la riche Union Européenne et qui vit largement au crochet de cette dernière. Mais, là encore, nul pays, en particulier dans notre continent, n’est condamné à la misère s’il souhaite sincèrement et fait les efforts adéquats pour s’en sortir.
Quelques remarques cependant :
Sur le principe du soutien à une population qui fut incontestablement et horriblement opprimé par le sinistre Milosevic, tout le monde se retrouve. De là à infliger au peuple de l’autocrate 78 jours de bombardements ininterrompus (et largement inefficaces, militairement parlant, car on sait aujourd’hui qu’ils ont aggravé les exactions sans réellement parvenir à endommager l’armée serbe, simplement égratignée lors même que ce sont les raids sur les infrastructures civiles, en Serbie même, qui ont contraint le pays à capituler), il y a un pas qu’il m’a semblé sur le moment superflu et même dangereux de franchir. Cette guerre du Kosovo, et l’indépendance de la province qui en est l’enfant, fut la triste conséquence de l’impuissance européenne en ex-Yougoslavie, elle-même résultant d’une inadéquation conceptuelle entre le fumeux concept d’ingérence humanitaire et des armées forcées de s’ingérer dans un conflit dur à cause de l’élan compassionnelle de quelques décideurs mais mal instruites sur les enjeux, mal équipées pour une mission indéfinie, mal commandées au niveau politique sur la posture globale à tenir.
De toute évidence, ce type de projection désastreuse ne doit plus se reproduire si nous voulons maintenir une certaine cohérence entre la baisse de nos moyens militaires et une ferme défense du territoire national et européen qui n’hésite pas, le cas échéant, à se projeter vers l’avant, comme elle le fait en Afghanistan, mais dans un objectif dynamique et non simplement négatif et statique (« contre » telle ou telle chose et dans l’unique but de geler un conflit en espérant, de manière très optimiste, que les belligérants rangeront les armes d’eux-mêmes lors même que toutes les raisons qui ont motivé la lutte subsistent encore). Limitées dans leurs moyens par les restrictions budgétaires, devant se recentrer sur leurs missions fondamentales, nos forces doivent désormais pouvoir être mises à l’abri de ces déploiements interminables et sans stratégie de sortie, véritables pièges à effectifs.
Plus en aval, la question se pose du nouvel ordre international et de la légitimité de ces actions uni ou multilatérales mais qui ne disposent pas d’une assise juridique claire sur le plan du droit international. Certes, on peut penser que l’ONU est un « machin » qui fait la part belle à des puissances aux intentions sous jacentes inavouables et qu’il faut, par conséquent, savoir agir sans son consentement le cas échéant. Il n’empêche que ces procédures un peu agaçantes et qui obligeaient les diplomates à entrer en scène permettaient d’encadrer et, dans une certaine mesure, de limiter les aventures militaires qui pouvaient tenter certains dirigeants mal inspirés ou trop émotifs. La « guerre juste » qu’on se sent obligé de déclarer envers et contre tous est une dangereuse illusion. Arrivera sans doute un jour où certaines alliances ou puissances ne se sentiront pas, elles non plus, tenues de respecter le droit international et feront parler les armes ou investiront des territoires légalement reconnus sans le consentement de quiconque. Ils auront beau jeu, alors, de nous renvoyer nos aventures humanitaires au visage pour excuser leur conduite.
Enfin, se pose la question de savoir si une alliance surpuissante peut intervenir sans douceur dans un petit pays indépendant pour modifier en profondeur sa géographie politique parce que l’agitation séparatiste règne dans une de ces régions. Sans multiplier les exemples de pays en proie à des troubles de même nature et qu’ils châtient parfois sans douceur (de manière assez significative, l’Indonésie a refusé de reconnaitre l’indépendance du Kosovo), on espère que le « cas » kosovar restera l’exception et ne deviendra pas une règle. On imagine déjà sans peine les communiqués vengeurs qui sont fiévreusement rédigés en ce moment même par tous les séparatistes qui vont arguer du Kosovo pour légitimer leurs actions. Bon courage à nos hommes politiques qui ont béni cette étrangeté pour trouver les mots justes qui aideront à rétablir l’ordre et l’unité nationale dans leurs propres contrées… Après tout, qui sème le vent récolte la tempête.
Bref, et pour en finir on l’espère définitivement avec cette pénible histoire, souhaitons que cette « expérience » réussisse et soit également le chant du cygne des esprits simples de l’ingérence humanitaire, ce douteux complexe de supériorité, ethnocentré et postmoderne qui nous amena à nous enferrer sans solutions de repli dans les Balkans. Douteux : cette indépendance proclamée doit plutôt résonner à leurs oreilles comme le signe qu’ils ont raison et doivent persister dans leurs efforts…














11 commentaires:
Sur le fond je suis tout à fait d'accord avec vous sur les méfait de l'ingérence humanitaire.
Cela dit je ne serais pas aussi sévère que vous sur l'intervention de 1999.Elle a été mené de manière assez désastreuse mais je pense que l'alternative, c'est à dire une déstabilisation de la macédoine entre autres, n'était pas particulièrement réjouissante.
Lorsqu'on se bat dans votre jardin, j'ai bien peur qu'il existe un moment ou il faut se résigner à faire la police.
Bonjour Ozymandias,
Je suis beau joueur et concède bien volontiers une sévérité excessive sur cette intervention : on peut effectivement considérer que ne pas bouger était contre-productif et que notre inaction aurait pu mener à une déstabilisation de la région toute entière. Et puis il faut se replacer dans le contexte de l’époque : les serbes avaient méchamment malmené nos soldats pendant le pénible épisode bosniaque et la tentation devait donc être grande de rendre à ces malotrus la monnaie de leur pièce en leur faisant tâter de notre armement. Il reste que le déroulement du conflit, et l’insupportable propagande qui a accompagné les opérations, laisse un arrière gout amer…
Cordialement.
Sans compter que le Kosovo n'est pas seulement un souvenir romantique pour les Serbes. Imaginez que l'Ile de France fasse sécession!!!!
@ Stéphan T
Sauf que les Kosovar voulaient majoritairement l'indépendance, ce qui n'est pas le cas de l'Île de France xD
Le droit des peuples à l'auto-détermination est trop souvent oublié pas les Serbes ou les Russes qui cherchent à discuter les résolutions au nom du droit international alors que s'est un droit reconnus dans la Charte de l'ONU
Droit reconnu dans la charte de l'ONU!!!! il est très strictement encadré, à tel point qu'en réalité il ne s'applique que dans des cas extrêmement précis (et extrêmement rares qui plus est). Par ailleurs, ne soyons pas dupes: ce que vous appelez le droit international est un ensemble complexe qui dépend très largement des intérêts des Etats. Donc cet argument (quel que soit le bord -serbe/russe ou kosovar- qui l'emploie) est loin d'être valable!
En revanche, il est plus pertinent de s'appuyer sur les données historiques ou sociopolitiques (voir géopolitiques dans certains cas) pour évaluer une situation. Il ne faut pas oublier que le Kosovo n'est majoritairement albanais que depuis relativement peu de temps, alors qu'il représente pour les Serbes le coeur historique de leur Etat. Il ne faut jamais négliger les éléments culturels ou imaginaires en Relations Internationales, faute de quoi on risque de s'en tenir au simple ressenti.....
Quant à la comparaison avec l'Ile de France, elle est plus que pertinente sur le plan démographique.
Enfin, l'argument "majoritaire" est comme l'argument "droit international", et peu importe qui l'utilise (je le dis à dessein afin qu'on ne m'accuse pas de partialité): il est nul et non avenu au regard d'autres variables plus déterminantes. En l'occurrence, le nombre de puissances qui daigneront reconnaître le nouvel Etat, surtout dans son voisinage proche. Je crains fort pour la région que sa stabilité en soit menacé. J'ajoute que les Serbes, derrière l'argument "sécessionniste" font en fait jouer les anciens équilibres de la région.
Cordialement
Stéphane TAILLAT
J'ai publié sur mon blog un point de vue slovène sur la question si cela vous intéresse (en anglais).
Bonjour à tous,
Bon, comme de juste le sujet suscite la polémique, ici et un peu partout ailleurs.
Au-delà de la sympathie qu’on peut éprouver pour les souffrances endurées par le peuple kosovar sous la dictature de Milosevic, il n’en reste pas moins que cette indépendance autoproclamée et malheureusement reconnue par bien des pays occidentaux (mais assortie de sérieuses réserves de la part de l’ambassadeur des USA à l’Onu qui a clairement indiqué que ce développement ne pouvait constituer qu’une exception et non une règle susceptible d’être invoquée par de futur séparatistes – sage précaution) contrevient aux règles du droit international en plus de créer un précédent fâcheux. Je signale à ce propos les préventions extrêmement fermes du général italien Fabio Mini, qui a dirigé les forces de l’Otan au Kosovo en 2002-2003 et qui doivent alerter :
http://cozop.com/le_blog_yves_daoudal/le_general_mini_propos_du_kosovo
« Dégât collatéral » extrêmement positif, je vous recommande de visiter le blog de Marc Benda, la fabrique de la paix, et d’y lire, entre autre, l’entretien qu’il a réalisé et qui nous renseigne sur le sentiment en Slovénie à propos de cette indépendance. Eclairant à plus d’un titre.
D’autre part, je suis heureux de constater que l’humanitaire et le militaire se rencontre aussi sur la blogosphère tant ils doivent le faire sur les terrains où ils sont engagés. Dans les théâtres de stabilisation, seule une action globale qui mêle la force étatique et l’assistance non gouvernementale peut apporter des solutions à long terme.
Cordialement à tous.
Rubrique « Rions un peu pour ne pas pleurer » :
J’allais oublier un gag vu hier soir sur une « grande chaine nationale » (TF1 ou France 2, je ne sais plus) : une journaliste déclare face caméra d’un air concentré que l’indépendance du Kosovo marque la fin de, je cite, « l’occupation serbe » !!!!
Voilà qui en dit long sur la colossale culture historique, la clairvoyance géopolitique ou, c’est selon, le parti pris de nos amis journalistes de l’audiovisuel…
Bonne journée à tous.
Désolé pour le ton polémique... "l'occupation serbe"... no comment
Bon, il nous reste à prier très fort (cf. d'ailleurs la réaction de B XVI à l'annonce de l'indépendance, une des plus mesurées et clairvoyantes que j'ai pu entendre.).
L'humanitaire et le militaire sont deux aspects de la même mission....
Cordialement
Stéphane TAILLAT
A la brillante analyse de M. François Duran j’aimerai apporter quelques remarques complémentaires.
Le Kosovo n’est pas libre il a quitté une cage pour gagner une volière dont les garde-chiourmes se trouvent être les pires ennemis de l’ex Yougoslavie.
Explications : Les revanchards Allemands n’ont jamais accepté que les troupes nazies furent battues par les partisans de Tito, les Autrichiens qui rêvent encore à leur empire perdu, les Anglais toujours aussi perfide lorsqu’il s’agit de planter un poignard dans le dos d’un moribond. Quant à la France sous la houlette du va t’en guerre franco-américain Kouchner elle a oublié qu’en 1930 les Serbes ont érigé un monument dédié aux Français dans les jardins du Kalemegdan de Belgrade, œuvre du sculpteur serbe Ivan MESTROVIC illustrant la fraternité d'armes des soldats serbes et français durant la Grande Guerre. On peut lire sur la base du monument l'inscription suivante :
« Aimez la France comme elle vous a aimé ».
@ Gepetto :
Je publie ce commentaire parce qu’il flatte habilement mon ego et parce que j’aime beaucoup le rappel de l’amitié franco-serbe effectivement symbolisée par le magnifique monument de Mestrovic, œuvre qui fut d’ailleurs recouverte d’un voile noir pendant la campagne aérienne contre la Serbie, une image difficilement soutenable pour qui n’a pas oublié les relations qui unissent les deux peuples.
Mais je n’ai pas oublié non plus que c’est au nom, justement, de cette amitié passée que le président Mitterrand justifia la criminelle passivité qui fit tant de victimes dans les rangs de nos troupes, interdites de riposter aux exactions des soudards serbes. J’ai publié il y a quelques mois un article sur la reprise du pont de Vrbnja, une action qui a rendu l’honneur à nos troupes en montrant aux irréguliers qu’ils ne pouvaient pas tout se permettre avec les soldats de la France. On peut avoir de la sympathie pour la petite et courageuse Serbie (c’est mon cas) sans pour autant cautionner les atrocités commises par ceux portant son uniforme pendant la guerre et qui, d’ailleurs, se révélèrent comme toujours largement contre productives en attirant la colère, la gêne ou le mépris de ses voisins.
Quant aux propos concernant nos partenaires de l’Union Européenne, je ne peux bien évidemment pas les cautionner.
Cordialement.
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