mercredi 20 février 2008

CONTRE-GUÉRILLA EN ESPAGNE (1808 – 1814)


SUCHET PACIFIE L’ARAGON.

Par Jean-Louis REYNAUD. Economica. 1992.

Si les « petites guerres » ont toujours existé, c’est la réaction populaire à l’invasion de la péninsule ibérique par les troupes napoléoniennes qui a définitivement ancré le terme de « guérilla » dans son acceptation moderne[i] tout comme, d’ailleurs, la guerre populaire issue de la fièvre révolutionnaire a pu, en rencontrant le génie tactique de Napoléonien et son organisation nouvelle des Armées, faire entrer l’histoire militaire dans une ère nouvelle que décryptèrent ensuite Clausewitz et Jomini, deux penseurs qui continuent à influencer lourdement nos doctrines actuelles. Il est donc assez logique qu’en réaction à une nouvelle forme de guerre conventionnelle vint s’opposer une guérilla elle aussi fortement idéologique et qui allait emprunter des voies et des moyens qui vont considérablement améliorer son efficacité. Savoureuse ironie de l’histoire (qui n’en manque pas) : à cette époque, et selon les canons actuels, c’est la guerre « classique » qui véhicule un idéal révolutionnaire tandis que la guérilla, dans les années 60 et 70 apanage des mouvements « progressistes », représentait alors la réaction, le soutien à la monarchie et au clergé…

Il n’est pas question de revenir ici sur le déroulement de la guerre d’Espagne, le lecteur pourra se reporter, pour plus d’informations, aux synthèses disponibles sur le Web (par exemple ici et la) ou consulter l’ouvrage de Jean-Noël Bregeon. Rapportons simplement les mots de Napoléon qui résument avec suffisamment de force et d’amertume la catastrophe que représenta cette épouvantable affaire pour une France déjà placée en position difficile par ses choix politiques et militaires :

« Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France (…) J’embarquai fort mal toute cette affaire, je le confesse ; l’immoralité dut se montrer par trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort vilain, puisque j’ai succombé »[ii].

Effectivement, de 1808 à 1814 l’insurrection espagnole, soutenue par l’Angleterre (Wellington s’y illustra en s’instruisant suffisamment des tactiques françaises pour se préparer efficacement à battre finalement Napoléon à Waterloo), fit que l’Espagne resta une terre largement insoumise où la victoire initiale se solda par une occupation couteuse du territoire et des atrocités qui ne firent qu’exciter la rancœur des habitants, déjà peu disposés à adopter sans heurts les principes révolutionnaires. Au final largement contreproductive stratégiquement puisque l’objectif initial de couper le Portugal de l’Angleterre échoua presque immédiatement et ne put jamais être atteint, cette guerre imposa l’établissement de solides garnisons qui manquèrent à la France sur les autres fronts. Gouffre à conscrits, gabegie d’argents et de moyens pour un résultat catastrophique, la guerre d’Espagne fut bel et bien cette plaie béante qui drainait continuellement le sang français en fixant de précieuses unités sur une terre inhospitalière à tous points de vue.

Un phénomène, en particulier, est responsable de cet enlisement : la guérilla. Partidas, bandidas, des rassemblements de plusieurs milliers d’hommes, parfois, avec du canon, exaltés par les prêtres et combattant sous les ordres de chefs charismatiques. Ce sont eux plus que les troupes régulières qui vont transformer la péninsule en un enfer sans fin. Mais il faut revenir sur les méthodes employées par ces troupes irrégulières pour bien comprendre la difficulté qui était celle de ceux qui devaient les combattre.

La guérilla, procédé tactique à l’origine, désigne le harcèlement mené par de petites bandes irrégulières qui fuit le combat frontal avec le gros des forces ennemies, préférant s’attaquer aux traînards, aux isolés et aux convois logistiques. Elles viennent parfois en appoint de troupes régulières avec qui elles coordonnent plus ou moins leurs actions mais restent le plus souvent strictement locales, recrutent, vivent, espionnent grâce à la complicité des habitants. La guerre napoléonienne n’a que peu de pouvoir contre elle. Un homme, pourtant, un général va percer les secrets de cet ennemi fluide et vaporeux, sondé son âme et mettre en œuvre des tactiques innovantes, non seulement militaires mais même, et surtout, des procédés de gestion, d’occupation et d’organisation méthodique du territoire de telle façon qu’il parviendra non pas uniquement à vaincre militairement les guérillas opérant dans sa zone mais surtout, clé du succès, il fera de la population son plus ferme allié. Ce grand soldat, ce général qui gagnera dans cette guerre cruelle son bâton de maréchal, seul qui réussit cet exploit sur ce théâtre, c’est le maréchal Suchet, un nom qui mérite d’être accolé à ceux des grands héros de l’école contre-insurrectionnelle française que sont Gallieni et Lyautey. Louis-Gabriel Suchet, fils de bourgeois lyonnais venu aux armes par idéal révolutionnaire, saura, seul parmi ses pairs, concilier le militaire et le civil pour parvenir à pacifier l’Aragon.

Il y parviendra car « au lieu de parcourir, ravager, exaspérer, il va pacifier, tranquilliser, organiser, conquérir enfin ».

Il commence par prendre en main son armée, le IIIème Corps, dont il fera un modèle : puisqu’il sait que l’étalage de la faiblesse et du laisser-aller encourage la rébellion, il va sans cesse se débattre pour fournir à ses hommes un entrainement, des fournitures, une solde convenable. Il va leur enseigner le respect des populations civiles, interdire pillages et exactions, convaincre peu à peu les aragonais que l’armée française n’est pas l’ennemi du peuple.

L’action militaire est également transformée : si la guerre de siège est encore d’actualité lorsqu’il s’agit de déloger de forts partis retranchés dans des cités en rébellion, l’essentiel du travail des armées consiste en fait en une guerre de course menée par de petites unités très mobiles, agressives et accrocheuses, soutenues par un renseignement de qualité. Ce qu’on nommerait aujourd’hui des « commandos de chasse » sont formés en regroupant les hommes les plus aguerris, les plus expérimentés, qui harcèlent l’ennemi en nomadisant sur son propre territoire. De solides étapes de ravitaillement, largement pourvues en armes, vivres et munitions sont méthodiquement installées et quadrillent le terrain. Bientôt, les bandes sont contraintes de s’enfermer dans leurs bastions où elles sont réduites par les armes savantes, génie et artillerie, qu’elles ne maîtrisent pas. A force de patience et d’effort, les principales « bandidas » sont détruites ou fuient l’Aragon, leurs chefs sont tués ou capturés.

Mais il faut également organiser la pacification pour éviter qu’elles ne ressurgissent et pour cela Suchet mise sur deux atouts : l’installation d’une administration acceptée par les populations qui passe par la juste reconnaissance des élites locales, le clergé catholique notamment qui reprend toute sa place dans une société traditionnellement religieuse, et le développement économique, artisanal et agricole. Sans aller jusqu’à créer des milices locales, Suchet se félicite des paysans qui viennent lui demander de défendre leurs récoltes contres les guérilleros affamés et leur fournit des fusils et des cartouches. Bientôt, les jeunes hommes partis se battre reviennent aux champs et la population fait bloc autour de ceux qui non seulement ont ramené la paix mais aussi une certaine prospérité économique.

Au final, lorsque les événements contraignent Suchet à quitter l’Aragon avec son IIIéme Corps pour défendre le territoire national, c’est une région pacifiée qu’il quitte : pas un coup de feu ne sera tiré contre les colonnes qui retraitent en bon ordre, pas un attardé ou un isolé ne sera perdu du fait de l’ennemi, pas un convoi ne sera détruit durant le chemin du retour vers la France ! Optimiste, Suchet laisse quelques puissantes garnisons pour organiser les étapes du retour. L’histoire décidera qu’il n’y en aura pas…

Tout au long de cet effroyable conflit de la guerre d’Espagne, inutile et cruel, Suchet sut rendre à l’armée française son honneur. Par son action infatigable, son courage physique, son humanité et sa clairvoyance, sans doute mérite-t-il de figurer, comme précurseur, au panthéon de cette école française de la pacification qui fut florissante et mérite d’être redécouverte, en particulier dans le contexte actuel.

Après tout, ayant « inventé » la guerre moderne interétatique en donnant une dimension idéologique aux affrontements de masse, il était normal que les armées napoléoniennes fussent confrontées à son pendant, la guérilla sous sa forme moderne ; tout comme, par adaptation, il était naturel qu’on vit apparaître des hommes tels que le Maréchal Suchet, prêt à se lancer dans cet emploi de la force qui mêle le civil au militaire pour parvenir à la victoire : la guerre contre-insurrectionnelle.

C’est tout l’intérêt de cet ouvrage que de nous permettre de (re)découvrir la première tentative (réussie qui plus est) française, encore balbutiante et mal assurée sur ses jambes mais adaptée aux concepts de l’époque, dans cette forme de combat qui nous occupe tant actuellement et qu’on nomme aujourd’hui la stabilisation.


[i] Le terme « guérilla » a en fait des origines plus lointaines. Pour une étude exhaustive de l’histoire du mot et une présentation particulièrement pertinente de cet épisode historique, le lecteur se reportera avec profit à l’article de référence de Vittorio Scotti Douglas : « La guérilla espagnole dans la guerre contre l’armée napoléonienne ».

[ii] Confidence de Napoléon, en exil à Sainte-Hélène, à Las Cases.