jeudi 28 février 2008

« COMPRENDRE LA GUERRE » PAR VINCENT DESPORTES – UNE FICHE DE LECTURE COMMENTÉE.

Economica – 2éme édition – 2001.

Préface du Général d’Armée Yves CRENE.


La lecture de cet ouvrage est essentielle à plus d’un titre : la personnalité de son auteur, la puissance tranquille de son propos toujours appuyé sur des sources historiques et des références sans faille, son abord volontairement accessible, son ambition affichée et réussie de remettre la stratégie au cœur de la réflexion actuelle, entres autres, le rendent infiniment précieux à une compréhension correcte de la nature de la guerre et de ses invariants. Vincent Desportes rappelle judicieusement le caractère primordial de la pensée clausewitzienne pour une bonne lecture du phénomène conflictuel, élément hélas naturel de l’histoire humaine, et insiste en particulier sur l’interaction permanente qui doit exister entre politiques et militaires, tous deux devant être dument informés de la nature du phénomène et de leur rôle réciproque afin de maintenir sous contrôle cette terrible plongée dans l’incertitude qui possède sa vie propre et ne demande qu’à briser les chaînes que seuls peuvent lui imposer des décideurs avertis.


- L’auteur :

Le général Vincent Desportes figure parmi les stratèges les plus novateurs et les plus influents de la pensée militaire actuelle. Il dirige le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF), un organisme qui, par la qualité de ses publications, contribue à revivifier une école conceptuelle française qui n’hésite plus à inciter les militaires d’active à s’interroger et à proposer des réponses aux grands problèmes actuels. Son dernier ouvrage, « La guerre probable », a d’ailleurs été unanimement salué par la critique comme l’un des textes, au même titre que celui de Rupert Smith, « L’utilité de la force », permettant d’appréhender au mieux les nouvelles menaces et la meilleure manière de s’y préparer. Diplômé du War College, l’auteur dispose en outre d’une excellente connaissance de la culture militaire américaine ce qui donne à ses sources une couleur non exclusivement hexagonale particulièrement intéressante.


- Introduction :

Mais « Comprendre la guerre », publié en 2000, ne se situe pas tant dans le champ des menaces probables, à court ou moyen terme, que dans celui de la nature fondamentale, éternelle, de la guerre. La longue période glaciaire de la Guerre Froide, si on excepte quelques grands auteurs, a quelque peu sclérosé la réflexion stratégique dans une optique d’affrontement est-ouest longuement préparé mais impossible à déclarer. Cette ère terminée, la chance doit être saisie de revenir à l’essence de la mécanique guerrière sans plus se laisser troubler par l’illusion du technologisme ou d’une illusoire « fin de l’histoire ». Pour ce faire, il en appelle à deux grands auteurs, Clausewitz et Jomini, le premier, philosophe de la guerre, et le second, scientifique à la recherche de ses règles immuables. Il fait ce choix car, et sans méconnaitre les grands penseurs qui leur ont succédé, Clausewitz et Jomini ont comme point commun d’avoir réellement vécus et analysés le grand bouleversement que représentait l’avènement de la « guerre des peuples » et son utilisation savante par le génie napoléonien, cette forme de guerre qui est désormais la nôtre aujourd’hui ; ils sont, d’autre part, ceux qui ont le plus inspiré les stratèges des siècles suivants.

Mais ce choix n’est pas innocent non plus : traditionnellement, les militaires français sont d’inspiration Jominienne, une approche qui se marie mieux avec l’esprit cartésien qui est le nôtre. Car l’un des objectifs de Desportes est certainement de bien faire prendre conscience à ses pairs de l’importance voire même de la prééminence de l’approche clausewitzienne, plus « complexe » et pleine d’incertitudes, lors même que Jomini est assez directif et sur de lui, mais certainement plus juste de la guerre. Il faut sans doute voir ici l’effet bénéfique de la double culture militaire, française et américaine, de l’auteur : nos cousins d’outre-Atlantique étant, à l’inverse, clausewitzien dans l’esprit quoique fort jominien dans l’action[i].


PREMIERE PARTIE ET DEUXIEME PARTIE : La nature politique de la guerre et la remarquable trinité.

Dés le début de cette longue première partie, Vincent Desportes invoque l’esprit du général prussien, le premier à avoir réellement saisi l’importance fondamentale du caractère social de la guerre et de la nécessité du contrôle politique qui doit s’exercer sur elle : responsables politiques et exécutants militaires doivent donc établir une stratégie basée autour de la trilogie « fins – voies – moyens » et se distribuer correctement les rôles pour parvenir à un équilibre harmonieux entre ces trois pôles et empêcher la guerre limitée (celle qui vise à l’obtention d’une fin clairement définie par avance devant aboutir à un état de paix meilleur que celui existant avant le déclenchement du conflit) de devenir, en suivant son penchant naturel de « montée aux extrêmes », totale, c'est-à-dire autogène et n’existant plus que pour elle-même, sans fin raisonnable et visible.

Comme la guerre est un acte politique, c’est la finalité politique recherchée qui donne son sens à l’action. Mais la stratégie militaire, loin d’être une option qui n’existe qu’en période de guerre ouverte, occupe également une place de choix dans la Grande Stratégie ou stratégie nationale que mène un Etat, dés le temps de paix, pour assurer sa sécurité et son bien-être. Vincent Desportes réhabilite donc la stratégie en en faisant un outil concret, utile, partie intégrante d’une politique globale de développement national. Les niveaux tactiques et opératifs, bien souvent largement sous la responsabilité des décideurs militaires, pour des raisons évidentes d’efficacité, ne doivent pas occulter le niveau stratégique d’un pays qui est « l’art de combiner les fins, les voies et les moyens de toute nature pour la réalisation du projet politique ». Ce projet politique, soigneusement défini et recherché, peut se passer d’utiliser concrètement l’outil militaire ou pas mais, dans tous les cas, l’aspect militaire doit être pris en compte car il est une partie de ce grand tout qu’est l’objectif politique global.

Une guerre est donc avant tout un acte politique qui utilise une dose plus ou moins forte de violence pour parvenir à ses fins. Cette réalité indépassable implique que décideurs politiques et militaires travaillent main dans la main, malgré des tensions inévitables, pour tout à la fois savoir utiliser le conflit lorsque la fin le justifie et contrôler son déroulement, par une utilisation adéquate des voies et des moyens, afin qu’il ne sorte pas du cadre strictement politique qui a motivé son déclenchement. L’équilibre est autant délicat qu’il est nécessaire car, à la guerre, l’échec se paie comptant : une opération armée menée sur des bases uniquement politiques mais qui ne tiendrait pas compte des contraintes militaires en terme de moyens et de voies appropriés serait condamné à un enlisement suivie d’une retraite douloureuse (les ingérences humanitaires telles qu’elles sont parfois théorisées aujourd’hui sont un exemple de cette dérive). A l’inverse, une opération militaire qui perdrait de vue sa finalité politique, y compris en ne restreignant pas l’usage de la force s’il le faut, serait tout autant malfaisante dans le sens où elle ne permettrait pas d’atteindre un état de paix satisfaisant.

Après avoir souligné l’importance et la prégnance de la nature politique de la guerre, Vincent Desportes présente dans sa deuxième partie la découverte clausewitzienne, née de ses observations de l’émergence de la guerre nationale sous l’impulsion de la Révolution française : la remarquable trinité qui constitue « l’arène au sein de laquelle la dimension politique établit son jeu interactif de modelage du phénomène guerre ». Cet espace tridimensionnel est composé du peuple, du gouvernement et de l’armée et ce sont les interactions harmonieuses entre les trois pôles qui conditionnent également la réussite de l’effort politique qu’est la guerre. Certes, la trinité existait déjà avant Clausewitz mais il a su la rendre visible en assistant à la montée en puissance de l’un de ses acteurs jusque là un peu effacé : la population, « source nouvelle de puissance et source moderne de légitimité ». Malgré son âge, la remarquable trinité reste encore largement d’actualité même si les moyens modernes de communication et d’information ont en quelque sorte accru la prédominance du facteur « peuple ». La résurgence des phénomènes militaires non-étatiques ont pu un moment faire croire à l’invalidation du système[ii], le triangle vertueux de tout effort guerrier reste pourtant intrinsèquement valable : si l’un de ses pôles s’effondre, les deux autres ne tardent pas non plus à manquer de vigueur pour poursuivre l’effort militaire. De la même manière, aucun des trois ne doit prendre l’ascendant sur les deux autres sous peine de perdre le contrôle de la guerre. La réussite politique de l’acte militaire réside dans le maintien continu de la trinité dans le sens de la finalité désirée.


TROISIEME PARTIE : Repères clausewitziens.

Le général Desportes poursuit en analysant les autres apports de l’œuvre de Carl Von Clausewitz à la pensée militaire ainsi que les interprétations et évolutions que leur prêtent les différentes écoles et théoriciens qui lui ont succédé. Il en identifie sept :

1. Brouillard et friction (facteurs d’incertitudes qui rendent la guerre aléatoire et infiniment complexe ainsi que les manières de les appréhender et, dans une certaine mesure, de les contrarier)[iii].

2. Les facteurs moraux et psychologiques (déterminants pour la victoire, l’auteur dresse un tableau des différentes écoles de pensée en la matière).

3. Les approches directes et indirectes (distinction entre l’usure, confrontation de puissance qui privilégie l’approche quantitative ; et la manœuvre, approche indirecte qui recherche la victoire par l’effondrement plus que par la destruction).

4. L’offensive et la défensive (les vertus et les faiblesses de chaque posture, l’offensive supposant l’utilisation de l’initiative tandis que la défensive permet la réponse une fois l’effort ennemi absorbé).

5. Les centres de gravitépivot de toute la puissance [contre lequel] toutes nos énergies doivent être dirigées », ce concept lumineux est analysé à la lumiére de nombreux exemples historiques).

6. La vie propre de la guerrepréférez toujours la paix aux événements douteux de la guerre » lègue Louis XIV à son fils tandis que Clausewitz analyse la « montée aux extrêmes », tendance intrinsèque à tout conflit).

7. La guerre, art ou science ? (présentation des différentes inclinaisons dans un sens ou dans l’autre, entre Clausewitz, qui ressent la guerre comme un art dont « la compréhension de la nature du phénomène demeure définitivement plus importante que la recherche de normes hypothétiques » et Jomini, adepte de la pensée « positiviste »).


CONCLUSION GENERALE :

Ainsi, après avoir survolé tant de siècles, visité tant d’auteurs, revécu tant de batailles dans l’histoire sanglante de l’homme, Vincent Desportes en revient à Clausewitz car, dit-il :

« Sa réflexion, comme celle des penseurs tournés vers l’essentiel, conserve son actualité et livre les traits de la nature persistante de la guerre. Clausewitz ne simplifie pas : il nous invite à ruminer la complexité à partir des points de repère qu’il nous offre.

Parmi ces derniers, centrale dans sa réflexion, la caractéristique majeure de la guerre : son existence en tant que partie d’un tout, la politique, expression de l’ensemble social. En aval, la trinité remarquable et ses trois pôles, sur lesquels s’exerce le sens politique pour donner à l’instrument militaire son efficacité au service de la nation. La nature duale de la guerre, enfin, avec ses deux extrêmes reflétant l’un la parfaite maîtrise politique de la guerre, l’autre sa faiblesse. »

Mais pour comprendre la guerre, si l’étude des grands penseurs et de l’histoire militaire est essentielle, elle doit se faire avec la claire conscience de vouloir éviter quatre écueils qui risquent de polluer cette louable démarche. Vincent Desportes les détaille : savoir reconnaître qu’on observe le phénomène à travers le prisme de sa propre culture, de son éducation pour s’en extraire et pouvoir évoluer ; ensuite vient « la tentation de l’ignorance, celle de céder à la facilité de croire que les guerres sont toujours nouvelles » ; le troisième écueil, c’est bien sur « l’obsession technologique » ; enfin, vient la « tentation tactique », tactique rassurante parce que mieux connue, familière, mais « le succès tactique n’est que l’élément de construction de la réussite stratégique ».

« Etonnante complexité que celle de la guerre » dont Vincent Desportes nous offre certaines clés. Le lecteur aura compris que je n’ai pu tracer ici que quelques unes de grandes lignes qui sont traitées dans son livre. Cet ouvrage, bien écrit, clair et illustré par de nombreuses citations et exemples historiques, mérite plus qu’un simple résumé. En espérant que cette trop rapide présentation donnera envie au lecteur de se plonger dans cette œuvre essentielle.


[i] Ce penchant traditionnel doit être néanmoins révisé à l’aune des douloureuses expériences vécus par les forces armées américaines récemment, en témoigne le nouveau FM-3.0.

[ii] Cf. Martin Van Creveld : « La transformation de la guerre ».

[iii] Ces phénomènes sont si fondamentaux et leur gestion si délicate que Vincent Desportes consacrera un ouvrage entier à ces questions, « Décider dans l’incertitude », dont j’aurai l’occasion de parler prochainement.