dimanche 17 février 2008

COMPRENDRE ET SAVOIR TERMINER LES GUERRES SANS FIN.

Comme nous avons du commencer des guerres nouvelles, surprenantes et durables alors que nous pensions faussement la paix établie pour longtemps, il faudra bien aussi nous habituer à l’idée qu’elles devront un jour s’achever, à notre meilleure avantage dans la mesure du possible. Cette ultime précision est nécessaire car complexes, se déroulant principalement loin de nous et sous la pression de nos opinions impatientes, ces guerres ne sont pas populaires : la lassitude gagne vite dans nos sociétés de l’immédiateté où le temps ne s’écoule pas à la même vitesse que chez nos adversaires. Mal avisé des enjeux par un pouvoir politique qui lui aussi, caprice de la démocratie, varie facilement, la tentation devient grande pour certains de demander le retrait des armées alors que les armes parlent encore mais que, de loin, nous ne les entendons plus.

Mais se retirer dans l’honneur de ces théâtres où nos armées villégiaturent, et de ceux, encore inconnus, où elles auront peut-être matière à s’exprimer dans l’avenir, suppose trois préalables bien compris et acceptés par tous : savoir ce que sont ces guerres et que ce sont des guerres ; se fixer des objectifs atteignables lorsque nous projetons nos forces ; accepter de négocier avec l’ennemi dés que cela devient possible. Négliger de « voir » la guerre parce qu’elle s’exprime différemment, souhaiter plus que ce que nous pouvons et diaboliser l’adversaire au point qu’il devient impossible d’arriver à tout dialogue avec lui, voilà parmi les plus sûrs moyens de s’enferrer dans ces conflits apparemment sans fins et qui nous laissent affaiblis tout en renforçant les plus irréductibles de nos contradicteurs.

- Voir la guerre d’aujourd’hui pour ce qu’elle est :

Il est possible que nous nous soyons permis, pour la majorité d’entre nous, d’oublier la guerre ou, pour ceux qui en ont gardé quelques notions ou souvenirs, de constater que ceux-ci ne correspondent pas aux images renvoyées par les média. Dés lors, la tentation est grande de nier le phénomène pour finalement en arriver à ne pas le voir, à ne pas le comprendre, à ne pas le soutenir dans la durée.

Ne soyons pas dupes. Dés que la volonté des hommes utilise la violence pour s’imposer à d’autres, jusqu’à les tuer lorsqu’ils la contestent, et que cette manifestation embrase les esprits au point de perturber l’existence des populations sur un théâtre, il y a la guerre, même si ses acteurs ne répondent à aucun gouvernement, qu’ils ne portent pas d’uniformes et se rassemblent sous un drapeau qui n’est pas officiellement reconnu ; tant que nos soldats doivent porter les armes et déployer leurs matériels pour se protéger ou protéger ceux au milieu de qui ils vivent, il y a la guerre, même si les armes lourdes ne parlent pas, même lorsqu’ils construisent des écoles ou réparent des ponts.

La guerre d’aujourd’hui emprunte d’autres chemins que ceux qui nous furent familiers mais son essence subsiste, intacte et destructrice, et si les moyens pour la contrer et l’apaiser doivent s’adapter, nous ne devons pas commettre l’erreur de nommer improprement et de mal comprendre ce qui reste l’une des activités hélas naturelles de l’homme.

- Se fixer des objectifs atteignables :

Le danger de la guerre est de finir par exister d’elle-même, par elle et pour elle, indépendamment de la politique qui doit fixer la fin qu’on souhaite lui donner. Une guerre sans contrôle et sans but devient autogène tout autant que lorsque les objectifs fixés à la force qui s’y adonne sont hors de sa portée.

Parce que les hommes doivent pouvoir, dans la mesure du possible, garder le contrôle de la guerre, il est nécessaire qu’ils sachent fixer et se fixer des objectifs à la mesure de leurs moyens et de la volonté dont ils disposent. Cela est vrai dans un contexte irréductible où l’ennemi doit être détruit et toute sa volonté combattante durablement anéantie ; cela l’est également lorsqu’on choisit de s’ingérer dans les guerres et les affaires d’autrui pour faire taire les armes et/ou favoriser la construction d’états qui nous sont favorables, le plus souvent sans l’aval des populations locales, belligérantes ou non.

Intervenir efficacement, s’agissant de la fin recherchée, suppose la définition d’objectifs réalistes et non d’objectifs « idéaux ». Le monde serait peut-être (peut-être, pas forcément…) parfait si tous les peuples choisissaient de partager notre modèle sociétal mais ce n’est pas le cas et moins encore si nous cherchons à le leur imposer à la pointe de nos baïonnettes. Si nous nous ingérons dans une contrée étrangère pour aider à la reconstruction de son tissu étatique, économique et social, faisons preuve de modestie : prenons ce qui existe déjà sur place lorsque cela fonctionne, ne balayons pas tout d’un revers de main en cherchant à imposer un schéma qui ne rentre pas dans le moule local.

La tentation est forte, a fortiori lorsqu’on est plus riche et qu’on se sent plus puissant que son adversaire, de vouloir lui imposer notre modèle de civilisation nonobstant les particularismes locaux et, justement, les ressentiments que l’étalage de notre puissance engendre. Cette suffisante condescendance rencontre d’autant plus vite ses limites que notre opposant, loin d’être arriéré même s’il est pauvre, s’adapte pour mieux nous contrer et retourner les outils de nos victoires passés contre nous.

Mesure, prudence et réalisme doivent nous guider dans nos buts de guerre (ou d’intervention) tout autant que la détermination, le courage et la persévérance seront essentiels pour nous permettre d’atteindre ces objectifs raisonnables à tel point, car ici se trouve sans doute la clé de la réussite, qu’on peut convaincre les intervenants qu’ils leur seront bénéfiques à terme.

- S’autoriser une sortie de crise négociée quand on a l’avantage.

Transformer l’adversaire en « objet » diabolique, en particulier lorsqu’il est protéiforme et que ses leaders du moment sont remplacés presque aussi vite qu’ils disparaissent, comme c’est le cas dans les guerres contre-insurrectionnelles d’aujourd’hui, revient à nier à la fois sa capacité de « sujet » à réfléchir et à changer tout en s’interdisant la moindre alternative de négocier avec lui lorsque les circonstances nous placeraient en situation d’en profiter.

Dans ces guerres d’influence que sont les opérations de stabilisation, la population constitue le centre de gravité, le cœur à atteindre et à convertir pour retourner la situation à son avantage. Le civil un jour docile peut devenir combattant, par colère ou désespoir, le lendemain puis muter à nouveau sous l’effet de facteurs mis en place par la force mais qui ne sont pas la force elle-même. La force contient ou détruit les éléments combattants mais ce sont les actions qu’elle mène en annexe, sur des champs qui ne sont pas strictement militaire, qui vont faire pencher la balance du succès de son côté en ramenant la grande majorité des spectateurs attentistes vers la paix.

Tout n’est pas noir ou blanc dans ces situations : y plaquer, par paresse ou aveuglement, le calque de nos conceptions traditionnelles de la guerre « classique », avec un ennemi monolithique et diabolisé est un non-sens qui condamne les troupes à des règles d’engagement éternellement violentes, toutes entières basées sur la destruction physique de l’adversaire. Les têtes doivent être coupées, les cadres fanatiques éliminés mais le gros des combattants ennemis, en fait des civils qui se sont égarés sur le mauvais chemin, doivent savoir que la possibilité leur est offerte, s’ils reconnaissent en conscience que la voie des armes n’est pas la bonne, de reprendre leur place au sein de la société pacifiée que la force propose comme alternative.

De plus, il arrive un moment, lorsque la normalisation semble proche, où la population, lassée par la guerre et les horreurs qu’elle génère, pousse elle-même, dans son sein, ses propres éléments potentiellement subversifs à attendre un geste avant de s’engager dans la lutte. C’est à cet instant clé, lorsque la volonté ennemie est fragilisée par les coups psychologiques plus que physiques portés contre elle, que la force projetée doit savoir saisir se chance de se retirer de manière honorable, sans forcément que la paix ne soit pleinement rétabli mais ou, au moins, suffisamment d’habitants peuvent voir en la paix un objectif pour lequel ils peuvent eux-mêmes combattre sans le soutien d’acteurs extérieurs. La guerre, si elle existe encore, devient alors leur guerre et nous pouvons nous éclipser sans honte et sans défaite du théâtre.

Conclusion :

Un ingérant arrogant, rigide, violent, manichéen et insensible ne rencontrera ni le soutien de l’ingéré qu’il a la prétention de diriger contre son gré, ni l’approbation sur le long terme de sa propre population, de plus en plus excédée par les coûts qu’entrainent une opération lointaine et apparemment sans fin. S’il ne modifie pas sa posture initiale, il connaitra une défaite humiliante sur la terre qu’il a voulu investir et les affres d’une douloureuse remise en question une fois de retour sur son propre sol.

A l’inverse, et si le succès n’est jamais garanti, quelques éléments peuvent permettre à tous les acteurs de la trinité étatique « ingérante » de manœuvrer efficacement pour espérer se sortir sans trop de dégâts d’une opération de restauration de l’état initialement conçue sans l’assentiment des peuples concernés : compréhension de la nature du conflit et des enjeux sur le long terme par l’arrière et le politique ; définition d’objectifs clairs, accessibles, réalistes et qui peuvent s’adapter en souplesse à une modification radicale de la donne sans mettre la puissance en porte-à-faux ; porte laissée ouverte sur une sortie de crise négociée dés que les conditions seront réunies pour les forces projetées.

Bien sur, il ne s’agit ici que de proposer quelques réflexions. Les certitudes toutes faites, les recettes magiques n’existent pas dans ces domaines mais si nous voulons continuer à adopter une posture qui implique de déployer longuement des forces au loin, nous devons dés à présent penser à tout ce qui les protégera et les soutiendra au mieux, ici comme là-bas.