lundi 21 janvier 2008

UNE FICHE DE LECTURE DE L’OUVRAGE DE MICHEL YAKOVLEFF.


Les lecteurs habituels de ce blog connaissent sans doute la profonde admiration que je voue au livre du colonel Michel Yakovleff, « Tactique Théorique », sur lequel j’ai déjà commis deux billets, l’un sur l’effet majeur, l’autre sur la fonction Renseignement. Je m’en étais tenu là, négligeant d’établir une fiche de lecture complète de cet ouvrage dense et précis. Par bonheur, un autre lecteur passionné m’a transmis son propre travail qui vient, me semble-t-il, utilement compléter les éléments épars déjà fournis ici et qui permettra à ceux qui ne sont pas familiarisés avec cette œuvre de l’appréhender dans sa totalité. Je vous livre aujourd’hui cette fiche de lecture avec l’aimable autorisation de son auteur, que je remercie vivement pour sa confiance et l’honneur qu’il m’accorde.

J’ai d’autant plus de plaisir à publier ici cette synthèse et à faire connaître à nouveau cette œuvre que le colonel Yakovleff est, à mon sens, représentatif de cette nouvelle génération de militaires d’active français qui savent pratiquer, réfléchir et écrire sur la guerre, renouvelant par là même la pensée stratégique et tactique hexagonale. J’ai toujours eu un respect particulier pour ces praticiens qui, avec clarté et talent, maniant avec bonheur une langue à la fois élégante et accessible aux professionnels comme aux profanes éclairés, savent projeter loin leurs réflexions en s’appuyant toujours sur les bases solides de leur culture et de leurs expériences de chef. J’aurai, je l’espère, l’occasion prochainement de faire ici une présentation de cette galaxie de penseurs qui revivifient l’approche stratégique française. Puisse ces bons auteurs trouver des lecteurs attentifs parmi leurs pairs (ce dont je ne doute pas), les citoyens qui se vivent comme tel au sens fort du mot et, surtout, les décideurs politiques (ce dernier point étant celui qui suscite ma plus grande inquiétude).

Mais je m’efface ici pour vous livrer cette fiche de lecture en remerciant une nouvelle fois son auteur et en signalant qu’il sera particulièrement sensible à tous avis et commentaires de la part des personnes intéressées. Ces derniers peuvent être laissés directement ici ou m’être envoyés à mon adresse électronique par le biais de laquelle je transmettrai selon la volonté du ou des correspondants.



ART DE LA GUERRE : TACTIQUE THEORIQUE

YAKOVLEFF Michel (colonel), Tactique théorique, Paris, Economia (Stratégie et doctrine), 2006, 639 p.

Préface du général de corps d’armée Pierre GARRIGOU GRANDCHAMP

L’auteur :

Saint-Cyrien de la promotion Montcalm (1980-82), officier de l’arme blindée cavalerie, Michel YAKOVLMEV a servi douze ans, en métropole et en opérations à la Légion étrangère notamment. Au 1er Régiment Etranger de Cavalerie, il a commandé un escadron durant la guerre du Golf (prise de l’aéroport de As Salman), ainsi que le régiment (2001-2003) dans les Balkans. Breveté d’étude militaire supérieure aux Etats-Unis, ancien auditeur de l’Institut des hautes études militaires, il a occupé les fonctions de directeur général de la formation à l’école des blindés de Saumur et sert à la délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense.

Le colonel YAKOVLEFF a rédigé en 2005 un bref ouvrage (culture du militaire et culture militaire, 7 p) proposant une méthode d’acquisition de connaissance nécessaire à tout officier pour « être un homme complet au sens antique du terme ».

Aujourd’hui il écrit dans la revue DSI (Défense et Sécurité Internationale) consacrée à la défense et aux questions géostratégiques et géopolitiques (article en février 2007 traitant du concept de l’effet majeur).

Introduction :

Constatant les lacunes conceptuelles de nos règlements dans le domaine des notions supérieures de la guerre et des méthodes de raisonnements, l’auteur a mis par écrit les cours qu’il dispensait aux candidats au Cours Supérieurs d’Etat-Major. Regrettant que l’épreuve tactique du concours du CSEM ait disparue, il souhaite aujourd’hui que ce livre revivifie l’école française à raisonner la bataille. L’objectif de l’ouvrage, en s’appuyant sur une vision systémique de la guerre, est réellement de définir la notion du concept gaulois de l’effet majeur à travers l’importance de la saisie de l’initiative. Entre la philosophie et le manuel d’emploi tactique, ce livre destiné aux praticiens, illustre ses théories par des « vignettes » historiques provenant essentiellement de la guerre de Sécession.

Cette fiche s’appuiera sur la structure de l’ouvrage : Nous étudierons tout d’abord les principes qui régissent la guerre avec une approche théorique en définissant les outils et la méthode de décision tactique. Puis nous aborderons dans une deuxième partie les composantes du maniement des forces et son commandement. Et enfin nous exposerons la cinématique de l’offensive et la défensive. Pour conclure le sujet sera replacé dans le contexte de « maîtrise de la violence » puis la notion de « style de la guerre » élargira le champ de réflexion.

Première et deuxième parties : LA NATURE DE LA GUERRE et DU RAISONNEMENT TACTIQUE

Ces deux premières parties approchent la guerre d’une manière conceptuelle et intellectuelle. Mais l’auteur avant d’aborder son sujet, situe son ouvrage par rapport aux nouveaux paradigmes de la guerre qu’il nuance cependant. La guerre peut être de « haute intensité », urbaine, armée par des hautes technologies et idéologique ; elle n’en demeure pas moins un choc de deux volontés. La guerre évolue, cependant ses principes demeurent. Il est donc toujours judicieux de l’étudier au regard d’exemples historiques mais encore d’actualité qui illustrent les principes intemporels de la guerre.

Pour comprendre la guerre, il faut savoir l’étudier à la fois en temps que science mais aussi l’appréhender dans sa dimension artistique. Des notions indispensables doivent être préalablement maîtrisées.

La victoire consiste à définir puis atteindre des objectifs stratégiques, opératifs ou tactiques ; elle demeure le but ultime de toute confrontation. Elle dépend de paramètres incontrôlables décrits par Clausewitz comme les frictions et le brouillard de la guerre mais aussi de la volonté et l’audace du chef. Tout l’art de la victoire consiste à savoir prendre l’initiative ou l’ôter à son adversaire, puis rentabiliser cette action jusqu’à priver l’ennemi de toute option. Pour cela la recherche de la surprise et de la prise de risque consentie demeure indispensable (« le principe de précaution est inadaptable à la guerre »). Ces notions sont le fondement même du combat, l’élaboration de la manœuvre par le chef et l’agressivité de la troupe dans la bataille doivent conduire à saisir des options qui permettent de remporter la victoire. Enfin, l’imperfection des paramètres de la guerre peut être atténuée par l’entraînement et la planification qui visent à fortifier la force morale.

Pour concevoir sa manœuvre, le chef doit raisonner avec méthode en analysant trois domaines : son terrain (notion de lobe, d’élasticité, de front ou d’espace lacunaire), son ennemi (cela commence notamment par une étude doctrinale) et le rythme de son action. Pour cela il faut confronter des séquences (ennemi et ami) en déterminant le rapport entre le potentiel d’une unité et l’écoulement du temps. Cette étude permet de définir la notion de point culminant et d’inversion du RAPFOR. L’exploitation de l’opportunité (imposer ma séquence à l’adversaire) doit conduire à la saisie de l’initiative. Cette condition pour la victoire, et non son achèvement, détermine ainsi l’effet majeur qui doit être une notion dynamique sur l’ennemi.

Le phasage d’une opération consiste alors à déterminer les différents temps de la manœuvre (façonner, saisir l’initiative puis la rentabiliser) pour bâtir un plan d’opération. Tout l’art du chef consiste donc à ajuster l’OPTEMPO afin d’obtenir une syncope de son ennemi, c’est à dire en prenant à contre pied son adversaire.

Les écueils à éviter sont de penser son effet majeur « sur le terrain », de mal identifier les différentes phases de l’action ou de ne pas organiser ses forces judicieusement ( l’effet majeur n’est pas nécessairement le moment ou le maximum de forces doit être engagé).

La deuxième école de raisonnement tactique possible est basée sur le concept du centre de gravité (méthode américaine). Cette notion statique vise à déterminer la source de la puissance ennemie à laquelle s’attaquer. Elle conduit en fait à un non-sens puisque l’on recherche à se confronter au point fort de l’adversaire et non à ses faiblesses.

Troisième partie : LES MANŒUVRES

La théorie du combat ne valant que si elle s’applique concrètement au combat, l’auteur en vient donc à l’étude de la force en action. Avant d’aborder la dynamique du combat, un ensemble de chapitres plus descriptifs que dialectiques permettent aux non-initiés de s’imprégner des notions de bases de maniement des forces.

L’auteur rappelle la nécessaire articulation et ré-articulation (avant garde, gros, flanc-garde et arrière garde) ainsi que les fonctions opérationnelles d’un combat inter-armées moderne. Sont présentés successivement le renseignement, les composantes aéroterrestre et navale, la mêlée, les appuis et le soutien logistique. Le nouveau paradigme du renseignement dit d’ambiance est notamment souligné au regard du cycle de décision correspondant. L’auteur présente aussi le principe d’attaque de la logistique comme un non-sens compte tenu du rapport coût-efficacité.

Vient alors l’étude même des confrontations avec l’ennemi : action de renseignement suivit d’action de combat ou de sûreté. Ces notions, bien connues des armes de mêlée, sont présentées successivement et reprennent des missions détaillées dans les manuels militaires : Marcher à l’ennemi, prendre et rompre le contact, éclairer, reconnaître, jalonner, recueillir, relever par dépassement et sur position, détruire, appuyer, soutenir, fixer, neutraliser, couvrir, contrôler une zone, et mener une contre reconnaissance.

Cependant cette partie plutôt technique détaille aussi la composante « commandement » avec une approche très concrète : commander n’est pas une traduction militaire du management civil, cela nécessite des chefs qui donnent des ordres (et non décident) dans un contexte où le danger est délibéré. Le chef doit savoir conduire, planifier et anticiper son action. La capacité de maîtrise de l’anticipation (deux coups d’avance) est la marque des grands chefs, une prévision suffit généralement pour dominer les événements. L’efficacité du chef réside dans sa capacité à conduire son action en suivant la situation, à prendre des décisions et à soutenir ses subordonnés. Il faut rechercher à développer l’autonomie de ses subordonnés tout en les stabilisant moralement dans les phases de difficultés. Durant les moments ou ils perdent pied, il faut les décharger d’un maximum de tâches et éviter deux erreurs : Demander des explications (justifications) et les renforcer (ce qui complexifierait leur situation et leur commandement). Le chef doit trouver sa place pour être le plus à même d’agir, d’observer, d’orienter puis de trancher ou commander (cycle de décision collectif). Enfin le chef est unique, le commandement ne se partage pas, notamment dans le cadre d’une coalition (situation à la mode mais qui existe en fait depuis bien longtemps) ou les intérêts nationaux ne doivent pas altérer l’unicité de commandement. Il est essentiel que les objectifs stratégiques aient été clairement définis et que les questions nationales ne se posent plus au chef militaire sur le terrain.

Quatrième, cinquième et sixième parties : L’OFFENSIVE, LA DEFENSIVE et LES TRANSITIONS

Tout en abordant quelques schémas classiques et techniques, l’auteur insiste dans ces deux parties sur la cinématique de l’offensive puis de la défensive qui nécessite d’aborder la dimension espace-temps de l’action différemment selon ces types de posture. Quel que soit le contexte qui n’a pas de valeur morale en soit, la supériorité appartient à celui qui sait être agressif.

L’offensive est un déséquilibre qui permet de prendre l’initiative. Elle suppose l’existence d’un but positif et permet de prendre l’avantage en obtenant la surprise notamment en choisissant la date et la configuration optimale (trois contre un). L’offensive doit donc être pensée avant tout dans le temps (choix de l’OPTEMPO) : Toute avance mérite d’être concrétisé pour obtenir la victoire en prenant garde du danger du relâchement post-attaque victorieuse.

Une présentation technique de l’offensive décrit alors successivement : L’approche, l’attaque en force qui nécessite un commandement complexe, l’attaque dans la foulée étudiée et préparée par l’école soviétique, l’attaque en souplesse ou la victoire à moindre coût, et enfin l’embuscade. On en vient alors naturellement à la géométrie de l’attaque qui peut être frontale, latérale, par enveloppement, par débordement ou contournement. Il complexifie ce schéma en incluant les feintes et la manœuvre de déception puis l’étude du choix de l’objectif (avant garde, gros ou arrière-garde). Pour conclure l’auteur souligne les écueils à éviter qui sont les fautes de temps ou gâcher son rapport de force.

Le chef doit savoir quand il a atteint les objectifs raisonnables dans son offensive, tout en étant attentif au changement de posture ennemie (préparation de la contre attaque): Il doit alors se préparer à défendre le terrain conquis précédemment.

La défensive est le style préféré de nos décideurs car il permet de « voir venir » l’adversaire dans le premier temps de la bataille sans prendre de risque (le doute du chef). D’après Clausewitz, la défensive est le procédé qui à la supériorité initiale (position valorisée, nécessité d’avoir un RAPFOR supérieur pour l’attaquant) bien que la culture occidentale prône l’esprit offensif et que le taux d’attrition soit supérieur pour le défenseur. Il n’en demeure pas moins qu’historiquement, les attaquants sont plus souvent victorieux que les défenseurs.

Faisant appelle à la finesse du raisonnement tactique et à l’étude de la personnalité de son adversaire, le but de la défense est de reprendre l’initiative, c’est à dire d’inverser les rôles et non pas de chercher à inverser le RAPFOR (c’est d’ailleurs mathématiquement quasiment impossible à moins d’un anéantissement total). Les combats défensifs peuvent être répartis en deux familles : l’absorption d’énergie (Défense ferme, d’usure, mobile, contre attaque) et la dispersion d’énergie (harcèlement, esquive, diversion, attaque perturbatrice). La défensive bien que pensée géométriquement doit être dynamique en recherchant à casser le rythme de l’attaque par des actions conçues dans la profondeur (zone des approches, zone de défense avancée et zone de défense ultime). La défense doit donc s’appuyer sur les points suivants : dissocier les échelons de l’attaquant, consommer ses moyens, casser son plan et l’user moralement. L’objectif final de la défense est la reprise de l’offensive. Pour cela la transition défensive-offensive doit être très bien préparée en lançant son élément réservé, jusque là dissimulé (art parfaitement maîtrisé par les Soviétiques), au moment opportun (point culminant de l’assaillant) et créer ainsi la surprise qui anéantira l’adversaire déséquilibré.

En plus d’être un ouvrage particulièrement bien illustré d’exemples concrets, l’auteur apporte même au lecteur des « coups » qui ont pour but de fouetter son imagination et de le conduire à développer son esprit créatif.

En offensive : « La manœuvre sur les derrières » de Napoléon, « Torturer l’enfant » issu de la tactique mongole qui vise à provoquer la sortie de l’adversaire et « le caillou dans la chaussure » qui doit amener l’ennemi à s’épuiser en attaque.

En défensive : « la défensive en position centrale » de Napoléon, la défense par « tête de pont », la défense « en échelon refusé », « l’esquive du toréador » et enfin « l’abcès purulent ».

Septième partie et Exorde : LA MAITRISE DE LA VIOLENCE et LE STYLE DE LA GUERRE

Depuis quelques dizaines d’années, les termes de « petite guerre », « law and medium intensity » ou encore « maîtrise de la violence » sont venus s’opposer aux actions dites de « vrai guerre » ou de coercition. Ces notions sont en fait la conséquence d’une définition floue de l’idée de « victoire » dans ces conflits : « On y est sans pouvoir y participer ». D’après l’auteur, si au niveau stratégique la comparaison ne peut être établie, le niveau tactique de ces conflits récents sont eux basés sur les même principes fondamentaux que les batailles qui les ont précédés (excepté pour les missions humanitaires qui restent des actions militaires sans objectif militaire). Il faut cependant noter quelques points qui restent propres à ce nouveau paradigme :

- Le renseignement d’ambiance ou de non-évènement vient supplanter le renseignement d’évènement,

- La prise en compte de la gestion de la durée, de la routine, du stationnement aménagé,

- Le soutien logistique radicalement différent (beaucoup de kilomètres parcourus, peu de consommation en munition mais de gros stock, un soutien sanitaire de grande ampleur pour peu de blessés au combat),

- Une étude de l’ennemi sans réels adversaires mais plutôt des belligérants multiples.

Les principes tactiques précédemment exposés demeurent donc, mais c’est le contexte psychologique qu’il faut préciser notamment à travers le risque politique de l’ouverture du feu. La supériorité doit se manifester alors par le dispositif (démonstration de force) et la solidité morale du chef.

Les différentes actions de « maîtrise de la violence » sont alors brièvement présentées :

A dominante offensive : - L’isolement : interdire toute liberté de manœuvre,

- La séparation de belligérants : contrôle de zone offensif,

- L’intervention : une contre attaque sans ouverture du feu,

- La démonstration : dissuasion qui nécessite cependant d’être en mesure de réagir réellement,

- La rétorsion : punir l’auteur d’agression par une attaque qui doit le contraindre à négocier,

- L’interposition : une séparation après une infiltration ou une attaque,

- Le confinement : un contrôle de zone avec une action d’assistance sociale.

A dominante défensive : -La sécurisation de zone : un contrôle de zone soft,

- La protection de secteur : un contrôle de zone en faisant preuve de diplomatie.

Pour conclure l’auteur aborde le style de la guerre.

La guerre montre à travers son histoire toute sa complexité qui reste pour les vaincus un chaos inexplicable et pour les grands chefs une « clarté de l’évidence ». Cependant peu de grands stratèges n’ont en définitive décrit la logique de leur tactique ou de leur génie. Le paradoxe réside dans le fait qu’un chef doit rester imprévisible pour ses adversaires mais que son style (partagé entre la technique et l’art) doit demeurer lisible pour ses subordonnés.

Il est donc nécessaire que tout chef perçoive l’aspect technique de son style de commandement qui reste la marque de son caractère, mais travaille et développe aussi l’art qui consiste à accepter la prise de risque dans son commandement.

Analyse personnelle

Cette théorie de la décision, fondée sur la dialectique art et science de la guerre, est donc l’ouvrage indispensable à la culture militaire qui permet de comprendre l’esprit de l’effet majeur à travers une étude très complète des missions tactiques. A la fois philosophique et technique, ce livre reprend de nombreux cas concrets (les vignettes) qui permettent d’illustré des notions qui pourraient apparaître comme abstraites notamment au non-initié.

Bien qu’intitulé « Tactique théorique », ce recueil de réflexion est un guide pratique de la science de la guerre, qui peut et doit être consulté régulièrement (à l’instruction, en exercice ou en opération). En effet l’architecture du livre (le plan) est particulièrement bien conçue et permet de retrouver l’essentiel aisément (introductions synthétiques des parties, notions clés soulignées en gras) tout en offrant une étude précise des missions (table des matières et découpage des parties très méthodique).

Cependant l’approche de la « maîtrise de la violence » que cela soit dans cet ouvrage ou dans nos écoles de formation mériterait une place plus importante compte tenu des réflexions qu’elle génère chez les dernières générations d’officiers confrontés à des situations complexes sur les théâtres d’opérations. En effet, bien que certains fondamentaux puissent être immuables et que le chef militaire doive savoir faire preuve d’intelligence de situation pour comprendre son environnement, la tactique doit continuer de s’appuyer sur des définitions précises des missions. Les modes d’action ayant pour but des objectifs tactiques flous (tels que les actions au contact de la population, soft ou d’assistante sociale) mériteraient d’être définies avec beaucoup de rigueur si elles sont données à des chefs sur le terrain.


2 commentaires:

Manuel de Survie, a dit…

Merci de ce compte rendu, cher François, il faut que je lise le livre du colonel Yakovleff sans tarder.

Je ne vois qu'un point discutable, du point de vue de celui qui ignore le livre, c'est ce que vous dites au sujet du concept de centre de gravité dans la doctrine américaine. Je vous cite :

"La deuxième école de raisonnement tactique possible est basée sur le concept du centre de gravité (méthode américaine). Cette notion statique vise à déterminer la source de la puissance ennemie à laquelle s’attaquer. Elle conduit en fait à un non-sens puisque l’on recherche à se confronter au point fort de l’adversaire et non à ses faiblesses."

Les centres de gravité - il y en a plusieurs - ne sont pas du tout le point fort (dont la notion n'existe pas dans cette doctrine). Ils se définissent comme les sources de la puissance adverse, de sa liberté d'action, et de sa volonté de combattre. C'est un outil d'analyse aux contours assez imprécis. Les "COGs" peuvent changer en cours d'opération, ou même ne pas être discernables. Ce flou résulte en partie d'une tentative de synthèse entre les doctrines de chaque arme, dont les définitions à ce sujet ne coïncident pas. Mais aussi, peut-être, du souhait de stimuler l'inventivité dans la conception des opérations.

La doctrine ne prétend pas faire de la neutralisation ou la destruction des COGs un but à atteindre directement. Si c'est une force adverse, elle recommande au contraire son approche indirecte.

La documentation officielle se trouve sur le site de la Joint Doctrine Branch ( www.dtic.mil ).

Tout cela n'a bien entendu quasiment rien a voir avec la métaphore de Clausewitz. Les COGs ne se déterminent pas nécessairement à partir de la configuration des forces, et ne sont jamais définis par la concentration de celles-ci. L'invasion de l'Irak en 2003 le montre bien.

Il n'y a donc pas d'absurdité. Juste l'emprunt non remboursable d'une métaphore, pour enraciner la doctrine plus que pour la fonder. Seul un trop bon lecteur de Clausewitz peut s'y tromper. Pour tous les autres, la doctrine américaine est bien plus facile à comprendre pour ce qu'elle est. Mais peut-être un peu plus difficile à juger pour ce qu'elle vaut.

Manuel de Survie

François Duran a dit…

Bonjour Manuel,
Voilà, comme de juste, des remarques intéressantes et qui appellent une réponse qui dépasserait le cadre de ce commentaire et nécessiterait, en fait, un article à elle seule. Me trouvant actuellement, et ce jusqu’au début du mois prochain, en déplacement à l’étranger, loin de ma documentation habituelle et des facilités qu’offre un réseau de télécommunication à domicile, je ne peux malheureusement vous faire aujourd’hui cette réponse circonstanciée, bien que je la prépare déjà mentalement.
Juste une petite précision de pure forme avant tout : si j’ai publié avec joie la fiche de synthèse à laquelle vous réagissez, je n’en suis pas l’auteur. Je ne dis pas cela pour m’en désolidariser, bien au contraire, mais simplement pour rendre son du à César et ne point m’attribuer des écrits qui ne sont pas les miens : il s’agit d’un travail remarquable qui résume avec clarté et précision l’ouvrage du colonel Yakovleff y compris, d’ailleurs, lorsqu’il évoque le « centre de gravité » et les (légères) réserves émises par l’auteur à son encontre dans ce contexte bien précis.
A ce sujet, et pour réagir « à chaud », en attendant plus de précisions, vos remarques m’inspirent deux réflexions :
- Tout d’abord, le colonel Yakovleff pense et écrit « tactique » dans son livre, c'est-à-dire le plus petit niveau d’action d’un échelon donné. Dans ce contexte bien particulier, le centre de gravité, une notion parfaitement valable et même primordiale sur les plans stratégiques et opératifs, perd beaucoup de sa valeur et, surtout, reste infiniment moins performante sur le terrain que celle, plus complexe mais moins statique, de l’effet majeur. Un dirigeant politique, un stratège, un commandant de théâtre ou un général doivent penser « centres de gravité » (car il y en a effectivement plusieurs, je développerai cela prochainement, de même que les « besoins critiques » et « vulnérabilités critiques » qui sont autant de notions associées). Un capitaine ou un colonel engagés sur le terrain (tactiquement, donc) auront sans doute plus intérêt, pour la fluidité et l’impact croissant de leurs actions en cascade, de raisonner « effet majeur » plutôt que « centres de gravité », un concept qui reste valable mais ne donne sa pleine mesure que dans un contexte plus vaste où, effectivement, l’approche indirecte est essentielle et souvent plus payante qu’une couteuse approche directe qui reste, malgré tout, essentielle pour l’échelon, car il y en a toujours fatalement un, qui se trouve au contact.
- La doctrine américaine est une chose : résolument clausewitzienne, elle fait sienne l’approche indirecte et la recherche puis la destruction des centres de gravités ennemis. Son application pratique est parfois plus Jominienne dans sa forme qu’elle ne le souhaiterait sur le fond.
Mais ce sont là de vastes débat sur lesquels, je l’espère, nous aurons l’occasion de revenir.
Bien cordialement à vous.
François Duran.