jeudi 27 décembre 2007

INTERVENTION, STABILISATION, COIN, INTERPOSITION, NORMALISATION…

QUELQUES QUESTIONS SUR LES GUERRES D’AUJOURD’HUI - 1


Il ne s’agit pas ici, ce serait bien prétentieux, de faire une quelconque exégèse de ces nouveaux et stimulants concepts doctrinaux qui ont, débloquant d’une certaine manière une pensée par trop bridée par le contexte figé de la guerre froide puis phagocytée par une omniprésence américaine pas toujours judicieuse (cf. les limites de la RMA), libérés les énergies intellectuelles des stratèges occidentaux.

Ce regain d’intérêt pour les exigences doctrinales et leurs influences sur la conduite des opérations et la composition des forces déployées est peut-être même à l’aube, à la lueur des RETEX venus d’Irak et d’ailleurs, de connaître une confluence de visions[1] qu’on ne peut qu’espérer vivace et durable entre deux « écoles », sinon opposées, qui vivaient du moins assez hermétiquement l’une à côté de l’autre.

En effet, entre une approche américaine « techniciste », symbolisée par la Transformation (concept valable mais qui ne saurait se suffire à lui-même[2]), qui a connu bien des misères en Mésopotamie, et des européens qui, tout en tâchant de combler leur déficit technologique avec les forces armées étasuniennes (révélé avec éclat pendant la guerre du Golfe de 1991), souhaitaient, avec raison, conserver leur savoir-faire issue et affinée par des opérations de maintien de la paix parfois douloureuses, la communication a quelquefois été difficile. Le fait que ces deux approches ne restent plus concurrentes, ce qui n’a aucun sens, mais concomitantes et souplement entremêlées lorsque les besoins opérationnelles l’exigent est plus qu’une bonne nouvelle.

Mais comme tout, dans ces matières, est en mouvement et susceptible d’ajouts et d’affinages au gré des idées et des expériences, il est toujours judicieux de faire part de ces questions et réflexions. En voici quelques unes.


L’INTERVENTION : PREMIERE PHASE DU SUCCES STRATEGIQUE.


1. De l’importance de maintenir un déséquilibre technologique stratégique en même temps qu’une parité régionale :


Intervenir consiste, aujourd’hui comme hier, à arracher militairement, et de manière décisive, l’initiative aux forces dont la volonté s’oppose à la nôtre, le plus souvent sur un théâtre d’opérations éloigné mais pas uniquement. Lors de cette phase, la supériorité technologique et tactique, la planification rigoureuse et l’engagement massif de la force accordent généralement la victoire. A ce titre, les armes occidentales jouissent d’une avance certaine mais qui, dans l’avenir, leur sera très certainement contestée par des acteurs émergents qui consentent de gros efforts budgétaires pour l’amélioration de leurs outils militaires.

La préservation de cette avance technologique est donc une condition sine qua non à la réussite des interventions futures et au maintien d’une certaine stabilité géopolitique. La perte de ce précieux atout serait catastrophique pour l’équilibre mondial et ouvrirait la voie aux aventures les plus nocives, pour nous, nos alliés ou les peuples qui côtoient des voisins devenus régionalement très supérieurs aux autres.

C’est la raison pour laquelle il est certainement souhaitable de maintenir, au niveau régional, un équilibre des forces entre des acteurs pas toujours bien disposés les uns vis-à-vis des autres. Cette égalisation dissuasive qui consiste à ne pas laisser, dans une ère géographique incertaine, une nation prendre le pas sur les autres de manière trop évidente, peut sembler bien cynique, en particulier lorsque, dans le même temps, on prétend conserver soi-même une avance que les autres ne doivent pas atteindre. Certes, mais personne n’a jamais prétendu que le monde n’était gouverné que par des intérêts grandioses et désintéressés. De même, nul besoin d’être grand clerc pour se douter qu’un pays surarmé entouré par des voisins plus faibles se sentira rapidement venir des appétits inavouables qu’une présence, à ses côtés, d’adversaires consistants, aurait contribué à réduire à néant.

C’est un fait bien connu que celui qui possède une douzaine de Ferrari voudra forcément, un jour ou l’autre et pour des raisons plus ou moins sympathiques, les sortir du garage ne serait ce que pour bien montrer aux clampins d’en face à qui ils doivent montrer respect voire soumission…

Mais, objecteront certains, il est une région où cette parité non seulement n’existe pas mais, même, n’est pas souhaitée : il s’agit, bien sur, du cas d’Israël qui dispose, face à ses voisins, de la supériorité nucléaire, prééminence que l’Etat hébreu n’entend pas se voir contester par qui que ce soit dans son entourage proche. Dans le contexte actuel, l’égalisation n’est pas souhaitable car c’est plutôt l’épouvante d’une supériorité stratégique locale décisive qui maintient la paix et sa perte qui, sauf retour à la raison de certains acteurs, contribuerait à enflammer un conflit qui précipiterait le monde dans l’abyme.

Mais la réussite de l’intervention est une chose ; la décision de son déclenchement en est une autre qui mériterait d’être éclaircie.


2. Pourquoi intervenir : guerre préventive, préemptive, sauvetage humanitaire et interposition.


La notion de guerre préventive, qui consiste à détruire un régime qui pourrait, sous certaines conditions, représenter, dans le futur, une menace potentielle a, souhaitons le, vécu, du moins comme alibi crédible et satisfaisant sur le plan du droit international. La désastreuse aventure irakienne (qui, bien qu’habillée par l’administration US des draps de la préemption n’en demeurait pas moins philosophiquement préventive, pour ne pas dire prédatrice) a achevé de détruire, dans les faits, une notion déjà intellectuellement branlante tant elle ploie sous les conditionnels.

La guerre préemptive, en revanche, reste d’actualité car il n’est pas question, pour une nation qui se sait clairement menacée dans sa survie, de rester bras croisés en attendant que son adversaire consente à tirer le premier. Aux extrapolations contestables, et généralement orientées idéologiquement, de la guerre préventive, la préemption suppose un faisceau de preuves matérielles avérées et vérifiables qui indiquent toutes une ambition malfaisante de la part d’un voisin depuis longtemps déjà identifié comme hostile.

Prenons un exemple concret qui permettra peut-être de mieux expliquer les deux attitudes : si, vous étant aventuré dans une ruelle sombre, vous croisez un individu qui chemine vers vous les mains dans les poches, vous n’allez pas lui mettre une balle dans la tête sous prétexte qu’il aurait pu dissimuler une arme et que, de surcroît, quoique cette perspective ne soit pas avérée, vous supposez que c’est contre vous qu’il souhaite l’utiliser. A l’inverse, si le même personnage se rue sur vous en brandissant une batte de base-ball, hurlant qu’il va vous tuer, sans doute est il sage de le neutraliser avant d’avoir encaissé le premier coup… On le voit, de la légitime défense manifeste à la paranoïa, il y a un pas qui fait toute la différence entre une action préventive, déraisonnable et qui mènera derrière les barreaux, et une action préemptive, simple manifestation de bon sens.

Dans un monde parfait, c'est-à-dire encore assez loin de nous, seules les guerres où l’agressé se défend contre un assaillant, en général animé d’intention malveillante, seraient envisageables. Compte tenu de la situation internationale, de l’extrême faiblesse de certains régimes, parfois de leurs corruptions et, en dernier ressort, de la volonté politique des dirigeants des puissances les plus importantes, les nations les plus fortes sont parfois amenées à intervenir en soutien aux populations malmenées des plus faibles.

Le sauvetage humanitaire et l’interposition entre les belligérants consiste donc à faire cesser, par la force dans la phase primaire d’intervention, un conflit qui ne nous concerne pas directement sur le plan stratégique mais qui heurte notre sensibilité et nos valeurs. On le voit, cette tentative de définition est assez vague, d’une part parce qu’elle comporte une forte part de subjectivité, d’autre part car la volonté d’intervenir est mouvante et que c’est de cette volonté que dépend, comme toujours, la nature plus ou moins efficace de la réaction.

In fine, autant la défense du territoire national est une notion bien comprise et partagée par tous (ou du moins peut on espérer qu’elle le soit), autant les interventions à caractère humanitaire ou d’interposition relèvent du bon vouloir des autorités politiques ce qui place ces dernières, de fait, face à la responsabilité de correctement armer et d’entretenir dans ce but les forces dont elles ont la charge.


3. Les interventions extérieures : des actions militaires commandées par un acte politique.


Plus que toutes autres, les interventions extérieures sont du domaine du politique qui peut choisir d’en considérer certaines et d’en ignorer d’autres pour des motifs complexes et changeants, qui tiennent parfois autant de la raison gouvernementale que de la passion du moment, qu’elles soient propres à la classe politique ou insufflées par les média et/ou l’opinion publique.

Cet état de fait n’est pas, en soi, scandaleux. Deux éléments, néanmoins, posent problèmes et influent, parfois défavorablement, sur le déroulement des opérations militaires.

D’une part, décidée dans l’urgence, ces interventions n’obéissent pas toujours à des objectifs stratégiques clairement énoncés. Or, le premier devoir de l’autorité politique est, précisément, de fixer aux militaires des buts à atteindre qui soient à la fois compréhensibles et réalisables. Il n’est pire situation, pour une force, que de se voir déployée dans une zone hostile sans ordre de long terme clair et se trouvant ainsi placée dans un attentisme stressant et allant à l’encontre de leur éducation et de leur volonté profonde. La saisie, la maîtrise et l’exploitation de l’initiative sont au cœur de la formation des cadres de toutes les armes. Les mettre dans une situation où l’initiative non seulement leur échappe mais où, de plus, rien ne leur permet de se l’approprier s’il le souhaite, pas tant par manque de moyens ou de compétences, mais parce que ça leur est interdit par une autorité suprême lointaine voire peu intéressée, ne peut qu’user prématurément moral, compétences voire la confiance, indispensable entre celui qui ordonne, depuis la métropole, et celui qui exécute, au loin.

D’autre part, ces opérations complexes nécessitent, pour réussir, outre des objectifs stratégiques clairs, les moyens en hommes et en matériels adéquats. Or, force est de constater que ces besoins légitimes ne sont pas toujours distribués avec réalisme et, dans tous les cas, toujours avec la plus grande parcimonie.


Il est d’usage courant de définir la stratégie comme la définition des buts ultimes à atteindre suivie de la mise à disposition des moyens nécessaires à l’obtention des objectifs qu’on a préalablement décris. Cela, c’est la tâche du politique. Le reste, le volet tactique de l’affaire, soit la réussite effective de la mission, est l’oeuvre des militaires qui s’y préparent et y réfléchissent leur vie durant.

Il serait souhaitable que le réel effort doctrinal des chefs, que la formation évolutive et performante des cadres, que l’abnégation des femmes et des hommes du rang qui servent avec talent des matériels parfois plus vieux qu’eux, soient imités par ceux de qui ils reçoivent tous leurs ordres suprêmes : l’autorité politique.

En d’autres termes : avoir une pensée stratégique et tactique à la pointe de ce qui se fait actuellement est une donnée excellente. La voir suivie d’effet par la mise à disposition de moyens en rapport serait, pour tout dire, extraordinaire…



[1] Sur ces « heureuses retrouvailles », et bien d’autres points essentiels, lire l’excellente interview du général Vincent Desportes reprise dans le N°12 de la revue Doctrine : « De la Transformation à l’adaptation, nouveau paradigme ? ».

[2] Pour un retour sur le concept, lire l’article du lieutenant-colonel Marc Humbert paru dans la revue Défense nationale et sécurité collective N° 11 : « Que reste-t-il de la transformation ? », p 49 à 58.

3 commentaires:

Ozymandias a dit…

"La préservation de cette avance technologique est donc une condition sine qua non à la réussite des interventions futures et au maintien d’une certaine stabilité géopolitique. "

Vous pensez vraiment que c'est possibles?Cela me laisse assez sceptique.Lorsqu'un Etat a les moyens et la volonté qui pourrait bien l'arrêter?

Ozymandias a dit…

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