UN PEU DE POESIE ET DE GRANDEUR PAR EDMOND ROSTAND…
Voilà que je ressors ce vieil exemplaire mutilé, jauni et corné de l’œuvre sublime d’Edmond Rostand à l’occasion d’un rangement aussi nécessaire qu’harassant. Et voilà que je retombe sur un très cher et vieil ami que je ne sus pas, trop jeune que j’étais, comprendre et appréhender à sa juste valeur et qui, à la guise de relectures annuelles, m’apparaît à chaque fois plus précieux que jamais.
Comme la liberté m’est donnée aujourd’hui de faire partager à mes quelques et fidèles lecteurs mes gouts littéraires, je me permets, ce week-end, de leur soumettre une tirade de la célèbre pièce de théâtre que je goute fort. Rappelons que cette œuvre rencontra, dés sa première représentation, le 28 décembre 1897, de fortes résonnances auprès du public français, au point que, le soir de la première, un ministre se précipita sur l’auteur pour lui épingler la Légion d’Honneur avec ces mots : « Je me permets de prendre un peu d’avance ». Il est vrai qu’après la défaite de 1870 et en plein milieu des péripéties de la renaissance de la puissance hexagonale, ce récit d’amour et d’honneur ou un homme courageux mais affublé de quelques défauts les transcendent pour toucher la gloire sublime par le sacrifice de tout ce qu’il a de plus sacré, ne pouvait qu’aller droit au cœur des foules conquises.
De nombreux passages de comédie sont connus, dont la fameuse scène où Christian se voit soufflé par Cyrano les mots qui le conduiront jusqu’à la chambre de la belle qu’il aime secrètement et dont l’affection va lui inspirer les vers au nigaud qui lui prendra sa tendre muse. La tirade du nez et le duel qu’elle induit sont également dans toutes les mémoires, à juste titre. Mais c’est un autre passage, peut-être moins connu, que je présente aujourd’hui tel un diamant brut de culot, de défi et d’audace.
Rappelons, pour le contexte, que cette tirade intervient alors que Cyrano, la veille victorieux, et avec la manière, d’un vicomte malséant et des gueux que De Guiche avait envoyé pour corriger un ami rimeur, est félicité par ces compagnons d’armes et par l’arrogant Comte qui lui offre d’entrer, comme poète, à son service et à celui de son oncle Richelieu, afin de mieux le museler. Cyrano, grandiose et tragique, refuse vertement et envoie paître tous ceux qui se pâmaient à ses pieds. Dans l’acte suivant, d’où est extrait cette tirade, à son fidèle compagnon Le Bret, qui lui reproche son insoumission et sa manie d’ « assassiner toujours la chance passagère » et qui lui demande de « laisser un peu (son) âme mousquetaire (pour) la fortune et la gloire », l’homme au nez fameux, à la fois militaire ombrageux et artiste tout empli d’indépendance, fait cette réponse, pleine de morgue, de majesté et de poignante gravité :
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naitre un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, a l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? . . .
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure François" ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais . . . chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plait, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, --ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin a toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre a César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Rappelons que le Général De Gaulle avoua que Cyrano de Bergerac était son personnage littéraire préféré…
Pour ceux qui auraient égaré leur fidèle ouvrage et voudrait se replonger dans ces vers adorables, le texte intégral est disponible ici. A consommer sans modération…














1 commentaires:
J'ignorais l'admiration de De Gaulle pour Cyrano mais ça n'a rien de surprenant.Les deux personnages sont similaire à bien des égards.Sans parler du nez.....
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