Après quelques hommages nécessaires et une digression liée à l’actualité, je reprends le cours de cette réflexion, entamée ici, sur les concepts de défense et de sécurité, deux notions à présent indéfectiblement liées et qui servent de base à la rédaction du futur Livre Blanc qui devra décider des orientations à moyen et long terme de la politique nationale dans ces domaines.
Et si…
Et si j’avais fait fausse route en tâchant de définir ces deux notions ? Ou, plus précisément, si je m’étais contenté de rester à la surface des choses, appliquant une vision statique (presque théorique) à des concepts qui sont intrinsèquement dynamiques et dont l’usage qu’on en fait, si on les place dans la perspective d’une utilisation en vraie grandeur, leur donne une dimension toute autre, en particulier si on se contente (un choix délibéré pour l’instant) de les appliquer à la défense de la Nation ?
Il est communément admis, et c’est d’ailleurs cette piste « classique » que j’ai exposé dans le précédent article, que la sécurité (affaire de la police) est une donnée intérieure tandis que la défense (apanage des militaires), s’occupe de l’extérieur. Mais, à bien y regarder, il est aisé de renverser entièrement cette optique et nous nous retrouvons alors en face de pistes nouvelles…
Sont elles pertinentes ? Prometteuses ? Comme d’habitude, il ne s’agit ici que d’un questionnement, nullement d’une thèse que j’expose.
Tâchons de voir où cela nous mène…
1. Postulat :
Pour cette démonstration, nous changeons donc d’optique et posons d’emblée les principes suivants :
- La Défense Nationale consiste à protéger le territoire contre des actions l’affectant directement à l’intérieur même de ses frontières. Ces menaces peuvent venir de l’extérieur (missiles, infiltration de groupes hostiles voire attaque militaire directe) ou de l’intérieur (apparition et développement de groupes néfastes perturbant le bon fonctionnement de l’Etat sur tout ou partie de sa zone d’influence légitime).
- La Sécurité Active, dans ce cas, devient une posture beaucoup plus agressive et peut se concevoir loin du sol à défendre : elle consiste à se projeter vers l’ennemi pour neutraliser, en amont, les éléments qui menacent le pays, non point toujours par une attaque frontale et militaire « classique », mais de manière plus diffuse et indirecte, sachant qu’elle n’en est pas moins pénalisante.
On le constate, nous sommes donc à front renversé : on se défend à la maison (posture de sûreté qui devient agressive en cas d’attaque) mais on applique une logique sécuritaire (coercitive voire punitive) à l’extérieur, sachant que ces deux éléments ne sont si antinomiques ni, surtout, découplés l’un de l’autre : au contraire, en fonctionnant avec fluidité et en bonne intelligence, ils parviennent au résultat optimal, à savoir la protection, continue et sur le long terme, du pays.
Ceci étant posé, comment tout cela s’articule-t-il ?
2. La fonction Défense Nationale dans cette optique :
C’est l’attitude du boxeur avant le combat : bien campé sur ses appuis, il a placé tout son corps en protection mais, dans le même temps, ses muscles sont bandés et il est prêt à riposter de la manière la plus décisive possible si l’adversaire fait un geste contre lui.
La Défense suppose donc une excellente connaissance des acteurs, intérieurs comme extérieurs, qui s’opposent présentement ou peuvent s’opposer à elle dans l’avenir. Cette capacité passe par l’existence d’une centrale de renseignement puissante, seule à même de prévenir, en amont, les autorités des dangers potentiels.
La défense agit à l’échelle nationale et protége donc tout à la fois contre des menaces possibles et relevant des autorités militaires (dissuasion nucléaire ou non, éventuellement défense anti-missile), mais aussi contre les éléments antiétatiques agissant déjà à l’intérieur même des frontières et qui n’appellent pas une réponse militaire « classique » (systèmes criminels prédateurs, bandes antisociales, éléments terroristes infiltrés) mais bien une réaction à la fois policière et d’accompagnement civil et social.
3. La fonction de Sécurité Active :
Dans le cas présent, c’est celle qui se concentre sur la coercition et la frappe en profondeur des adversaires de l’Etat lors même qu’ils n’ont encore pas franchi ses frontières. Bien sur, la défense comprend une part agressive mais elle reste cantonnée à l’adversaire identifiée et atteignable dans les limites de l’autorité étatique légale (les frontières nationales).
Les forces de sécurité, en revanche, sont projetées à l’extérieur et s’attaquent à des adversaires qui menacent notre pays loin de celui-ci, soit en s’en prenant à ses intérêts vitaux éloignés (réserves énergétiques, routes commerciales maritimes, alliés essentiels), soit en devenant des foyers d’agitation et d’émergences d’éléments nuisibles aptes à venir se battre un jour contre nous sur notre sol, ou prêchant des idéologies et entretenant des groupes qui nous désignent comme ennemis et peuvent à leur tour projeter contre nous des éléments déstabilisants de l’intérieur (pays terroristes et/ou narco-états).
Mais, et c’est un point essentiel, la Sécurité Active ne se contente pas d’utiliser la force brute lors même que sa fonction est, pour beaucoup, de « remettre sur pied », après en avoir chassé nos ennemis, les pays ou zones « molles » dont la faiblesse étatique entretient justement l’instabilité et le pullulement d’éléments déstabilisants. Nous nous retrouvons donc dans le triptyque actuelle de l’intervention / stabilisation / normalisation qui suppose des actions à la fois civiles et militaires, les unes restant inefficaces à long terme sans les autres.
4. Intérêts de la démonstration :
Pourquoi diable s’interroger encore sur des concepts rebattus au risque de semer une certaine confusion dans les esprits, voire de s’engager dans une voie trompeuse et sans issue ?
- Il s’agit tout d’abord de montrer, dans le contexte actuel qui place les menaces contre l’Etat tout à la fois très loin du territoire national et au cœur même de celui-ci, que la dichotomie qui voudrait séparer irrémédiablement la protection du territoire et les interventions extérieures, leurs finalités et leurs moyens, est assez artificielle voire contre productive.
- L’utilisation complémentaire et intelligente des deux concepts (défense nationale et sécurité active) aboutit au résultat final recherché par toute Nation : la sûreté à long terme qui passe par la protection de son territoire, de ses institutions et de ses habitants.
- En tout état de cause, et sauf dans les cas, improbables à court terme mais nullement impossibles dans le temps long, d’une résurgence de la guerre « classique », la sûreté nationale implique tout à la fois des acteurs militaires et civiles, impliquant hommes en armes (policiers ou soldats), agents de renseignements et acteurs sociaux ; missions de coercition et de reconstruction qui s’enchaînent voire, mieux, s’emboîtent harmonieusement pour donner à plein.
- Bref, en bousculant les lignes et en montrant que les concepts ne sont pas aussi figés qu’ils le semblent de prime abord, il s’agit de suggérer que les acteurs, eux aussi, peuvent s’impliquer, chacun dans leurs missions propres, mais en gardant à l’esprit un objectif commun qui leur imposera, de plus en plus souvent, de travailler ensemble.
5. Les limites de la démonstration :
S’agissant d’une interprétation intellectuelle somme tout assez libre, cette démonstration ne peut que se heurter à de nombreuses limites. En voici quelques unes parmi tant d’autres :
- En premier lieu, si elle prend en compte les interventions extérieures à finalités évidentes et intéressées pour le pays, elle omet royalement les OPEX à visées strictement humanitaires (si du moins elles existent…). C’est un oubli assez lourd et le fait que l’auteur de ces lignes considère avec une immense méfiance, et ce depuis toujours, ce qu’il est convenu d’appeler « l’ingérence humanitaire » n’y est certainement pas étranger…
- D’autre part, une telle vision des intérêts stratégiques d’un pays fait un peu trop facilement fi de ses obligations internationales, vis-à-vis de ses alliés, partenaires ou obligés, qui peuvent parfois le contraindre (même si le terme employé ne sera pas celui-ci…) à intervenir, bon gré mal gré.
- Encore plus embêtant, cette interprétation a tendance à complexifier les rapports entre le militaire, le policier et les actions civiles de sécurité, les faisant s’entremêler sans proposer les nécessaires limites, qui existent même si elles se superposent parfois, entre les actions des uns et des autres. A l’évidence, ce point mériterait d’être beaucoup plus largement clarifié.
Ceci n’est qu’un bref échantillon des limites opposables à cette démonstration.
CONCLUSION :
Pour autant, si cette modeste construction intellectuelle est aisément, et à raison, critiquable, elle possède peut-être deux vertus cardinales :
Tout d’abord, celle de pointer du doigt le fait que les futures opérations militaires se feront à l’extérieur et selon des règles qui échapperont, pour la majorité des cas, à celles des guerres « classiques ». En effet, et à part un bref engagement conventionnel, l’essentiel du travail se focalisera sur cette tâche ingrate qu’est la contre insurrection qui suppose à la fois la destruction physiques des éléments non conventionnels adverses et, plus important encore, leur non renouvellement par la reconstruction durable du pays où nos forces sont amenées à villégiaturer.
Deuxièmement, et corollaire du point précédent : en mélangeant, peut être de manière un peu rude, les différentes fonctions qui conditionnent la sécurité d’un pays (militaire, police, renseignement, actions politiques et sociales), on est forcé de constater que les unes ne peuvent fonctionner sans les autres et qu’il serait sans doute bon, pour un résultat optimal et durable, de mieux coordonner et harmoniser ces différents acteurs.














3 commentaires:
M. Duran,
« ... Mais, à bien y regarder, il est aisé de renverser entièrement cette optique et nous nous retrouvons alors en face de pistes nouvelles… ». Bravo !
En fait, je n’ai pas tout compris dans votre exposé mais ce n’est pas important car j’ai le sentiment que vous essayé de bouger les lignes, et c’est cela qui importe.
Si vous m’y autorisez, je voudrais vous suggérer une hypothèse de travail plus ambitieuse (dans le sens du pire que l’on puisse imaginer) que le pas que vous venez de franchir, à savoir : en plus de votre scénario à optique renversée (j’aime), imaginons que notre gouvernement (pour des raisons qu’il n’est pas utile de développer tout de suite) fasse partie lui aussi, volontairement ou forcé peu importe, du renversement envisagé. Après tout, nous avons déjà connu cette sorte de configuration sous Vichy, n’est-ce pas ?
En somme, ce que je critique (parce que votre recherche m’intéresse) dans votre développement, c’est que vous ne respectez pas votre promesse de « renverser ENTIEREMENT cette optique » puisque en fait vous ne renverser qu’une partie des éléments en présence et vous oubliez de renverser (dans le cadre d'une hypothèse, naturellement) celui qui, à mon sens, commande tout le reste.
Très amicalement
EG
Bonsoir François,
Désolé de te contredire sur une idée qui peut paraître en théorie extrêmement constructive, mais qui ne résiste pas à l'expérience de la pratique. Hélas, on ne peut pas tout mélanger: sécurité sur son propre sol et opérations extérieures. Pour une raison toute simple: celle de la formation. Là où on apprend aux soldats à tuer, les policiers ou autres gendarmes reçoivent une formation qui est toute autre, et c'est bien heureux d'ailleurs. Bref, les doctrines prônées ne sont pas les mêmes, car elles ne se réfèrent pas au même mode opératoire.
Maintenant, quand on se retrouve en alerte rouge face à une menace terroriste, il est vrai que nous voyons circuler en armes des militaires dans nos gares notamment. Ont-ils été sélectionnés spécialement pour leur sang-froid? Car la mission pour laquelle ils ont été initialement formé n'est pas le maintien de l'ordre...
Amicalement
Bonsoir M. Gaillot,
Il ne s’agissait là que d’un modeste exercice intellectuel que d’aucuns pourraient d’ailleurs considérer comme vains mais qu’il m’a semblé intéressant de « tâter ». Content, en tout cas, que la démarche vous ait, en partie, séduite.
Comme vous le savez, je suis bien loin de partager vos convictions, mais j’apprécie votre courtoisie et vos efforts pédagogiques mis au service d’un corpus idéologique qui, quoi qu’on en pense sur le fond, reste solide et que vous défendez, en tout cas, avec une énergie louable. Je vais donc faire ce que vous suggérez et prendre en compte votre hypothèse, aussi étrange qu’elle me paraisse de prime abord (on ne se refait pas comme ça !). Je la publierai soit sur ce fil, soit par l’intermédiaire d’une réponse sur votre blog mais pas pour l’instant, je travaille sur un autre dossier. Mais, promis, je vais vraiment essayer ça.
Tiens, à propos de courtoisie, j’ai découvert que nous sommes tous deux cités sur un forum à propos des violences urbaines et de nos constats fort différents sur la question. J’y suis, naturellement, traîné plus bas que terre, en des termes très peu courtois pour le coup, tandis que votre optique semble rencontrer quelques adhésions. Si le cœur vous en dit, c’est ici :
http://www.libertyvox.com/phpBB/viewtopic.php?p=127290&sid=9d90bd51f38c1332f25c323d69456608
Bien amicalement.
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