lundi 10 décembre 2007

DÉFENSE DU SECRET EN MATIÈRE DE RENSEIGNEMENT

SUR LA RESPONSABILITÉ DU JOURNALISTE DE DÉFENSE...


Un sujet, en particulier, est venu m’interpeller ce week-end malgré de nombreuses et studieuses autres occupations. Tant et si bien que je me sens obligé d’y revenir ici pour mettre à plat mes idées et clarifier mes opinions sur ce point bien précis qui a trait au secret en matière militaire et, plus particulièrement, à son respect par ceux qui en détiennent parfois, généralement parce qu’il s’agit de leur profession d’en obtenir (journalistes, professionnels du renseignement).

Un triste fait divers, longuement et pertinemment commenté sur l’excellent blog de Jean-Dominique Merchet, est venu rallumer une « guéguerre » pour moi bien stérile. Sans rentrer dans le détail d’une affaire, comme toujours dans ces domaines, assez tortueuse (je recommande au lecteur de suivre le lien indiqué plus haut pour de plus amples informations et d’autres avis parfois fort différents du mien), disons simplement qu’un journaliste spécialisé a maille à partir avec la justice de notre pays pour avoir divulgué des documents estampillés Secret Défense. Au delà des inévitables questions plus ou moins occultes que cette affaire soulève, je m’en tiens pour ma part à deux faits déplaisants :

- Un journaliste a pu avoir accès, probablement par l’intermédiaire d’une personne autorisée, à des documents qui ne lui étaient pas destinés.

- Ce journaliste a cru bon, pour des raisons qui lui appartiennent, de faire publiquement état de ces pièces, sachant qu’il se mettait ainsi, entre autre, en contravention avec la loi.

Je n’aurai pas pris la peine de mentionner cette histoire dans ces pages si je n’avais eu une conversation un peu rude avec un citoyen averti, pas un militaire ni un journaliste mais quelqu’un qui connaît suffisamment bien ces deux professions pour avoir un avis intéressant sur la question. Tandis que nous devisions de choses et d’autres, j’ai commis l’imprudence de mettre, sans en rajouter, le sujet sur le tapis. Monumentale erreur, comme dirait l’autre, car j’ai aussi sec eu droit à la litanie habituelle sur la Grande Muette, le culte maladif du secret en France, la noblesse de la profession de journaliste, le devoir sacré d’informer et de protéger ses sources, quel qu’en soit le prix, j’en passe et des meilleurs. Bref, les journalistes sont tous de valeureux chevaliers blancs au service de la vérité, une vérité que détient et que cache, bien sur, d’obscures officines de renseignement dont les véritables intentions sont inavouables mais fondamentalement préjudiciables à la démocratie.

Pour cet ami, qui n’en sera peut-être plus un s’il lit ce billet, je vais préciser mon propos, ce que je n’ai pu faire l’autre jour, englouti sous les sentences définitives.

- Le monde du renseignement est et doit rester secret. Son efficacité suppose cette exigence. Un membre de ces services qui ne respecterait pas cette condition, soit le ferait de sa propre initiative et se mettrait en infraction avec la loi, soit serait en service commandé, ce qui suppose une tentative de manipulation.

- En tout état de cause, un agent de la communauté du renseignement qui communiquerait des documents secrets de son propre chef, même s’ils paraissent anodins à première vue, doit être pourchassé, retrouvé et puni. Chacun sait qu’on est toujours tenté, une fois être sorti une fois des clous sans réprimandes, de recommencer, peut-être en diffusant des informations plus graves encore à des personnes encore moins recommandables.

- Le journaliste qui reçoit de telles informations doit se demander si elles lui ont été fournies par une personne répondant au cas ci-dessus, et dans cette hypothèse il est de son devoir, au minimum, de ne pas les diffuser voire, mais c’est là une affaire de conscience, de dénoncer ce manquement aux règles évidentes du renseignement. Dans le cas où le journaliste flairerait une manipulation, le simple bon sens lui indique de ne pas publier, nonobstant son ego et la joie de faire un gros scoop qui lui apportera une célébrité éphémère en même temps que les foudres de la justice.

- Les journalistes ne vivent pas sur une planète étrangère où dans un pays magique déconnecté des lois et des règles qui prévalent pour le commun des mortels. Parce qu’ils ont accès à des informations « sensibles », parce qu’ils discutent avec des personnes autorisées, ils doivent, en particulier pour ce qui concerne les affaires de défense, faire preuve d’une responsabilité et d’un jugement supérieur. Taire telle ou telle coucherie d’un personnage public pour s’en gausser lors des dîners en ville est une chose ; savoir garder par devers soi une information communiquée par une personne bien informée mais qui doit rester secrète suppose un sens des responsabilités, de la sienne propre comme de l’impact qu’on a sur le public, particulièrement louable. Pour ce que j’en sais, quasiment tous ceux qui ont l’honneur de travailler sur ces sujets respectent une déontologie irréprochable. Il est donc fort triste de voir que l’inconscience d’un seul puisse mettre en péril la confiance qui doit s’installer entre les décideurs militaires et ceux qui ont la lourde charge d’aviser leurs compatriotes y compris, parfois, en taisant certains éléments qui ne doivent pas être mis sur la place publique.

Mais je ne suis pas journaliste, seulement un citoyen qui aime être bien informé tout en ayant conscience que, pour l’intérêt supérieur de la Nation, certaines choses, et souvent les plus importantes, doivent rester secrètes.

8 commentaires:

MB (http://militaryblog.free.fr) a dit…

Pour avoir vu l'émission ou ce journaliste "craque" en expliquant son interrogatoire dans les locaux de la DGSE je ne sais pas vraiment quoi pensé.

D'abord, il explique que devant le chantage "où tu parles où c'est la prison", il nous dit livrer une source indirecte, comme si le sort de cette source était moins important que celle de la source première. Pour lui sans doute, mais pour elle j'en doute.

D'autre part, je m'étonne qu'une personne se revendiquant d'un journaliste de grand reportage craque ainsi, alors que bien de ses collègues anglo-saxons ont fait de la prison pour protéger leur source. Enfin, je trouve assez bizarre qu'il conclue son intervention en disant qu'il ne pensait pas que cela pouvait arriver en France, au Yemen, au Soudan ou en Algérie oui, mais pas en France. Faut quand même pas exagérer. On ne l'a pas passé à tabac que je sache (il n'en porte pas les marques en tout cas). Il a violer la loi, pour faire son métier ce qui peut se respecter, mais nous sommes dans un état de droit, il est donc poursuivi par la justice, et interroger par la police. Ce n'est pas un martyr tout de même. Cette expérience est peut-être impressionnante, un peu traumatisante, mais de là a en faire perdre tout ces moyens à un journaliste qui vit en partie des révélations qu’il publie dans le site géopolitique.com, et qui donc devrait être habitué à ce monde et ses turpitudes je trouve cal pour le moins étonnant.

Alors il se drape dans l’étendard de la démocratie, comme si on vivait dans une dictature qui ne dirait pas son nom, comme à Gataca comme il le dit lui-même, on croit rêver ! Il nous affirme qu’un journaliste a le droit de protéger ces sources c’est même écris dans notre doit dit-il avec conviction. Ok, mais personne ne lui nie ce droit, en revanche il y est aussi écris que divulguer des secrets d’états est punissable, alors quoi, on choisit les lois qui nous arrange, c’est cela la démocratie ?

Qu’on ne se méprenne pas, je trouve qu’il fait un bon travail, et j’aime lire ces articles, mais a l’écouter on dirait qu’il a vécu un cauchemar digne des geôles (un mot qu’il emploie pour parler de sa détention à la DGSE) de Saddam Hussein, je trouve que cela fait beaucoup dans le genre mélo.

Manuel de Survie a dit…

Guillaume Dasquié est un bon professionnel. Il a notamment produit, à propos du 11 septembre une réfutation rigoureuse de la thèse du complot exposée dans "L'effroyable mensonge" (cela s'intitulait "L'effroyable imposture, je crois).

Les documents qu'il a réussi à obtenir se rapportent d'ailleurs à cette polémique. S'il n'y a pas eu complot, il y a eu défaillance. Et c'est un aspect inédit de cette défaillance des services américains, par ailleurs largement reconnue, que le journaliste a voulu illustrer ou démontrer.

Deux questions se posent, à mon avis :

- Etait-il en mesure d'évaluer les intentions de ceux qui lui ont procuré les documents ?

- Etait-il en mesure d'évaluer la mise en danger des sources des renseignements dont ces documents faisaient l'analyse ?

D'un point de vue déontologique, ces questions se posent. Je connais assez Guillaume Dasquié pour savoir qu'il se les ait posé. Mais assez aussi pour savoir qu'il n'était pas en mesure d'y répondre avec certitude, et qu'il a passé outre.

Il n'a donc pas vu qu'au yeux des services américains, cette fuite aurait tous les traits d'une fuite organisée. Qu'elle leur paraîtrait comme une manoeuvre hostile, destinée à nuire à la coopération des deux pays dans la lutte anti-terroriste. Coopération très étroite et dont l'efficacité est notoire.

Pour rétablir la confiance, et dissiper l'inquiétude des Américains, les services français se devaient de réagir vigoureusement. Rien d'aussi éloquent, pour ce faire, que d'aller aux limites de ce que la loi permet. C'est ce que la DST a fait, et c'est ce qu'elle devait faire.

Les Américains savent désormais que la fuite n'était pas organisée. Ils savent que son origine a été identifiée. Guillaume Dasquié en témoigne, au delà de ce que l'on pouvait en espérer.

Ils avaient d'autant plus de raisons de s'inquiéter que le journaliste en question a pendant des années été un relai quasiment officiel des fuites organisées par les services français. Il n'y avait donc rien de paranoïaque dans les soupçons américains.

Je suis un peu surpris que Guillaume Dasquié n'ait pas compris l'usage exact de l'article 109, dans sa situation. Celui-ci ne lui confère aucune immunité. Il lui permet seulement, après avoir subi des pressions et des sanctions, y compris la pris l'incarcération "préventive", de continuer à exercer son métier : de conserver et même d'accroître la confiance de ses sources.

Il sait aujourd'hui que ce sera désormais difficile. Sa source immédiate, même si elle n'est pas compromise par lui, le sera vraisemblablement en amont, par le nom qu'il a livré.

Un certain contrôle des services de renseignement est nécessaire. Il préserve le bon usage de leurs moyens. Le contrôle parlementaire, nouveau en France, en est un aspect. La liberté de la presse en est un autre. Il en manque un, peut-être. Une communication officielle de la DGSE, non seulement vers les journalistes spécialisés, ce qui est le cas, mais aussi de manière plus large, afin de promouvoir certain principes de responsabilité, comme ceux que défend votre article, mon cher François, que je n'ai voulu que compléter.

Manuel de Survie

François Duran a dit…

@ MB :
Effectivement, cette prestation télévisuelle était un peu outrée… D’autant que l’homme a l’habitude de travailler avec les services et devait donc bien connaître leurs manières qui ne semblent pas, soit dit en passant, avoir été plus scandaleuses que cela en l’espéce. Bon, on lui a « mis la pression », c’est certain, et la perspective de se retrouver embastiller n’est séduisante pour personne mais de là à comparer notre pays à certaines dictatures, il y a un pas qui fut hardiment franchi.
Faut il mettre cette réaction sur le compte de l’honneur outragé, d’un froissement d’égo ou, plus tordu encore et hypothèse totalement gratuite, cette prestation n’était elle qu’une mise en scène « suggérée » par les services eux-mêmes ?
En tout état de cause, mon billet, s’il se rapportait indirectement à cette affaire qui a occupé l’actualité, ne se voulait pas du tout une attaque virulente contre un journaliste de très grande qualité, tout le monde est d’accord sur ce point, mais plutôt une défense plus large de la nécessité de respecter, en particulier lorsqu’on a le privilège d’en détenir parce qu’on fréquente des personnes autorisées, les secrets de la République. Sans doute encore mon côté outrageusement légitimiste…
Cordialement et bonne continuation.

François Duran a dit…

@ Manuel de Survie :
Un grand merci pour toutes ces judicieuses précisions qui viennent très utilement compléter et affiner mon propos.
Sur le nécessaire contrôle des services de renseignement, il est bien clair qu’il est indispensable et permet d’éviter de regrettables dérives. A ce titre, le contrôle parlementaire est une excellente chose qui a mis malheureusement mis du temps à faire son chemin dans les esprits et dans les faits. Quant à cette dernière voie que vous évoquez dans votre message, s’il est vrai qu’elle contribuerait à la fois à la transparence et à la responsabilité, j’avoue que j’ai des doutes sur sa mise en œuvre effective.
En tout cas, merci pour votre contribution et les informations qu’elles apportent.
Bien cordialement.

Eric GAILLOT a dit…

A M Duran et aux différents intervenants,

Comment expliquez-vous que les services de renseignements français n'aient pas été mis au courant du NIE 2007 (le rapport des Renseignements US sur l'Iran), vous qui parlez d'une étroite collaboration entre nos renseignements et les renseignements US ?

Si nos renseignements français avaient été mise au courant, cela aurait évité à Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner de prononcer, vis à vis de l'Iran, de fortes menaces qui se révèlent aujourd'hui bien ennuyeuses pour nous.

Nos services de renseignements se renseignent sur quoi, exactement ?

Très cordialement

François Duran a dit…

Bonjour M. Gaillot,
Je vais tenter de répondre à votre question sachant que mon avis, bien sur, n’engage que moi et que, n’étant pas dans le secret des dieux, je ne peux qu’émettre des spéculations.
Tout d’abord, je ne sais pas dans quel mesure nos services avaient été tenu dans l’ignorance de la NIE 2007 et, s’ils en avaient été informée et avaient répercuté cette information au plus haut niveau, dans quelle mesure les décideurs ont choisi de ne pas en tenir compte. Comme vous le voyez, cela fait beaucoup de « si »…
Voyons, mais toujours très gratuitement et sans prétendre à l’exhaustivité, quelques hypothèses plausibles :
- Les informations contenues dans la NIE n’ont pas été transmises aux français. A l’évidence, ce rapport est, entre autre, une façon pour certains membres de la communauté du renseignement US de se couvrir par rapport à une administration qui rêve d’en découdre sur la base d’informations douteuses, tronquées, falsifiées, un peu comme ce qu’ils avaient fait en 2003 avec l’Irak. On se doute que les services US ont du assez mal vivre le fait qu’il n’y avait pas de lien entre Saddam et le 11 septembre et que les ADM irakiennes étaient fantomatiques alors que les responsables politiques avaient prétendu le contraire, jurant que leurs certitudes étaient basées sur des renseignements fiables… J’aurais tendance à voir dans cette NIE une manifestation de la guerre intestine que se livre des agences de renseignement, qui ne veulent pas insulter l’avenir, et une administration sur le départ… Dans ce cas, il ne faut pas se formaliser de cette absence de communication entre professionnels français et américains.
- La NIE a été transmise aux autorités compétentes hexagonales et, nonobstant le contenu du rapport, lesdites autorités ont choisi de tenir des propos très durs vis-à-vis d’un pays que le rapport présente comme non dangereux (ou, du moins, pas à court terme). Dans ce cas, soit elles ne l’ont pas cru, soit elles ont préféré passer outre pour des raisons plus politiques (soutenir un allié) que raisonnables.
En tout état de cause, les hommes politiques ont des exigences et une rythmique décisionnelle qui ne correspondent pas toujours à celles des professionnels du renseignement. Mais, pour ce qui est de la coopération franco-américaine, il est exact que tout le monde la décrit comme exemplaire même, ce qui est un signe de vraie entente, lorsque le climat entre nos deux nations était au plus frais. Quant à cette NIE, elle me semble, par delà son contenu, s’inscrire dans une logique interne de rivalités voire de règlements de comptes au sein de l’appareil US.
Mais il s’agit là d’un bien vaste débat, fort intéressant mais qui dépasse largement mes connaissances et compétences. Je ne peux que livrer ici une opinion « à chaud » qui nécessite surement d’être reprise, critiquée et fouillée…
Bien cordialement à vous.

Eric GAILLOT a dit…

M. Duran, bonsoir,

Le NIE 2007 est un rapport signé par les 16 agences de Renseignements US, c'est à dire TOUTES les agences US. De plus, ce rapport a été publié contre l'avis de la Maison Blanche. Il s'agit donc au minimum d'un coup d'Etat car enfin qui décide, normalement, de la politique étrangère US sinon la Maison Blanche ?

N'est-ce pas le rôle des renseignements français de détecter à temps les coups d'Etat qui se déroulent sous nos yeux à Washington ?

Très cordialement

Eric GAILLOT a dit…

M Duran,(en complément de mon commentaire précédent)

Peut-être une source de réflexions qui peut vous intéresser :


"NOTE DE RÉFLEXION N°7
La direction du renseignement militaire a quinze ans
Les moyens d'une ambition ratée
Gérald Arboit

http://www.cf2r.org/fr/article/article-La-direction-du-renseignement-militaire-a-quinze-ans-Les-moyens-d-une-ambition-ratee-4-7.php


Cordialement