Il est des hommes sans l’influence de qui on sent après coup à quel point on aurait pu rester « incomplet ». Par leurs actes, leurs
paroles ou leurs écrits, ils bouleversent nos vies en bien, ouvrant des portes insoupçonnées et nous offrant l’opportunité de nous élever vers des horizons nouveaux dont la découverte modifie radicalement la vision qu’on pouvait avoir du monde, passé, présent et à venir.
Pierre Miquel, qui est décédé ce lundi à l’âge de 77 ans à l’Office National des Anciens Combattants (ONAC), était pour moi de ceux là.
Je ne vais pas revenir, d’autre l’ont fait avec plus de talent, sur la foisonnante bibliographie de cet agrégé d’histoire, successivement professeur à Sciences Po, Nanterre, Lyon et la Sorbonne. Pierre Miquel, en plus de son travail universitaire, a produit des documentaires pour différents média, une autre de ses passions. Il était ce qu’on appelle un « vulgarisateur », mot déplaisant à l’oreille mais si noble de sens.
Non, je préfère ici dire merci à ce grand monsieur pour l’opportunité qu’il m’a donnée de découvrir la Grande Guerre, non du regard froid et distant des tenants de l’histoire sociale, mais avec cette humanité qui m’a fait aimer ces guerriers souvent encore restés anonymes et m’a poussé à mieux m’intéresser et comprendre ces terribles batailles, ce maelström de violence déchaîné par l’homme que fut la guerre de 14-18.
J’ai découvert son œuvre à l’université, presque en catimini. A l’heure du marxisme historique qui expliquait toutes les guerres comme des affrontements de classe, où les statistiques étaient plus importantes que les témoignages et où l’histoire-bataille faisait l’objet d’un mépris de bon aloi, j’ai trouvé dans ses écrits une résonance et la preuve que mes intuitions sur le caractère partiel et partial d’une telle vision de la nature guerrière de l’homme et des mécanismes de la violence qui le meuvent trop souvent, étaient justes. Je fus, dés lors, un étudiant fort pénible pour certains doctes enseignants et maîtres de conférences qui, confits de certitudes, s’agaçaient souvent de mes interventions contrariantes. Mais peu m’importait à vrai dire car j’avais trouvé dans ces lectures le point de départ d’une passion qui n’allait plus jamais me quitter.
Passion pour la Grande Guerre, tout d’abord, et pour tous les humbles soldats qui la firent, endurèrent mille souffrances, supportèrent des privations et des effrois dont nous ne pouvons avoir, aujourd’hui, qu’une très vague idée. Tous ces hommes enfouis dans les entrailles de la terre pour laquelle ils luttaient, leurs corps suppliciés, volatilisés par les bombardements, se mêlant inextricablement à elle si bien qu’à la fin, l’homme et la terre, souvent, ne devenaient plus qu’un : une matière sacrée que, de nos jours encore, on hésite à fouler au pied de peur de déranger ces courageux fantômes. Plus loin des tranchées, la découverte des manigances politiques, de l’imprudence des chefs qui, croyant dompter ce monstre fou qu’est la guerre, se retrouvèrent finalement à chevaucher une Bête furieuse échappant presque à tout contrôle et qui en venait à acquérir une vie propre. C’est aussi cela la guerre de 14-18 : la certitude terrifiante que la guerre n’est pas qu’une activité raisonnée livrée et conçue par des hommes raisonnables, mais aussi un Djinn maléfique qu’on libère de son piége provisoire et qui s’en va, gourmand de chair et de sang, prélever son tribut sur un champ de bataille qui n’a plus rien de bucolique. Verdun : l’image même d’un morceau d’Enfer qui s’installe sur terre avec son paysage de cauchemar sur lequel règne en permanence l’odeur des charniers. Le Chemin des Dames et la Somme vus comme de gigantesques sacrifices rituels, des carnages bibliques où l’humanité, inconsciente ou trop confiante, jette dans le fourneau incandescent de la guerre industrielle totale les meilleurs de ses fils.
D’instinct, immédiatement, sans prétention mais avec une irrationnelle certitude, j’ai toujours senti ces hommes comme mes frères et mes obligés.
Passion aussi, et découlant naturellement de cette découverte première, pour toutes les guerres d’avant, préludes à cette plénitude de la violence que fut celle de 14, et pour celles qui suivirent, filles et cousines plus ou moins éloignées du méthodique et long suicide européen du début du 20éme siècle.
Pierre Miquel, en redonnant vie avec passion aux combattants morts, blessés, survivants et disparus, a montré un sens à donner à la mienne. Pour cela, pour ma petite personne et pour les millions d’êtres qu’il a arraché de l’oubli et dont il a jeté le destin tragique en pleine lumière, je le remercie humblement et m’incline devant lui comme je le fais devant ces lointains compagnons qu’on appelle aujourd’hui les Poilus.
J’imagine que vous devez être, désormais et pour l’éternité, au milieu de tous ces hommes disparus et qu’ils vous ont reconnu comme l’un des leurs. J’imagine que vous êtes tous en train de taper le carton, de discuter en buvant quelques gorgées de pinard, de parler de mille et une choses sauf, peut-être, de la guerre…
Reposez en paix, M. Miquel, et encore merci pour vous, pour eux, pour moi.














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