Des informations récentes s’alarmaient du fait que certains soldats américains stationnés en Irak, s’inspirant un peu trop de l’excellente série télé « 24 » et du comportement pour le moins rugueux de son héros, avaient tendance à confondre fiction et réalité et à penser que ce qui marche dans le série, marche aussi au combat. Rappelons, pour ceux qui ne connaîtraient pas Jack Bauer, qu’il incarne à la télévision un super agent spécial américain qui déjoue en 24 heures chrono les complots terroristes les plus alambiqués et que, pour faire avancer son enquête (car il ne dispose que d’une journée…), il n’hésite pas, le cas échéant, à faire sauter une rotule, à briser quelques doigts ou à brancher ses suspects sur le courant alternatif. Plus sophistiqué encore, la cellule pour laquelle il travaille dispose d’agents spécialement formés et entraînés à infliger des brimades subtiles mais douloureuses à ceux qu’elle soupçonne de détenir des information
s intéressantes. Inutile de préciser que les suspects qui ont de lourds secrets finissent toujours par les livrer, ce qui semble démontrer l’efficacité de ces méthodes d’interrogatoire. A noter aussi qu’il arrive relativement fréquemment à ces braves gens (environ une ou deux fois par saison) de torturer des innocents qui endurent ainsi mille morts pour rien mais en ressortent malgré tout convaincus que c’était pour la bonne cause. Pur produit télévisuel post-11 septembre, paranoïaque et ultra violent, où les ennemis de l’Amérique se cachent derrière chaque coin de porte et où, toujours, « la fin justifie les moyens », « 24 » est un excellent miroir des obsessions américaines actuelles en matière de Homeland Security en plus d’un divertissement remarquable. A noter que, si son pendant britannique, « MI-5 », tout aussi paranoïaque et de qualité, montre volontiers des assassinats et autres intrigues tordues moralement discutables pour « raison d’état », il ne glorifie pas la torture ni même n’en recommande l’usage. Subtile et peut-être européenne différence. L’honnêteté nationale, à défaut de la fierté, m’oblige à signaler qu’en matière de création audiovisuelle sur ce thème, nous ne disposons en France que de l’indigent « Sécurité Intérieure », pâle copie des deux autres. Mais ceci est un autre débat…
Depuis la nuit des temps, les vainqueurs ont infligés aux vaincus des sévices physiques et/ou moraux. De même, les criminels condamnés par l’autorité publique se voyaient soumis à des châtiments impliquant une dose plus ou moins (souvent plus que moins d’ailleurs) élevée de souffrance. Les buts premiers de ces atrocités étaient l’édification, l’exemple, la dissuasion et/ou la vengeance. Un autre usage courant de la torture était de faire avouer au « suspect » les délits dont il était soupçonné. L’Inquisition a été particulièrement inventive dans ce domaine avec des résultats pour le moins contrastés en matière de manifestation de la vérité (sauf à croire en l’existence de phénomènes démoniaques se manifestant à grande échelle...). L’ère contemporaine, si elle autorise (comment pourrait on l’interdire d’ailleurs ?) l’usage de la violence publique sous la forme de guerres ou de sanctions pénales, proscrit désormais ces méthodes qualifiées à juste titre de « châtiments cruels et inhabituels ». Mais la torture continue a être considéré par certains, et pas seulement de jeunes soldats influençables, comme une technique d’interrogatoire efficace qu’on pratique, mais sans l’avouer, lorsque les circonstances l’exigent et pour mieux protéger le bien public, cela va de soi. Durant la guerre d’Algérie, exemple classique, elle fut utilisée massivement pour obtenir des informations parfois tactiquement utiles sans, toutefois, permettre la victoire stratégique.
Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la volonté étasunienne émise par l’administration Bush de légiférer sur cette forme d’interrogatoire et de traitement des prisonniers afin de donner une existence légale et pérenne à une pratique que le bon sens et la morale condamnent.
Peut-être est il bon de revenir sur les raisons qui font que la torture, en tant qu’outil permettant aux armées étatiques d’obtenir la victoire, est non seulement aléatoire, dénature gravement l’éthique et les fondements moraux de la force qui s’y livre et, finalement, devient contreproductive sur le plan stratégique.
- L’utilisation tactique de la torture : un gain à très court terme pour un coût disproportionné.
La parution des mémoires du général Aussaresses, en plus de valoir à son auteur une condamnation, a fait ressurgir dans certains cercles le vieux débat sur l’utilité de la torture dans un contexte contre-insurrectionnelle. Certains officiers supérieurs de l’époque ont, non sans un certain courage, admis qu’elle avait pu être tactiquement utile en permettant d’obtenir des informations vitales dans un très court laps de temps, informations que des techniques d’interrogatoires plus « classiques » n’auraient pu faire émerger dans les délais impartis pour empêcher l’ennemi d’agir. Les mêmes ont également reconnus le caractère écoeurant de ces méthodes et nul ne s’est vanté le cœur léger de les avoir utilisées, l’unanimité se faisant pour estimer que ce qui s’est produit dans ce domaine pendant la guerre d’Algérie, conflit mené de manière terrible des deux côtés (car la torture n’était pas, loin de là, l’apanage des Français), était une exception qui n’avait pas vocation à se reproduire ou à servir d’exemple pour des actions futures.
Il faut noter que torturer des prisonniers de guerre ou des combattants irréguliers (selon le point de vue à partir duquel on se place), au 20éme siècle, n’a pas été l’apanage des seules guerres contre-insurrectionnelles. Sur le Front de l’Est, pendant la Seconde Guerre Mondiale, le combattant capturé et soupçonné de détenir des informations intéressantes ne devait pas s’attendre à un traitement de faveur s’il refusait d’indiquer sans tarder à ses interrogateurs ce qu’ils lui demandaient. De même, les Japonais, mais cela était en grande partie due à leur culture militaire différente de celle des occidentaux, traitaient avec une extrême cruauté les troupes qui se rendaient non pas, d’ailleurs, dans le but particulier d’obtenir des informations, mais plutôt pour leur signifier qu’en se rendant, ils avaient en quelque sorte perdu leur honneur de soldats et leur qualité d’êtres humains.
Sur le plan tactique, la torture, l’interrogatoire brutal, les pressions physiques modérés (pour employer un euphémisme à la mode), peuvent donner des résultats immédiats : peu d’hommes sont prêts à souffrir intensément pour une cause, et encore moins si la souffrance promet de se répéter immédiatement et d’augmenter en intensité. Mourir, peut-être, souffrir longuement c’est une autre affaire qui rebute même les plus fanatiques.
Pour autant, les informations ainsi obtenues par l’usage de la violence physique, si elles peuvent être immédiatement utiles, posent un problème à terme : elles ne sont valables qu’une seule et unique fois. Dans tous les cas, soit le prisonnier ne sait rien de plus que ce qu’il a dit, et le maltraiter encore ne sert à rien de plus qu’à assouvir la cruauté malsaine de son interrogateur ; soit il détient effectivement des informations sensibles mais non immédiatement vérifiables et, informé du funeste sort qui l’attend, il racontera n’importe quoi et de préférence ce que son tourmenteur souhaite entendre. Le gain est donc nul à terme et la trahison des principes moraux et éthiques qui guident la force qui s’abaisse à la torture viendra miner gravement la justesse de la cause qu’elle prétend défendre.
- L’utilisation prolongée et continue de la torture : une déviance qui condamne et détruit les fondements de la force qui s’y abaisse.
La guerre est une activité éminemment stressante qui met les organismes et les psychés à rude épreuve. Le combat conventionnel est déjà une expérience dont peu d’hommes sortent indemnes, quoi qu’ils en disent à leurs proches, mais lutter contre un ennemi qui utilise des civils comme une arme ou un bouclier, se change lui-même en civil à sa guise et bafoue systématiquement toutes les lois et les enseignements moraux qui guident le soldat d’une armée étatique peut bouleverser au point de pousser aux pires excès.
Pour tenir le choc de la réalité de la guerre, l’individu a besoin, en plus de son entrainement qui lui permet de réagir de manière appropriée lorsqu’il s’agit d’user de la force brute, d’un socle moral et éthique extrêmement solide qui va supporter tout le poids du stress post traumatique consécutif à l’engagement, permettre de l’évacuer, de le relativiser, de donner une justification intellectuellement et moralement cohérente aux horreurs dont il fut le témoin voire l’acteur. Pour le simple soldat, cette armure morale est indispensable ; pour les chefs, elle est essentielle. Qu’elle s’effrite, se fissure ou disparaisse et c’est toute la légitimité de la force qui s’évapore, toutes les valeurs qui justifient son emploi qui perdent leur sens et, comme ses valeurs sont en général peu ou prou des émanations de celles qui régissent la vie civile, les conséquences sont catastrophiques non seulement pour l’individu, pour l’institution militaire, mais aussi pour le corps social dans son entier puisque, de retour du front, le soldat va ramener avec lui son dégoût, ses doutes et les horreurs qui le hantent.
Un combattant régulier qui reçoit l’ordre ou la tolérance de commettre des actes contraires aux principes de son engagement sombrera dans la dépression et l’insoumission, s’il est moralement solide, ou deviendra un soudard irrécupérable, s’il ne l’est pas. Un chef qui donnera l’ordre, la permission ou taira les méfaits des troupes dont il a la charge perdra, si ce n’est son autorité sur ses subordonnées, du moins sa légitimité morale. Pour les deux échelons, à court ou moyen terme, les conséquences sont dramatiques, tant en opération que dans la vie civile.
De plus, si un interrogatoire « musclé » peut se comprendre et, dans certaines limites, être excusé lorsqu’il se déroule dans le feu de l’action, l’utilisation extensive et indéfinie dans le temps de telles méthodes de coercition font perdre le peu de justifications qu’on pouvait déjà leur trouver. A la quête d’informations vitales se substituent la vengeance, la cruauté, le sadisme, la violence gratuite qui avilit le guerrier et lui ôte la légitimité que l’Etat de droit lui a donné de porter et d’utiliser les armes pour le servir.
Car, et c’est heureux, le temps n’est plus aujourd’hui où la force peut s’exercer de manière arbitraire ou amorale : les actions des armées occidentales tirent leur légitimité d’un objectif stratégique généreux et bien compris à la fois par ceux qui s’en font les promoteurs et par ceux qui en sont les récipiendaires. Si cet objectif (rendre la liberté, apporter la paix et la sécurité, consolider la démocratie…) utilise des moyens contraires aux principes qui ont provoqué son emploi, la force perd toute légitimité et, de fait, suscite toutes les répliques et focalise contre elle le rejet des populations que l’armée intervenante s’efforçait de satisfaire en premier.
- Au final, une technique stratégiquement contre productive.
A l’examen, la torture apparaît finalement et définitivement contre productive sur le plan stratégique : non contente de miner les fondements moraux des soldats et de l’Etat qui la pratique, elle soulève contre elle la réprobation, à la fois des spectateurs extérieurs, mais aussi et surtout des populations vis-à-vis de qui elle s’exerce. Dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle, où il faut convaincre pour vaincre, elle abolit donc d’entrée de jeu toute possibilité de remporter une victoire stratégique sur l’ennemi irrégulier qui, d’ailleurs, n’attend pas autre chose de la part d’un adversaire désemparé par ses manœuvres qu’il comprend peu tant elles sont éloignées des pratiques traditionnelles du paradigme de la guerre industrielle. L’usage de la torture et de son cortége d’atrocités envers les civils, tout comme les réactions disproportionnées d’une force quantitativement et qualitativement plus puissante, sont des objectifs secondaires de choix pour un mouvement minoritaire armé en état d’insurrection qui pourra utiliser ces exemples à des fins de propagandes internes ou externes avec des résultats à coup sur positifs.
Mais il existe, pour l’armée qui s’y livre ouvertement et en proclame la nécessité, un autre risque opérationnel direct et qui touche, cette fois, à la sécurité de ses propres soldats en cas de capture par l’ennemi. Sur quelles bases peut elle, dans ce cas, s’indigner du traitement odieux que subiront ses hommes si, par avance, elle en a défini l’usage comme légalement acceptable ? Une armée qui permet à ses troupes de torturer doit malheureusement s’attendre à ce que ses adversaires en fassent de même et elle s’ôte du même coup la capacité de susciter dans l’opinion le soutien pour sa cause et la réprobation à l’encontre de son opposant illégal puisque, détentrice de l’autorité morale à l’inverse du mouvement minoritaire armé, elle a choisi de passer outre ses propres principes. La pratique légalisée de la torture par une puissance occidentale permet en fait à son adversaire d’excuser par avance des atrocités qu’il aurait sans doute commises de toute façon, mais qui auraient suscité chez les observateurs, externes et internes, dégoût et répulsion pour un courant d’idées qui s’abaisse à de tels actes de barbarie.
CONCLUSION :
Ne soyons pas naïfs : il existera toujours, en particulier au sein des armées étatiques affrontant un ennemi qui utilise les techniques subversives de la guérilla, des comportements individuels scandaleux dont il faut simplement souhaiter qu’ils soient à la fois condamnés par la hiérarchie et qu’ils ne bénéficient que d’une publicité minimale. Les hommes en guerre ne réagissent pas tous, et c’est plus qu’humain, de manière chevaleresque. Le vrai risque, aujourd’hui, est de voir une puissance de premier plan comme les États-Unis, qui se vivent et se veulent le phare mondial de la démocratie et de la liberté, tenter de légaliser la pratique de la torture à l’encontre de ses ennemis.
Une telle attitude peut se comprendre, à l’extrême rigueur, sur le plan affectif et personnel, lorsqu’on agit sous le coup d’une émotion violente. Mais, si les hommes sont pétris de passions qui les poussent parfois du meilleur vers le pire, l’Etat qui les emploie, les arme et les commande, lui, se doit de rester en tous points raisonnable et admirable pour convaincre ses détracteurs et vaincre ses ennemis.
Quand à Jack Bauer, rendez vous à la prochaine saison de ce qui n’est, après tout, qu’une excellente et divertissante œuvre de fiction.

















3 commentaires:
Je partage tout à fait votre analyse d'un point de vue stratégique.
La situation devient plus difficile d'un point de vue opérationnel. Certaines unités "d'élites" ont souvent des ordres assez vagues (sécuriser telle zone, pacifier tel quartier) et une autonomie importante.
Comme vous le dites, la torture permet des résultats d'ordre tactique, dans ce cas comment empêcher les décisionnaires de l'échelon tactique d'augmenter leurs chances de réussite ? Certes, rendre ces pratiques illégales et les condamner diminue certainement leur présence. Toutefois, elles peuvent continuer d'exister "sous le manteau" au sein d'unités ayant le goût du secret.
Je pense donc qu'il est nécessaire, d'améliorer non seulement la formation morale des troupes (mais elle me semble dejà excellente, tout du moins en France), mais aussi la formation stratégique.
Si on réserve aux seuls officiers généraux les considérations et jugements d'ordres stratégiques, il est possible que l'échelon tactique omette certaines "règles" ou les sacrifie sur l'autel de l'efficacité immédiate.
Merci pour cette lecture. J'ai lu le document du centre de réflexion de l'emploi des forces. Je l'ai trouvé tellement passionnant je me suis permis d'en faire une brêve sur mon blog (en vous citant bien entendu)
elle soulève contre elle la réprobation, à la fois des spectateurs extérieurs, mais aussi et surtout des populations vis-à-vis de qui elle s’exerce.
Par définition, la population contre laquelle la torture s'exerce est l'ennemi. Il importe donc peu d'avoir leur avis sur la question...
En outre, tous les civils plongés dans la guerre savent très bien qu'aucun des deux camps n'est tout blanc, mais qu'il y en a qui sont plus inhumains que d'autres.
Dans le cadre de la lutte contre-insurrectionnelle, où il faut convaincre pour vaincre, elle abolit donc d’entrée de jeu toute possibilité de remporter une victoire stratégique sur l’ennemi irrégulier qui, d’ailleurs, n’attend pas autre chose de la part d’un adversaire désemparé par ses manœuvres qu’il comprend peu tant elles sont éloignées des pratiques traditionnelles du paradigme de la guerre industrielle
La torture me semble loin d'être inutile dans des situations d'urgence (type Bataille d'Alger). Pour le reste, c'est à la "propagande", au service communication des armées de faire son travail, à l'intérieur, comme à l'extérieur du champ de bataille. En outre, il m'a toujours semblé que les méthodes les plus efficaces contre la guérilla était la guérilla elle-même.
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